15

Alex

Les jours, les heures et les minutes s'égrainent si lentement, depuis ce fameux soir en boîte de nuit, que j'ai l'impression que le temps s'est arrêté. Une semaine s'est écoulée entre le baiser et aujourd'hui, mais le souvenir et la sensation des lèvres d'Aliona sur les miennes sont bien présents. Lorsque je passe près du café, elle n'y est plus ni elle ni son mec. Elle regrette, son regard me l'a fait clairement comprendre. J'en ai donc conclu qu'elle n'avait tout simplement pas ressenti la même chose que moi. Lui envoyer un message m'a traversé l'esprit, mais il est préférable de ne pas remuer le couteau dans la plaie.

— Alex !

Je suis sorti de mes pensées par la voix rocailleuse de mon patron, je quitte le dessous de la voiture que je répare et me dirige vers lui. Son air sérieux ne me plaît pas trop, j'essuie mes mains et me poste devant lui.

— Je vais devoir réduire tes heures, le garage ne me rapporte pas assez pour pouvoir te garder à temps plein. Je ne te vire pas parce que t'as besoin d'argent, mais commence à chercher autre chose.

Je dévisage Warhen sans rien répondre, j'assimile la mauvaise nouvelle. Je suis le dernier arrivé, donc je n'ai pas mon mot à dire, pourtant j'ai envie de tout balancer et me barrer. Me défoncer et oublier en fuyant la réalité comme je sais si bien le faire. Je recule et retourne bosser.

— Mon garçon, je suis désolé. Crois-moi, si je pouvais faire autrement, je le ferais.

— Te fatigue pas, je termine ma journée et je me casse.

— Ce n'est pas ce que je viens de te dire. J'ai fait les comptes et...

— C'est bon, j'ai compris. Inutile de te répéter, t'as plus de tunes et je dois me barrer.

— Alex ! Ce que tu peux être borné, je réduis tes heures, je ne te vire pas.

— Et mon appart', je le paie comment ?

Je retourne auprès de lui en haussant un sourcil. Je perds rarement mon sang froid, mais je dois dire que cette putain de vie commence sérieusement à me faire chier. Pourquoi le sort s'acharne sur moi de cette manière ? Il n'en a pas d'autres à détruire ? Parce que je pense que j'ai eu mon lot de merde ces dernières années.

— J'ai besoin d'une paie entière, pas la moitié d'une.

Warhen ne bronche pas, alors je retourne à ce que je faisais. Six ans que je bosse ici, mon patron m'a tout enseigné, je restais avec lui, jusque tard le soir pour pouvoir être autonome rapidement. Étant plutôt intelligent et apprenant vite, cela ne m'a pas pris beaucoup de temps. Même si ce métier ne me fait pas rêver, il m'empêche de sombrer, de m'enfoncer encore plus.

Après avoir terminé ma journée, je rentre chez moi. Sur le chemin qui me semble interminable, je ressasse ma conversation avec Warhen. Il a insisté pour que je reste, et j'ai finalement accepté en espérant que la situation s'améliore pour lui et pour moi aussi. Je balance mon mégot dans le caniveau avant de monter les marches. Je secoue la tête tant je me sens pathétique en entrant dans mon antre, depuis que Aliona a franchi le pas de ma porte, je range mon appartement, comme si elle allait revenir un jour ici.

Je me laisse tomber sur mon canapé et fixe l'écran de la télévision, puis, je tire le tiroir et en sors la boîte noire. Je sais que je ne dois pas faire ça, mais je suis tellement mal que j'ai besoin d'oublier cette journée. Je risque de perdre mon boulot dans les mois à venir, ce qui signifie plus de revenus, donc plus de came et ça, ce n'est pas envisageable. J'en suis déjà malade et Cole ne m'avancera pas de marchandises, c'est clair. Je tremble en préparant mon trip, le manque se fait de plus en plus ressentir ces derniers temps et la distance que je mets entre la dope et moi se réduit au fil des jours. Elle prend petit à petit possession de mon corps, j'en ai conscience et je ne fais rien pour l'arrêter.

Parfois je me dis que je devrais prendre la dose mortelle pour en finir, mais ce serait être lâche. Bien que je le sois quelque peu de ne pas m'être battu auprès de mon père pour lui faire entendre raison, ou encore lorsque je l'ai laissée, elle, s'enfoncer sans bouger le petit doigt. Je ne suis qu'un bon à rien, un miséreux qui se laisse aller sans se rebeller. Ma vie était si facile avant. Je fixe la table basse quelques secondes, puis range toute cette merde, un joint fera l'affaire, je ne dois pas consommer ce truc plus que de raison. Je remballe le tout et le remets au fond du tiroir.

La télé émet le son d'une musique que j'aime bien. Allongé sur mon canapé, je regarde les images qui défilent sur l'écran sans attention. Puis, j'attrape mon téléphone et fais le tour des réseaux sociaux sans grand entrain, je mate des vidéos sans importance, mais qui malgré tout me font sourire. Un message arrive au moment où je m'apprête à le reposer.

