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Aliona

La toile est aussi blanche que mon teint, je ne vis plus, je survis. L'exposition est dans exactement trente jours, cela en fait donc dix jours que je m'enfonce dans cette dépression qui ne me quitte plus. Cathy ne sait plus comment s'y prendre pour me redonner le sourire. Elle me prépare des repas que je mange à peine, me force à prendre soin de moi, alors que je n'en ai plus aucune envie. Mes cours terminés, je rentre directement et ma meilleure me rejoint après les siens. Elle reste dans mon appartement jusqu'à ce que Liam prenne le relai. Je ne vais plus chez lui par crainte d'y croiser Alex, et lorsque je finis par m'endormir, il s'éclipse et retourne à ses petites affaires. Je suis un poids pour eux, je leur ai dit de me laisser tranquille, mais en vain, ils sont là, toujours et encore auprès de moi.

Ce soir ne déroge pas à la règle, Cathy vient de partir. Elle a rendez-vous avec le fameux Logan dont je ne sais rien, car elle n'ose pas m'en parler. La porte se referme, alors que je suis assise face à mon chevalet que je fixe depuis plusieurs minutes maintenant. Je sens la présence de Liam derrière moi, l'envoyer balader me démange, mais il fait tant de choses pour moi, alors qu'il y a encore quelques jours nous ne nous connaissions pas. Je préfère donc remballer ma rancœur et ne rien dire.

— Je vais préparer le repas, souffle-t-il.

— Pourquoi ?

— Tu dois manger, Aliona. Tu n'as plus que la peau sur les os, tu ne vas pas tenir éternellement comme ça.

— Non, pourquoi tu fais ça ? Pourquoi tu es là tous les soirs, alors que tu as sans doute mieux à faire ?

— Je t'apprécie et te voir ainsi... ça ne me plait pas.

— Je ne t'ai rien demandé, craché-je.

Je ne me reconnais pas, je deviens agressive alors que ce n'est pas dans mon tempérament. Je voulais me taire et ne rien dire, mais les mots se sont échappés sans que je ne le contrôle. La jeune femme pleine de vie, insouciante et toujours de bonnes humeurs est partie pour un long voyage dont elle n'a pas envie de revenir. Je fuis au lieu d'affronter ce mal qui me bouffe chaque seconde. J'ai tout de même progressé, je ne pleure plus, je suis à court de larmes, en rupture de stock et j'en suis bien contente. Mes yeux ne sont plus gonflés, non, ils ont pris une teinte violacée que je camoufle le matin avant de prendre le chemin de la fac, dans le seul but qu'on évite de me poser des questions sur mon état.

Les mains de Liam se posent sur mes épaules, je me crispe à ce contact, ce ne sont pas celles de Alex, ce ne seront plus jamais les siennes. Je baisse la tête, fixe le pinceau dépourvu de peinture, puis le jette avec force contre le mur en face de moi, la toile subit le même sort et le chevalet bascule sur sol. Je me lève brusquement et fais face à Liam qui ne bronche pas. Il a cette capacité à rester calme, ce n'est pas la première fois que j'ai ce genre de crise. Il a déjà assisté à ce spectacle déplorable que je lui offre parfois, mais ce soir, il prend les devants et saisit mes poignets avant que je lui inflige des coups de poing sur le torse. Il m'attire à lui et me coince dans ses bras. Il me serre si fort que je ne peux pas me débattre. J'essaie pourtant, mais je suis si faible que je lâche vite l'affaire. Mes jambes ne me tiennent plus, Liam me maintient toujours et me suit dans ma descente sur le sol. Je reste collée contre son torse, je m'accroche à sa chemise et je constate qu'il n'a pas pris la peine de repasser chez lui pour se changer, alors que d'ordinaire, il le fait. Il doit sans doute revenir de son cabinet d'architecture, afin de ne pas me laisser seule étant donné que Cathy est partie plus tôt aujourd'hui.

Je lève la tête, mon regard rencontre ses yeux d'un vert intense, il doit en faire tomber des femmes. Il est plutôt bel homme et dégage un côté rassurant. Un sourire triste apparaît sur son visage, et je m'en veux de lui faire subir mon mal être. Il ne le mérite pas, je ne suis rien pour lui, simplement une fille paumée qui a découvert l'envers du décor, la face cachée de son petit ami.

— Viens t'installer sur le canapé, je m'occupe de tout.

Liam se relève et m'entraine avec lui. Alors qu'il m'incite à aller m'assoir, je reste là à le dévisager et pour une raison que j'ignore, je me hisse sur la pointe des pieds et dépose mes lèvres sur les siennes. Surpris par mon geste, il me repousse en secouant la tête de gauche à droite.

— Tu es très attirante, Aliona, en revanche je ne pense pas que ce soit une très bonne idée.

— Je ne te plais pas ?

Je délire complètement, j'ai besoin d'affection et je suis prête à faire n'importe quoi pour que ce poison qui coule dans mes veines disparaisse.

