22
Aliona
Le cours sur l'histoire de l'art ne m'a jamais semblé aussi ennuyant. Je suis présente physiquement, mais pas mentalement, je n'écoute rien de ce que débite l'enseignant et je ne prends aucune note non plus. Tout ça parce que je suis ailleurs et aussi parce qu'après cette soirée étrange chez l'ami d'Alex, celui-ci a de nouveau remis ma voiture en marche et a disparu de la circulation me laissant rentrer seule chez moi. Je n'ai eu aucune nouvelle de sa part et nous nous sommes quittés plutôt froidement suite à ma demande qui ne me ressemble pas. Je suis dans une phase où j'en ai marre de me focaliser uniquement sur mes études, je n'ai jamais vraiment profité de la vie. Alors certes le milieu d'Alex n'est pas des plus fréquentables, mais au moins lorsque je suis avec lui, je me sens vivante. Ce n'est pas seulement dû à la façon qu'il a de me regarder, non, c'est tout autre chose que je n'arrive pas encore à bien assimiler.
Le silence d'Alex n'est pas ma seule source de tourmente, en effet, ce matin, Lenny m'a envoyé un sms me demandant si l'on pouvait se voir. Je ne lui ai toujours pas répondu, car je ne suis pas certaine de pouvoir l'affronter. Je soupire, las du tournant qu'est en train de prendre ma vie. Sans oublier que je dois me mettre au travail avec trois nouvelles toiles pour l'expo dans la galerie d'art qui m'a recrutée.
Le bruit des autres étudiants m'indique que le cours est terminé et je n'ai jamais été aussi ravie que de quitter l'amphi. D'un pas rapide, je me dirige vers la salle de Monsieur Stene, je frappe à sa porte et sa voix grave m'autorise à entrer.
— Bonjour, Monsieur.
— Bonjour, Aliona. Alors, as-tu trouvé des idées pour tes prochaines toiles ?
— Oui, j'en ai une en tête.
— Bien. Je te laisse la pièce derrière, j'ai encore quelques trucs à régler ici et je viens te voir après.
Cet homme d'une cinquantaine d'années m'est d'un grand soutien dans ce lieu, il n'hésite pas à me donner son avis. Et ce que j'aime chez lui en plus de sa gentillesse, c'est son honnêteté, car quand quelque chose cloche dans l'une de mes peintures, il n'hésite pas à me le signaler et toujours avec une explication bien détaillée.
J'installe tout mon matériel et sans attendre, je mélange mes couleurs sur la palette. Ce que je m'apprête à peindre n'a rien à voir avec ce que j'ai l'habitude de faire et j'espère ne pas me planter. L'homme de la galerie m'a mise au défi de tenter quelque chose de nouveau pour voir si j'étais en mesure de varier mes styles tout en gardant cette technique propre à moi.
Les poils du pinceau s'agitent sur le blanc que je recouvre à certains endroits, je commence grossièrement afin de voir le résultat, je sais que j'userai plus d'une toile avant d'arriver à la perfection. Seulement, je n'ai que quelques semaines pour réaliser mes futurs chefs-d'œuvre.
— Intéressant, résonne la voix de monsieur Stene derrière moi.
Je recule pour observer les premiers traits, je grimace en me demandant si c'est une bonne idée en fin de compte.
— Tu devrais épaissir ici et affiner là. C'est trop enfantin, pas assez précis, continu sur cette toile pour aujourd'hui. Nous verrons demain pour affiner les yeux.
— Je suis plus dans l'abstrait habituellement, me justifié-je.
— Oui, mais sortir de ta zone de confort ne peut que te faire du bien. S'ancrer dans un style peut devenir lassant ou ennuyeux et tu as les capacités de diversifier tes tableaux. Tu devrais même essayer autre chose que la peinture pour ce que tu veux représenter.
— Que me conseillez-vous ? demandé-je en me tournant vers lui.
— Le fusain.
Je reste perplexe, le fusain c'est délicat et ce n'est pas ce que je préfère non plus. La précision est de mise avec celui-ci, mais il est vrai que le rendu n'a rien à voir.
— Je suis certain que tu peux y arriver. Tu as déjà le mouvement du pinceau et le fusain se tient de la même manière. Tu as donc déjà ça d'acquis, je te fournirais des feuilles à gros grains et je vais également te préparer une table pour que tu sois bien à ton aise.
— C'est vraiment gentil de votre part de faire tout ça pour moi.
— Tu as du talent Aliona, n'en doutes pas une seconde. Restes-en là pour aujourd'hui.
Je l'écoute et range tout mon matériel avec minutie. Lorsque je sors de la pièce, le professeur accueille une autre étudiante qui comme moi, doit travailler pour une expo. Je le remercie une dernière fois et quitte la salle.