Aliona.

[Salut, on pourrait se voir ?]

Après un silence d'une semaine, je reste perplexe quant à sa demande de me voir. Même si l'envie de la retrouver est forte, refuser me semble la meilleure des solutions.

[Salut, je ne pense pas que ce soit une bonne idée.]

[Je suis en bas de chez toi]

Je me redresse d'un bond, le cœur battant à tout rompre. Que fait-elle en bas de chez moi ? Je ne sais plus quoi faire, elle est là, à quelques mètres de moi et je suis en train de réfléchir si c'est bien ou non qu'elle monte. Alors je mens.

[Je suis absent]

[Tu laisses la lumière pour les plantes vertes que tu n'as pas ?]

Merde, quel con !

[J'ai dû oublier de l'éteindre ce matin]

[Tu as laissé la musique aussi ?]

Je ne réponds pas et baisse le son de la télé sans réfléchir.

[Je suis derrière ta porte]

Je me lève, plus nerveux que jamais. Je balaie mon appartement du regard, hormis l'odeur du joint, il est plutôt propre. D'un pas fébrile, j'avance jusqu'à l'entrée, prends une grande inspiration, puis baisse la poignée.

Ses yeux bleus plongent dans les miens, le temps s'arrête. Nous nous observons durant un moment sans rien dire, sans bouger. La voir réchauffe mon cœur, je me sens bien, vivant et ça me fait flipper de ressentir autant de choses.

— Je peux entrer ?

— Euh, oui, bien sûr.

Je m'efface pour la laisser passer. Son parfum arrive jusqu'à mes narines, cet effluve me rend dingue tout comme elle. Je pousse le battant et l'invite à rejoindre mon salon. Elle se tourne vers moi en souriant, mais je remarque que celui-ci est forcé et que ses yeux ne sont pas emplis de cette bonne humeur qu'elle arbore chaque jour.

— Assieds-toi.

Je lui désigne le canapé, elle ôte son manteau et je ne peux m'empêcher d'étirer les lèvres en voyant son pull immaculé de peinture.

— La couleur de ton pull ne te convenait plus ?

Elle baisse la tête vers celui-ci en haussant les épaules. Je ne la connais pas, mais je ne suis pas idiot, je discerne bien qu'un truc cloche. Elle aurait ri ou encore répondu quelque chose ; or là elle ne fait ni l'un ni l'autre et se contente de s'assoir en levant les yeux vers l'écran. Je ne laisse pas le malaise s'installer, elle est ici, chez moi et sans doute pour une bonne raison. Son silence m'a rendu malade, alors même s'il serait mieux pour elle de partir, je refuse pourtant que ce soit le cas.

— Tu veux boire quelque chose ?

— Si tu as ce qu'il faut pour un chocolat chaud, je veux bien.

Par chance, j'ai toujours une boîte qui traîne, Cole étant un adepte de cette boisson chaude. Quelques minutes plus tard, je lui tends une tasse qu'elle saisit sans hésiter. Le liquide à l'air de l'intéressé bien plus que ma personne tant elle est plongée dedans.

— Pourquoi tu es ici ? finis-je par demander.

— Lenny nous a vus l'autre soir.

Mon corps se fige et une boule obstrue ma gorge tout à coup. Mal à l'aise, je chope mon paquet de clopes et en allume une.

— Je suis désolé.

Ce sont les seuls mots que j'arrive à prononcer tant je me sens mal.

— C'est un connard !

Elle crache cette phrase avec tant de haine que j'en suis étonné. Leur couple semblait pourtant parfait à les voir s'embrasser comme dans les films romantiques. Puis, elle tourne son visage vers moi, les yeux remplis de ce liquide salé qui ne demande qu'à couler le long de ses joues. Je me sens impuissant face à sa détresse dont je suis le seul fautif, si seulement je ne l'avais pas rejoint à l'étage, tout cela ne serait pas arrivé et elle serait encore avec son mec.

— Tu n'y es pour rien, s'empresse-t-elle de répondre.

— C'est moi qui t'ai embrassé. Je n'aurais pas dû.

— Si tu ne l'avais pas fait, je n'aurais jamais su que... Lenny me trompait avec cette pétasse siliconée depuis un an.

Je reste abasourdi par sa révélation, mes poings se serrent malgré moi, il lui a fait du mal et cela me révulse de le savoir. L'idée d'aller lui donner une leçon me traverse l'esprit, mais je serais mal placé pour le faire. J'ai emballé sa nana et je ne serais pas crédible.

— Tu veux bien me faire oublier tout ça ? demande-t-elle désespéré.

— Je... Comment veux-tu que je fasse ?

Elle hésite, sa nervosité est palpable.

— Tu as ce truc à fumer.

Je l'observe un long moment, non, je ne peux pas la laisser fumer. Ça commence comme ça et ça finit mal, je le sais. Je le vis et je l'ai vécu par procuration aussi. Je refuse de la voir se détruire à cause d'un salaud qui n'a pas su la garder dans son froc. Il y a d'autres moyens pour s'en sortir et remonter la pente après une rupture.

