25

Alex

Aliona dort profondément, je m'écarte discrètement de cette jeune femme qui me rend complètement fou. Je l'observe un long moment, elle si belle, si douce que j'en ai mal qu'elle ne soit pas totalement à moi. Mais j'ai surtout honte de l'état dans lequel elle m'a vu cette nuit, j'ai pété les plombs chez Cole. Je me suis confié à mon seul ami sur ce que je ressens pour Aliona et je suis parti en vrille quand il l'a évoquée, elle. Alors, j'ai enchainé les verres, les bouteilles et les joints sans me rendre compte de l'heure qui tournait, simplement parce que cette phrase qu'il a prononcée m'a mis en colère.

Ne fais pas la même erreur, elle a l'air d'être une chouette nana !

Même s'il m'a toujours soutenu et défendu auprès des siens, il sait tout comme moi que je suis en partie responsable de ce qu'il lui est arrivé. Plus d'une fois Cole m'a averti, mais je ne l'ai pas écouté. Je fermais les yeux, bien trop aveuglés par ma propre souffrance. Je n'ai pas vu la sienne, pourtant elle a tenté de me sortir de là et au lieu de ça, c'est moi qui l'ai entraînée dans la noirceur de ma vie. J'ai lutté contre le bien qu'elle voulait m'apporter, et puis elle a arrêté d'essayer et par amour pour moi, elle m'a suivi. Je l'ai vue se détruire juste pour être à mes côtés, je n'ai pas bougé le petit doigt. Je ne sais même pas si je l'aimais au fond, elle m'apportait juste un soutien que je rejetai sans cesse. Je réalise que le scénario se répète à nouveau avec Aliona, mais je ne dois pas. Je refuse de lui faire le moindre mal ; or je n'arrive pas à me résoudre à la laisser m'échapper.

Sans bruit, je m'éclipse du lit après avoir déposé mes lèvres sur son front. Je fais un tour par la salle de bain et enfile mes vêtements sales de la veille, l'odeur imprégnée sur mon blouson me ferait de nouveau vomir. Puis, je sors comme un voleur de l'appartement de celle qui me considère juste comme un plan cul. Peut-être que c'est pour ça aussi que je suis défoncé, hier soir. Parce que je n'accepte pas cette situation.

Le jour est à peine levé, les rues sont encore calmes et paisibles, je profite de la fraicheur du matin pour me remettre les idées en place. Je n'ai même pas mal au crâne, juste mon estomac qui se tord un peu. Sur le chemin qui mène chez moi, je prends tout de même la peine d'écrire un message à Aliona. Elle m'a aidé et je n'ai aucune idée de ce qu'elle va penser de moi après ça, alors je préfère la rassurer.

[Je suis rentré chez moi. Merci pour cette nuit.]

Simple, court. Je me sens tellement nul, que je ne préfère pas rentrer dans de grands discours qui de toute façon ne mèneront à rien. Elle m'a vu tel que je suis quasiment tous les soirs et je n'espère pas qu'elle me revienne, bien qu'elle ne m'appartienne pas.

Arrivé chez moi, je m'empresse de me débarrasser de mes fringues et file sous la douche sans plus attendre. Une fois sorti, je commence mon rituel de la journée, il me reste deux heures à tuer avant d'aller bosser. Je fais couler un café, bien que je ne sois pas certain de réussir à le garder dans mon estomac. Ma tasse à la main, je m'installe sur mon canapé et sors de quoi me faire un joint pas trop corsé. Je termine celui-ci quand mon téléphone m'indique un message.

[Est-ce que tu vas bien ?]

[Oui, ne t'en fais pas pour moi.]

[On peut se voir ce soir ?]

Je reste quelques secondes sans trop savoir quoi lui répondre. Malgré ce qu'elle a vu de moi, Aliona ne me rejette pas.

[Tes cours se terminent à quelle heure ?]

Je bois une gorgée de mon café, puis tire sur mon pétard en attendant sa réponse.

[16h]

[Je viendrai te retrouver là-bas.]

[ J ]

Je souris également, je suis comme soulagé même si j'appréhende un peu de la voir. Je remarque que je n'ai pratiquement pas touché à mon joint, alors je le laisse dans le cendrier et ne le rallume pas. Je termine mon café et quitte mon assise pour enfiler un blouson. En commençant plus tôt, je pourrais me rendre à la sortie des cours d'Aliona.

La journée passe relativement vite, et comme convenu, je suis devant les grilles à attendre Aliona. Plusieurs étudiants passent près de moi, certaines filles me regardent en souriant, mais je n'y prête pas attention. Je cherche une tête brune vêtue d'un manteau blanc et quand je l'aperçois au loin, mon cœur s'emballe. Je ne me lasserai jamais de la regarder, elle respire la douceur et elle est la plus jolie aussi. Lorsqu'elle lève ses yeux bleus dans ma direction, plus rien n'existe autour de moi, puis un sourire étire ses lèvres et je suis heureux de voir que c'est moi qui lui donne celui-ci.

— Salut.

— Salut, réponds-je.

J'amorce un pas vers elle, sa paume se pose sur mon blouson et elle se met sur la pointe des pieds pour déposer sa bouche au coin de la mienne. Ce geste me surprend, car je lui ai bien spécifié que je ne voulais pas ce genre d'attention en dehors de nos appartements.

— Viens avec moi.

Aliona saisit ma main et m'entraîne avec elle dans l'allée menant au grand bâtiment dans lequel elle étudie.

— Où m'emmènes-tu ? demandé-je intrigué.

— Dans mon antre.

