24

Aliona

Les grilles de l'université franchit, mes pieds stoppent net sur le bitume. Lenny est là, appuyé contre le mur près du portail. Lorsqu'il m'aperçoit, il se redresse et avance vers moi, penaud. Son visage indique clairement son manque de sommeil et ses traits tirés ne le mettent pas à son avantage non plus. Je n'ai aucunement envie de discuter avec lui, alors je le contourne et l'ignore, mais il ne le voit pas de cette manière.

— Aliona, s'il te plaît.

La douleur est perceptible dans le son de sa voix ; or après ses révélations, je me persuade que cela n'a aucun effet sur moi, certes je peux parfois me montrer faible, mais pas en cet instant. Je continue mon chemin, Lenny me suit et me dépasse, puis il se plante devant moi. Je n'ai pas d'autre choix que de m'arrêter. Je le fusille du regard, sa main se lève vers mon visage, mais j'esquive son touché.

— Laisse-moi tranquille, Lenny.

— Je veux juste discuter, murmure-t-il.

— Je pense que l'on s'est déjà tout dit.

Je recule d'un pas et passe près de lui avec la ferme intention de le fuir. Je ne veux plus le voir ni même converser avec lui. J'assume ce que j'ai fait avec Alex ce fameux soir en boîte, j'ai conscience que ce n'est pas bien. Mais lui, lui, il m'a trompée durant une année entière.

— Aliona, dit-il abruptement.

Je m'arrête et me tourne vers lui, son regard noir me sonde d'une façon que je n'aime pas.

— On pourrait parler autour d'un chocolat ?

— Je ne veux plus te voir, est-ce que c'est clair ? répliqué-je fermement.

— Cinq minutes, pas plus. Je te le promets, souffle-t-il.

— Pourquoi tu refuses de comprendre que je ne veux plus rien avoir avec toi ?

— Ensuite, je te laisserai tranquille, termine-t-il.

Je soupire en le contournant, et prends la direction d'un café tout près de la fac. J'entends ses pas derrière moi, puis il se met à ma hauteur en me dévisageant.

— Cinq minutes, ensuite tu disparais de ma vie.

— Oui, réplique d'une petite voix.

Nous pénétrons dans le premier bar que je trouve, il grimace lorsque nous nous installons à une table.

— Nous aurions pu aller...

— Non, ici c'est très bien, le coupé-je.

Lenny passe commande auprès de la serveuse, puis un lourd silence s'installe entre nous. Je ne parlerai pas la première, je n'ai plus rien à lui dire et je sais pertinemment qu'être ici avec lui est une perte de temps. Quoi qu'il me dise, je ne reviendrai pas en arrière.

— C'est vrai que je t'ai trompé avec Rébecca, mais je regrette. J'ai compris mon erreur quand je t'ai vu embrasser ce type, crache-t-il avec véhémence.

— Alex, c'est comme ça qu'il s'appelle.

Lenny fronce les sourcils et je sais qu'il est vexé que j'attache autant d'importance à cet homme que je connais à peine.

— Tu... Enfin, tu es avec lui ?

— Pas vraiment.

Je hausse les épaules tout en restant vague dans mes propos, juste pour lui rendre la monnaie de sa pièce. Lenny secoue la tête et une lueur de tristesse traverse ses pupilles. Il semble perdu et désemparé, pourtant c'est lui qui m'a trompé en premier et encore moi, je n'ai fait qu'échanger un baiser avec Alex.

— Reprenons là où nous nous sommes arrêtés, me demande-t-il d'une voix suppliante.

Il pose sa main sur la mienne et je me dégage aussitôt.

— Retourne voir ta pétasse. Toi et moi, c'est terminé ! dis-je sèchement en me levant.

— Non, attends !

Il attrape ma main et je ne ressens rien, absolument rien. Ce qu'il y avait entre nous est éteint et je ne crois pas que ça se rallumera un jour.

— Je l'ai laissée tomber. Laisse-nous une chance, s'il te plaît. Je vais faire des efforts pour passer plus de temps avec toi, sortir plus et je viendrai à ta prochaine expo.