— Si beaucoup, mais je connais Alex et je ne lui ferai pas ça.

— Alors pourquoi tu es là pour moi ?

— T'es une chouette nana, rétorque-t-il en haussant les épaules.

— En ce moment, je ne pense pas.

— C'est clair ! Venir te rendre visite c'est comme aller au crématorium.

Je penche la tête sur le côté, je sens mes lèvres s'étirer légèrement.

— S'il faut des blagues glauques et bien pourries pour te faire sourire, j'en ai en stock !

Liam ricane avant de s'installer sur le canapé, je fais de même et allume la télé qui nous tiendra compagnie le reste de la soirée, jusqu'à ce qu'il me couche dans mon lit et rentre chez lui.

— Ce soir, je te réserve un petit truc qui va te booster, m'annonce l'architecte en sortant un sachet de la poche de veste posée sur le canapé.

— Qu'est-ce que c'est ?

— Une petite pilule miracle.

Il ouvre le plastique et attrape une des gélules colorées, puis il me la tend.

— Je vais te chercher un verre d'eau, ce sera plus facile à avaler.

Tandis que Liam va dans la cuisine, j'examine ce qui ressemble à un médicament pour le mal de crâne.

— Tiens, ça ne te fera pas de mal. Fais-moi confiance.

Et c'est ce que je fais sans réfléchir plus, de toute façon au point où j'en suis. Je me cale dans le fond du canapé, puis du coin de l'œil, je vois mon ami remettre le chevalet debout et poser la toile dessus, avant d'aller récupérer le pinceau qui gît sur le sol. Je me demande ce qu'il lui prend tout à coup de faire du rangement, il se tourne vers moi et sans un mot retrouve sa place à mes côtés.

Liam tend son bras et m'incite à venir me blottir contre lui, mais je suis prise d'une énergie nouvelle à la limite de l'euphorie. Je ne tiens plus en place, une fraîcheur inédite coule dans mes veines, c'est étrange et vivifiant à la fois. Je quitte brusquement mon assise et me dirige vers le chevalet, empoigne ma palette de peinture, mon pinceau et laisse ma créativité agir. Je me perds dans les couleurs qui se créent au fil de mes gestes, j'occulte tout ce qui m'entoure. Des images défilent les unes derrière les autres, mon cerveau va exploser tant tout ce qui me vient est intense. Jamais je n'avais eu autant d'idées en si peu de temps.

Je ne sais pas combien de minutes se sont écoulées durant cette folie créative, mais je suis épuisée face à mon œuvre. Mes muscles me font souffrir comme si j'avais couru durant des heures. Un bruit sourd résonne dans mon crâne, mes ustensiles viennent de tomber au sol. Mon corps devient tout mou, je me sens basculer en arrière, mais je ne chute pas.

— La descente est rude, j'ai oublié de te prévenir.

Mes paupières papillonnent, Liam me tient dans ses bras, ma tête repose sur son torse, puis il me dépose sur une surface moelleuse. Mon lit. Je grimace en m'étirant, puis je me cale en boule. Il remonte la couette jusqu'à mes épaules et s'apprête à partir, mais d'un mouvement lent j'attrape sa main. Je suis incapable de prononcer le moindre mot, un simple effort me paraît bien trop difficile.

— Je vais éteindre la télé et... j'arrive, hésite-t-il.

Il disparaît et plonge le salon dans le noir avant de me rejoindre. Il se glisse à mes côtés tout en restant habillé. Toujours dans l'impossibilité de bouger, Liam s'approche et me prend dans ses bras. Il colle son torse contre mon dos, et saisit sa main dans la sienne.

— Alex a de la chance de t'avoir, crois-moi. Je ne le connais que très peu, mais c'est un mec bien. Je ne sais pas pourquoi vous en êtes arrivés là tous les deux, mais... il souffre, lui aussi.

Dix jours que je n'avais pas versé une seule larme, il a suffi d'entendre qu'Alex souffrait pour que je recommence. Liam resserre son étreinte quand il comprend que je lâche prise. Son soutien me fait du bien, mais en même temps me fait souffrir, car je sais que plus rien n'existera entre le mécanicien et moi.

— Et je voulais que tu saches autre chose aussi... si tu as besoin de moi, pour quoi que ce soit, je serai toujours là. Je peux veiller sur toi comme un frère sur sa sœur, jamais je n'irai au-delà si tu ne le souhaites pas.

Je me contente de hocher la tête, puis le silence nous enveloppe et je ferme les yeux. Je suis épuisée, je voudrais que toute cette souffrance qui m'habite cesse une bonne fois pour toutes, peu importe les paroles que l'on me dit chaque jour, je refuse de les entendre. J'aimerais juste que l'on me fiche la paix, alors je joue un rôle en acceptant les remontrances.

Je voudrais ne plus penser, oublier, en finir. 

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