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Alex
La nuit est froide, j'ai l'impression qu'au lieu de partir, l'hiver persiste à rester, alors que le printemps arrive bientôt. Je tremble à cause du manque qui se fait de plus en plus présent au fil des jours, sans aucun doute dû à une surconsommation de cette merde qui m'aide à tenir le coup. Je me raccroche à la dope comme à une bouée de sauvetage, comme si elle allait m'aider à me sortir de cet enfer. Mais elle a l'effet inverse, la drogue est sournoise, malsaine et s'incruste en nous pour ne plus jamais nous quitter. Elle nous apprivoise, nous rend dépendants. Elle profite de notre faiblesse pour s'incruster dans notre cerveau jusqu'à le persuader qu'elle est la seule à pouvoir nous sortir de notre misérable vie.
Pour couronner le tout, j'arrive en rade de tune. Encore une fois, je ne peux m'en prendre qu'à moi, je n'ai pas pris la peine de rappeler le garage à la sortie de la ville. Le patron était finalement d'accord pour me prendre à l'essai. Mais vu mon état actuel et ma motivation à faire quoi que soit, j'ai préféré ignorer sa proposition. De ce fait, je vais bientôt finir à la rue, comme un vrai drogué qui vendra de la came pour se payer la sienne. Je ricane en secouant la tête, je suis misérable !
Je continue de marcher en direction du bar dans lequel je dois rejoindre Cole. Je n'avais aucune envie de sortir, préférant me défoncer tout seul comme souvent ces derniers temps. J'ai coupé les ponts avec le peu de personnes que je fréquente. Cole inclut, mais ce mec ne lâche pas l'affaire comme ça. Il est coriace, une vraie sangsue. Il a longuement insisté, et quand le prénom qui fait encore vibrer mon cœur a franchi sa bouche, j'ai accepté sans réfléchir plus longtemps. Je sais pertinemment que je ne devrais pas m'accrocher à elle, que je devrais la fuir, la laisser faire son chemin loin de moi.
Je souhaite juste voir comment elle va. Mal d'après Cole, et je m'en veux terriblement. C'est ma faute si elle est dans cet état, si seulement j'avais eu la force de la rejeter, alors que rien ne s'était encore passé entre nous, Aliona n'en serait pas là aujourd'hui et moi non plus. Arrivé devant le lieu de rendez-vous, je n'entre pas tout de suite, je prends le temps de terminer ma clope. Au travers des vitres, j'observe les personnes présentes, et je la vois, assise à une table, Liam à ses côtés. Une pointe de jalousie s'immisce en moi en les voyant si proches.
Je jette mon mégot sur le trottoir, puis je pousse la porte sans la lâcher des yeux. Je m'approche de leur table, mais je suis coupé dans mon élan quand une main se pose sur mon épaule. Je tourne brièvement la tête et découvre Cole. Il me salue et je crois que je lui réponds, je n'en sais rien en fait, car je suis focalisé sur Aliona. Je m'attarde sur son visage, il est éteint, sans vie, elle est là sans l'être. Son teint est blême, des cernes ont élu domicile sous ses magnifiques yeux bleus qui n'ont plus cet éclat jovial qui leur était propre. Elle a maigri aussi, je le vois à ses joues creusées. Ma mâchoire se crispe, car tout ceci est ma faute. Je suis le seul responsable de ce qu'il lui arrive, mais dans ce malheur, cette douleur qui nous ronge tous les deux, elle, elle est vivante, Erika ne l'est plus.
Je sens que Cole me tire sur bras, puis il claque ses doigts devant mes yeux pour que je revienne à lui.
— Tu viens boire un verre ?
— Je... Ouais...
Je le suis jusqu'au comptoir, blindé de mecs déjà bien amochés, et mon ami nous commande nos boissons. J'ôte mon bonnet et le fourre dans la poche de mon blouson, après avoir passé mes doigts dans ma tignasse.
— Elle est pas au mieux de sa forme.
— Elle est...
— Dans un sale état ? Ouais, carrément.
— La voir comme ça... bordel, je l'ai abîmée, m'énervé-je.