— Il est trop tard pour ça, il fallait y réfléchir avant que tu ne me balances toutes ces horreurs à la figure. Je ne pourrais jamais l'effacer, Lenny, c'est ancré en moi.

Sa paume quitte la mienne, il acquiesce et me laisse assez d'espace pour que je puisse partir.

— Je me battrais pour te récupérer, Aliona. Je t'aime et on se retrouvera, murmure-t-il lorsque je passe près de lui.

Je ne rétorque rien et sors du café, complètement déboussolée par ce court échange. Passer la soirée seule à mon appartement ne me dit rien, j'ai besoin d'Alex et m'évader avec lui me tente beaucoup plus.

[Salut ! Tu es dispo ce soir ?]

Je range mon téléphone dans la poche de mon manteau, Alex est encore au travail à cette heure-ci. Il me répondra plus tard, en attendant, je file à la supérette du coin faire le plein de provision.

Lorsque je passe la porte de mon appartement, je n'ai toujours aucune nouvelle d'Alex, je ne m'en formalise pas plus que ça et file sous la douche. Mes doigts sont recouverts de noir, j'ai bien avancé sur mon dessin et mon professeur n'a pas manqué de me donner des conseils.

Je reste un long moment sous l'eau chaude en tentant d'effacer la discussion avec Lenny. Une chose est sûre, je ne retournerai pas avec lui. Je veux profiter de la vie, m'amuser comme je n'ai jamais eu l'occasion de le faire. Je tourne le robinet et enroule une serviette autour de mon corps en sortant de la cabine. Après m'être essuyée, j'enfile une tenue simple et confortable en espérant qu'Alex soit à mes côtés ce soir.

Je regarde mon téléphone et un sourire nait sur mon visage quand je vois un message du mécano.

[Salut ! Je suis chez Cole, je peux venir te chercher si tu veux te joindre à nous.]

[Je t'attends]

[Je serais là d'ici une heure.]

Je retourne dans la salle de bain afin de sécher mes cheveux et je décide de les laisser détacher. Une fois satisfaite, je m'installe devant la télé en attendant l'arrivée d'Alex. Je baille à m'en décrocher la mâchoire, la fatigue à raison de moi et je ne me sens pas partir dans les bras de Morphée.

Des coups à la porte me sortent de mon sommeil, la nuit est tombée et je n'ai aucune idée de l'heure qu'il est. Je saisis mon portable et écarquille les yeux en voyant qu'il est près de minuit. Je tente de remettre de l'ordre dans mon cerveau quand on frappe à nouveau. Je me dirige dans l'entrée et abaisse la poignée. Je découvre Alex en piteux état, son regard est vide et il sent l'alcool à plein nez. Il avance vers moi avec difficulté et d'un geste maladroit me prend dans ses bras.

— Pardon, chuchote-t-il d'une voix pâteuse.

Je le repousse doucement pour voir son visage. Il détourne les yeux, puis il recule et appuie son dos au mur. Il se laisse glisser contre celui-ci et pose son front sur ses genoux. Je referme la porte et me mets à sa hauteur. Je n'ai aucune idée de comment me comporter avec lui. Il y a-t-il une raison particulière pour qu'il se soit mis dans cet état ce soir ?

— Alex ?

Je glisse mes doigts dans ses cheveux.

— Je ne suis qu'un bon à rien. Tu devrais me fuir Ali, je ne vais rien t'apporter de bon.

— Je n'en ai pas envie.

Ses lèvres s'étirent en un sourire contrit. Sa main se lève avec difficulté pour rencontrer ma joue.

— Pourquoi a-t-il fallu que je croise ta route ? Pourquoi ce putain de destin s'acharne sur moi comme ça ? s'agace Alex.

— Viens avec moi.

Je me relève en saisissant sa main, mais il ne bouge pas.

— Si je bouge, je vais gerber, m'annonce-t-il.