Je passe les grandes grilles en marchant tranquillement, je profite du soleil qui caresse ma peau. Le froid est un peu moins mordant aujourd'hui et l'envie de me promener me titille, cependant, il fera nuit avant même que j'arrive au parc. Alors, je prends la direction de mon appartement. Ma voiture ayant encore refusé de démarrer ce matin, elle devient capricieuse et je vais finir par la laisser dépérir sur le parking de mon immeuble.
Arrivée chez moi, je m'empresse de filer sous la douche et d'enfiler des vêtements confortables. Mon téléphone se met à sonner et je décroche rapidement en voyant que c'est Cathy.
— Salut, ma belle, dis-je d'un ton jovial.
— Alors quoi de neuf, ma jolie ?
Je la rassure sur le fait que je supporte plutôt bien la rupture avec Lenny, même si c'est totalement faux. Je lui indique également qu'après plus d'une semaine de silence, il souhaite me voir.
— Et que lui as-tu répondu ?
— Rien du tout. Je ne me sens pas prête à le voir.
J'ai bien évidemment tout raconté à ma meilleure amie, elle est au courant que j'ai embrassé Alex et que je me suis fait surprendre par Lenny. Et également, que cet homme en qui j'avais confiance m'a trompée.
— Et j'espère que tu ne le feras pas ! Il ne mérite pas que tu lui accordes de l'importance.
— Je sais, réponds-je d'une petite voix.
— Et ton week-end ? Tu es restée à te morfondre avec des pots glaces et des séries qui font pleurer ?
— Non, je... Je suis allée à la patinoire.
— Toi sur des patins ! Elle rigole au bout du fil.
— J'y suis allée avec Alex.
— Oh !
Je ne lui cache pas non plus que j'ai également passé la soirée avec ses amis. J'omets volontairement de préciser que j'ai couché avec lui par peur de la réaction de mon amie.
— Ce n'est pas le genre de soirée auxquelles je participe, mais ses amis sont sympas.
— Ils sont mignons ? s'empresse-t-elle de demander.
— Oui, pas mal.
— La prochaine fois, je viens avec toi.
— Cathy, ce qu'il se passe dans cette maison...
— Je sais comment ça se passe, la dernière fois que j'ai fumé un joint je devais avoir vingt ans.
J'avais oublié cette période de la vie de Cathy, nous nous étions éloignées à ce moment-là. Un coup dur pour elle lorsqu'elle a surpris son copain dans une posture des plus embarrassante. Même si durant son année sans que je sois à ses côtés nous étions toujours en contact. Elle avait besoin de rencontrer d'autres personnes, je ne lui en ai jamais voulu. Puis nous nous sommes retrouvées dans la même fac et c'est tout naturellement que nous avons renoué.
— Et Alex, il est comment ?
— Parfois, j'ai l'impression qu'il lutte contre quelque chose, mais il parle peu. Pourtant, j'aime bien être avec lui, mais ça s'arrête là.
— Tu ne veux pas plus ? me demande mon amie.
— Je ne suis pas prête. Lenny et moi, c'est encore trop récent.
Elle bougonne je ne sais quoi, puis notre conversation dévie sur Quentin, l'ami de Lenny avec qui elle parlait en boite ce fameux soir, où j'ai embrassé Alex pour la première fois. Je constate qu'elle a vite oublié Hugo, son prof de théâtre et cela ne m'étonne pas, Cathy est un vrai cœur d'artichaut. Notre discussion s'achève et lorsque nous raccrochons, je me sens un peu mieux. Mon téléphone entre les mains, je fixe l'écran qui vient de s'éteindre, l'envie d'envoyer un message à Alex m'obsède depuis ce matin, mais je me résous à ne pas le faire.
Le repas que je suis en train de me préparer n'est sûrement pas digne d'un grand chef, mais je ne suis pas allée faire de courses et mon frigo est vide, donc je fais avec les moyens du bord. Ce qui se résume à quelques feuilles de salade avec de la vinaigrette et un yaourt.
Un vrai festin !
Je m'installe en tailleur sur mon canapé, le plateau sur mes cuisses et lance une série. Je grimace à la première bouchée, j'ai un peu forcé sur l'assaisonnement. Mon plat terminé, je m'apprête à ouvrir mon dessert, quand des coups sont donnés à la porte. Sachant que je n'attends personne, je fais la sourde oreille, mais ça insiste, alors je finis par me lever et à aller ouvrir. Ma stupéfaction doit se lire sur mon visage, car je ne m'attendais pas du tout à le voir débarquer chez moi.
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