— C'est pour ça que je t'ai demandé de venir ici. Tu dois lui parler, elle est sur la mauvaise pente avec Liam.
Cole me tend ma chope dont la mousse blanche dégouline sur le verre. J'en bois une longue gorgée, puis je tourne à nouveau mon visage vers Aliona. Elle se penche à l'oreille de Liam qui hoche la tête, puis elle se lève et prend la direction des toilettes. Je pose ma bière sur le comptoir, je dois lui parler, mon pote à raison. Je dois la forcer à m'écouter, elle doit entendre ma version des faits.
— Vas-y doucement, Alex.
Je hausse la tête, et rejoins le couloir où elle a disparu. Par chance, celui-ci est vide, je m'appuie contre le mur pour l'attendre. Je suis nerveux à l'idée de me retrouver face à elle. J'ai peur de sa réaction, qu'elle m'envoie balader et ce serait légitime. Quand la porte s'ouvre, je me décolle de la cloison, mon regard rencontre le sien et au vu de ses pupilles dilatées, je comprends qu'elle a consommé un truc et ça ne me plait pas. Je ne dis rien, je n'ai aucune leçon à lui donner, mais je garde en tête que Liam l'entraine vers un monde qui n'est pas le sien comme me l'a dit Cole.
— Salut ! tenté-je.
Aliona me dévisage sans prononcer le moindre mot. J'approche d'un pas, j'ai ce besoin de sentir son odeur qui respire la douceur, mais tout son être se tend, alors je reprends ma place. Je ne veux pas la faire fuir, nous restons silencieux chacun scrutant l'autre. Je ne sais quoi lui dire de peur qu'elle s'échappe, mais contre toute attente, elle brise le silence.
— Je souffre, murmure-t-elle en joignant ses mains contre sa poitrine.
Sa révélation me brise encore un peu plus, alors je prends mon courage à deux mains. Je veux qu'elle écoute ce que j'ai à lui dire, je veux rétablir la vérité.
— Je n'ai jamais voulu la mort d'Erika et du bébé. Je ne savais pas qu'elle était enceinte, elle me l'avait caché, tout comme elle ne m'avait pas dévoilé qu'elle était fragile psychologiquement depuis la mort de ses parents. J'ai appris plus tard que... elle avait tenté de se suicider à deux reprises. Ce soir-là...
— Je ne veux rien entendre, rétorque Aliona en secouant la tête.
Je ne l'écoute pas et continue.
— Ce soir-là, elle a pris un truc contre mon avis. Je lui avais dit de ne pas y toucher, mais elle l'a fait quand même et ç'a été la dose de trop. Elle a fait un arrêt cardiaque, son cœur n'a pas tenu. Je sais que je suis fautif de sa déchéance, parce que je n'ai rien fait pour l'arrêter. Mais si j'avais su...
Je n'achève pas ma phrase, des larmes coulent sur ses joues. Je m'approche d'elle pour la prendre dans mes bras. Un espoir naît en moi, alors qu'elle ne bouge pas à mon approche, mais je redescends vite sur terre.
— Je ne veux plus te voir.
Aliona tremble, ses bras se croisent et elle plante ses ongles dans sa peau déjà rougie. Je connais ses signes, trop bien même, elle a un manque et Liam est en train de la rendre accro.
— Tu te détruis, ne puis-je m'empêcher de lui dire.
— Non, Alex... Tu m'as détruite.
Sa phrase à peine achevée, elle passe devant moi et retourne dans la salle. Je reste un moment, seul dans ce couloir à peine éclairé. Mon cœur me fait mal, encore plus que les autres jours. Elle a prononcé tout haut ce que je pensais déjà, mais l'entendre me le dire est comme une bombe qui explose dans mon thorax. Je viens de me prendre en pleine gueule tout son mal être en seulement quelques mots.
Mes mains se mettent à trembler, je vais perdre pied dans peu de temps. Sans plus attendre, je retrouve Cole accoudé au bar, j'avale ma bière cul sec et reporte mon attention sur mon ami.
— Je rentre. Ne viens pas me faire chier, oublie-moi ! OK !