Il reprend sa position et je reste bêtement à le regarder. Je ne lui en veux même pas de ne pas être venu me chercher. La souffrance qui règne dans ses pupilles est bien réelle et je me demande ce qu'il a bien pu se passer dans sa vie pour qu'il en arrive à un tel point. Je ne sais rien de lui, c'est un inconnu, un inconnu avec lequel j'ai passé ce deal d'être cette unique fille avec laquelle il couche sans pour autant être en couple. Je me rends compte que c'est n'importe quoi au vu de ce qu'il ressent à mon égard. Je me sers de lui pour combler le trou béant que Lenny a creusé dans mon cœur. Je lui fais du mal et je vais sans doute m'en faire aussi. Cependant, je ne me sens pas prête à avoir une autre histoire, mais j'ai besoin d'une présence. Je me sens égoïste de ne penser qu'à moi, pourtant je ne veux pas le laisser partir. C'est comme si quelque chose nous liait.

Alex grogne en agrippant sa tignasse, sa respiration s'accélère. Je me précipite dans la cuisine et sors un seau de sous mon évier. J'ai juste le temps d'arriver, Alex vomit dans celui-ci.

— Laisse-moi ! dit-il sèchement avant de replonger la tête dans le seau.

Je m'éloigne et le laisse seul. Je sens les larmes monter au coin de mes yeux, le voir ainsi me brise. Le silence pesant de la pièce revient, j'ose un regard vers l'entrée. Alex essuie sa bouche avec la manche de son blouson et appuie sa tête contre le mur en fixant le plafond. Sa mâchoire est crispée et son regard sans vie, complètement éteint. J'avance vers lui et lorsqu'il prend conscience que je m'approche il lève la main.

— Reste où tu es.

— Tu veux boire quelque chose ?

— Je pense que pour ce soir ça ira, ricane-t-il amer.

— Tu peux prendre une douche et même dormir ici.

Il tourne la tête vers moi et je ne déchiffre pas ce que ses yeux cherchent à me faire comprendre.

— Je ne vais pas te baiser ce soir, Aliona. Je suis trop défoncé et bourré, j'arriverai même pas à bander. Pourtant c'était mon idée au départ, et puis...

Il ne termine pas sa phrase et se lève avec difficulté. Il tient à peine debout, il tangue d'avant en arrière, puis se rattrape au meuble de justesse. Je ne tiens pas compte de ses remarques ou encore de son langage. Ce n'est pas lui qui parle, mais sa colère, et je compte bien découvrir ce qu'il cache.

— Je veux bien la douche, finit-il par dire en prenant le seau par son anse.

— Laisse, je...

— J'ai l'habitude. Je gère.

Je l'accompagne jusqu'à la salle de bain et lui sors des serviettes et une brosse à dents avant de ressortir. Il refuse l'aide que je veux lui apporter et il referme la porte. Je reste tout de même dans le couloir, je l'entends râler puis l'eau se met à couler. Plusieurs minutes s'écoulent avant que je ne le voie ressortir de la pièce vêtu uniquement du tissu éponge sur les hanches. Il n'est pas plus frais, mais semble aller un peu mieux.

— Viens avec moi.

Je prends sa main dans la mienne et le guide jusqu'à ma chambre. Il ne demande pas son reste et s'allonge sur le lit sans attendre. Je rabats la couette sur lui et au moment où je m'apprête à partir, il m'interpelle.

— Dors avec moi, Ali. S'il te plaît, marmonne-t-il.

— Oui, j'arrive.

Je vais éteindre la télévision et les lumières, puis vais me déshabiller dans la salle de bain où je repère le seau en train de gouter dans la douche. J'enfile mon short en coton et un t-shirt long avant de rejoindre Alex. Lorsque je franchis la porte je m'attends à ce qu'il se soit endormi, mais non ses yeux noisette sont grands ouverts. Je me joins à lui et appuie sur l'interrupteur de la lampe de chevet. Son bras se cale sur mon ventre et il m'attire contre lui.

— Je suis vraiment désolé.

— Ce n'est rien.

Je reste un moment à fixer le ciel noir, je ne ferme quasiment jamais les rideaux, j'aime voir la nuit. La respiration du mécanicien se fait plus régulière. Alors je ferme les yeux et me laisse, non sans un tas de questions, porter par son souffle régulier contre ma nuque et finis par m'endormir.  

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