Je la suis dans les couloirs de son école d'art et un pincement au cœur se fait en moi en constatant que je n'ai pas terminé mes propres études. Je n'ai rien, même pas un diplôme en mécanique. Mes doigts se crispent autour de ceux d'Aliona, ce qui la fait ralentir. Elle me fixe étrangement, alors pour la rassurer je lui offre un sourire forcé. Nous déambulons dans différents couloirs et escaliers, puis elle s'arrête devant une porte en bois coloré de jaune, vert et bleu. Elle pousse celle-ci, un homme se trouve dans la salle et lève les yeux vers nous en nous voyant, il me salut, mais ne pose aucune question.

Nous nous engouffrons dans une pièce assez grande, des toiles sont exposées un peu partout, des tubes de peinture, des pinceaux et autres accessoires sont déposés sur un long meuble longeant le dessous des fenêtres. C'est apaisant comme endroit.

— Alors c'est ici que naissent tes chefs-d'œuvre ?

— Je ne sais pas si ce sont des chefs-d'œuvre, mais oui, je passe de longues heures ici après mes cours.

— Tu veux dire que je t'empêche de bosser pour ton expo, aujourd'hui ?

Je ne veux pas la priver de ce qu'elle aime faire, je refuse qu'elle mette de côté son travail pour passer du temps avec moi.

— Tu aurais dû me le dire, on se serait retrouvé plus tard.

— En fait...

Aliona fuit mon regard et semble embarrassée tout à coup. Je prends appui le long d'un meuble à peu près propre et l'attire à moi, elle se laisse faire. Je pose mon index sous son menton et l'oblige à me regarder.

— Dis-moi, Ali, murmuré-je.

Elle hésite tandis que ma main glisse sur sa joue, son regard s'ancre au mien.

— J'ai dessiné un projet que je dois présenter prochainement pour valider le contrat avec une galerie.

— Et tu doutes de celui-ci ?

— Non, j'ai besoin de toi pour le réaliser, avoue-t-elle.

— Je ne vois pas en quoi je peux t'aider, je suis un piètre dessinateur. Moi, mon truc c'est plus le bucco-dentaire, tu vois.

Je serre la mâchoire aussitôt ma phrase terminée. Je viens, sans le vouloir, lui dévoiler une partie de moi dont je ne parle jamais. Aliona hausse un sourcil sous ma révélation et se recule légèrement pour m'observer.

— Le bucco-dentaire ? reprend-elle.

— Ouais, c'est ce que j'ai dit. Bref, on ne parle pas de moi là, mais de toi, alors je t'écoute.

La façon dont elle m'observe me signifie clairement qu'elle reviendra sur le sujet. Je penche la tête sur le côté pour l'inciter à continuer, ce qu'elle finit par faire.

— Je vais te montrer et tu comprendras.

J'ôte ma main de sa hanche pour la libérer. Elle se dirige vers une table à l'autre bout de la pièce et revient avec une grande feuille épaisse. J'y distingue vaguement des traits noirs, puis elle positionne le croquis devant sa poitrine. Mes yeux s'écarquillent sous l'effet de la surprise. Je m'écarte du meuble sur lequel j'ai pris appui et examine avec attention les courbes, ainsi que les détails du dessin. Il semble incomplet, mais n'en reste pas moins surprenant.

— C'est...

— Toi, termine-t-elle.

— Je suis touché, mais pourquoi il n'y a qu'une partie de mon visage ? Et pourquoi je parais si... triste ?

— Parce que c'est comme ça que je te vois.

Je grimace, car Aliona n'a pas totalement tort et je me rends compte qu'elle lit au plus profond de moi. C'est déstabilisant.

— Et l'idée serait que l'autre partie de ton visage soit la joie, murmure-t-elle.

Une sensation désagréable envahit mon corps, ma peau picote et mon estomac se contracte faisant remonter la bille le long de mon œsophage. Je déglutis à plusieurs reprises, je manque d'air tout à coup et le besoin de sortir d'ici devient urgent. Le seul moment d'insouciance que j'ai eu depuis cinq ans est cet après-midi partagé à la patinoire avec Aliona et il s'est terminé comme toujours avec un joint. Je recule de quelques pas jusqu'à heurter le rebord du meuble en bois. Je jette un œil en direction de la porte, puis vers Aliona et je sais qu'elle a compris ma détresse.

La jeune femme s'empresse de reposer son dessin sur le bureau, puis elle glisse ses doigts entrent les miens, et sans attendre nous quittons l'atelier. Je ne sais pas si l'homme est encore présent, je n'y prête pas attention, mon objectif étant de fuir ce lieu au plus vite. Je marche tant bien que mal dans ses couloirs interminables et lorsque j'aperçois la porte de ma délivrance, je lâche la main d'Aliona et cours presque jusqu'à celle-ci. Je la pousse brusquement sans me soucier de savoir si quelqu'un peut se trouver derrière. L'air frais s'abat sur mon visage, je prends une grande inspiration en fermant les yeux. Je sens une légère pression sur mon avant-bras, mes paupières s'ouvrent sur Aliona. Elle est perdue et ne sait absolument pas comment réagir face à ma détresse.

J'aimerais tellement la rassurer, lui dire que tout va bien, mais je lui mentirais comme je me mens à moi-même. D'un geste maladroit, j'encercle son corps et la cale contre mon torse. J'ai envie de lui dire de m'aider, de lui révéler tous mes secrets les plus sombres, mais que penserait-elle de moi après ça ? Elle me fuirait, me jugerait et je la perdrais, ce qui n'est pas envisageable. Alors je me tais et je me contente, encore une fois de ce qu'elle accepte de me donner. 

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