Il tente de me retenir, mais mon regard sombre l'en dissuade. Je quitte les lieux sans même jeter un œil vers elle, inutile de me faire encore plus souffrir. Je marche rapidement en direction de mon appartement, je sors une clope pour me calmer en attendant de prendre une putain de dose qui me défoncera jusqu'au petit matin.
La porte de chez moi à peine passée, je jette mon blouson sur le canapé et ouvre le tiroir de la petite table pour en sortir ma précieuse boite noire. Je prépare rapidement ce qui va me faire planer durant des heures. Je sniffe la poudre sans prendre la peine de vérifier la quantité, je suis tellement pressé de ne plus penser, de ne plus souffrir que je n'en aie rien à foutre si ça me met en bad en quelques minutes.
Je n'attends pas longtemps avant que la dope agisse, je décide de me lever pour rejoindre mon lit et profiter de ce trip dans mon pieu, parce que je sais que je serais plus en mesure de bouger le moindre orteil. Liam m'a déjà prévenu sur les effets indésirables que cela pouvait produire sur certaines personnes. Je préfère donc jouer la prudence. Cependant, lorsque je me lève, mes jambes ont du mal à me tenir, je tente un pas, puis un autre, mais je ne vais pas plus loin et m'écroule sur le sol dans un bruit sourd. Je ne ressens aucune douleur, rien du tout. Je suis calé sur le dos, entre mon canapé et la table basse. Les minutes passent et mon regard est toujours fixé sur le plafond.
Mon corps tremble, mon épiderme se couvre de chair de poule et mon crâne me fait un mal de chien, des gouttes de sueur perlent sur mon front. Je suis dans l'incapacité de bouger, j'ai pourtant conscience de tout ce qui m'entoure. Je suis seul et en très mauvaise posture, j'ai dépassé la dose. Je n'ai pas écouté Liam. Qu'il aille se faire foutre, qu'ils aillent tous se faire foutre ! Putain !
Ma vue se trouble, mon cœur s'emballe, il bat vite et fort dans ma poitrine. J'ai peur. Je suis effrayé. Un liquide s'échappe de mes yeux. Des larmes ? Je n'en sais rien. Je ne veux plus lutter, même si j'ai la trouille, je veux que tout ça s'arrête une bonne fois pour toutes. Lorsque l'on se drogue, on est toujours sur la sellette, entre deux mondes, et deux choix s'offrent à nous, soit pousser le vice et flirter avec la limite, soit la franchir et ne plus y revenir. Et en cet instant, j'ai vraiment ce sentiment que j'ai choisi la deuxième option, tant mon organe vital tambourine dans ma poitrine et résonne jusque dans ma boite crânienne.
Une voix me parvient aux oreilles, je ne définis pas si je suis dans mon univers ou si c'est réel. Quelqu'un me touche, un visage se dessine devant moi, et à en croire ses traits, c'est mon seul vrai ami. Cole.
— Parle-moi, mec !
Il panique, je voudrais lui dire que tout va bien, que je gère, mais c'est totalement faux. Je ne gère plus rien du tout depuis des années, depuis que mon père m'a foutu dehors, depuis qu'Erika est morte. Je ne suis plus rien qu'un raté. Ma mère doit avoir honte de moi...
— Maman, réussis-je à murmurer.
Pourquoi je l'appelle, alors qu'elle n'est plus de ce monde depuis seize ans, seize putains d'années qu'elle est partie en me laissant seul. Je donnerais n'importe quoi pour la voir, juste une fois, pour respirer son parfum fruité, et entendre la douceur de sa voix qui me rassurait lorsque les monstres cachés sous mon lit hantaient mes rêves. Je n'en veux pas à ma mère, non j'en veux à cette fourbe maladie de l'avoir emmené. Par sa faute, je n'ai plus rien, je ne suis rien.
— Bordel ! Reviens, Alex !
Un liquide froid se répand, comme la vague d'une mer déchaînée, sur mon visage m'obligeant à fermer les yeux. Quelle bonne idée. Je n'entends plus rien, je ne vois plus rien. Je navigue dans une eau obscure et trouble ou plus rien n'existe, je vogue dans le néant...
Une sombre dérive...
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