— Oui, j'en ai, mais ce n'est pas une solution pour résoudre les problèmes.

— Pourquoi tu le fais toi, alors ?

— J'ai mes raisons.

— J'ai juste envie d'oublier la douleur qui comprime ma poitrine durant quelques minutes.

Je finis par céder, après tout elle est majeure et sait ce qu'elle fait. Je ne suis responsable de rien.

Comme avec Elle ? me hurle ma conscience.

Mais je la fais taire et prépare quelque chose de léger pour Aliona et un plus fort pour moi. Je sens que je vais en avoir besoin pour tenir le coup.

Au fur et à mesure des taffes qu'elle tire, Aliona se détend et parle sans s'arrêter. Je l'écoute attentivement, elle discute de sa future expo dans la ville d'à côté, de cet homme qui l'a repéré à la pyramide. Elle y met tellement de conviction qu'elle me ferait aimer l'art et ce qui l'entoure. Je bois ses paroles, car pour une fois, elles me sont destinées. Puis, elle rit sans pouvoir s'arrêter lorsque je lui raconte une blague. Elle est belle, elle est avec moi ce soir et je n'ai pas envie de la laisser partir.

— Tu veux qu'on aille manger quelque part ?

— Non, je suis bien ici.

— Il doit me rester une pizza, ça te dit ?

— Oui, ça me va.

La notion du temps ? Je l'ai perdu à partir de notre troisième joint, rire autant me fait du bien et ne plus la voir triste aussi. Ses yeux papillonnent, elle arrive au bout de sa lutte, l'effet redescend sur elle.

— Je devrais rentrer, marmonne Aliona.

— Tu veux que je te raccompagne ? Il fait nuit et vu l'heure, je ne souhaite pas qu'il t'arrive quelque chose.

— Et toi, qui te raccompagneras ensuite ?

— Moi, dis-je en souriant.

Elle éclate de rire, et je crois que je pourrais entendre ce son toute ma vie. Puis, elle reprend un air sérieux et se tourne vers moi, ses pupilles sont dilatées sous l'effet des pétards, mais le cercle bleu est toujours visible et hypnotique autour de celles-ci.

— Tu me laisserais dormir sur ton canapé ?

Voyant que je réfléchis, que je mène une bataille sans nom avec moi-même. Aliona me ramène à la réalité en posant sa main sur mon bras.

— Je vais te raccompagner, tranché-je.

Je ne prête pas attention à sa mine déçue et me lève en lui tendant la main pour qu'elle fasse de même. Encore embrumée, elle perd l'équilibre et se rattrape sur mon torse. Son regard s'ancre au mien, je ne bouge pas, j'ai bien trop peur de me laisser aller. Aliona se met sur la pointe des pieds sans jamais me lâcher des yeux, alors que je fixe ses lèvres tentantes. Puis, sa bouche s'étire légèrement avant de se poser sur la mienne.

Je ne cherche pas à la repousser, pourtant j'ai conscience qu'elle n'est pas dans son état normale et qu'à nouveau elle regrettera son geste. Cependant, je glisse une main derrière sa nuque et l'autre sur sa taille pour la maintenir debout contre moi. Sa langue effleure mes lèvres que j'entrouvre pour l'accueillir, c'est aussi enivrant que la première fois. Tout mon être se réchauffe et savoure ce moment irréel et surtout intense.

Ma queue frémit dans mon pantalon, alors je la serre plus contre moi afin qu'elle sente l'envie que j'ai pour elle. C'est mal ce que je fais, mais réfléchir convenablement m'est impossible quand elle est si proche de moi. Elle gémit et accentue son baiser, je la veux, là maintenant. J'attrape ses hanches pour la soulever et ses jambes s'enroulent autour de ma taille. Je me dirige vers la table sur laquelle je la dépose. Ses doigts se frayent un chemin sous mon sweat pour rencontrer ma peau qui se couvre de frisson. Je fais de même en allant plus loin, je lui ôte son pull coloré, puis je recule et admire son buste fin. Ses seins ronds sous la dentelle noire de son soutien-gorge sont un appel à la luxure. Le souffle court et les joues rouges, je la trouve magnifique et pourtant une voix me hurle de m'arrêter avant qu'il ne soit trop tard.

Brusquement envahi par cette brume du passé, je m'écarte d'Aliona. Le regard qu'elle pose sur moi est rempli de question et d'incompréhension. Mais je ne suis pas en mesure de lui expliquer et surtout je ne le veux pas. J'enfonce une main dans mes cheveux, totalement perdu entre deux mondes. Son visage se superpose à celui d'Aliona, la nervosité et l'angoisse s'incrustent comme un venin mortel dans mes veines, elle doit partir, je dois la fuir. Je vais lui faire du mal, et ce n'est pas ce que je souhaite. Mais telle une sangsue, Aliona descend de la table pour me rejoindre. Lorsque sa paume rencontre ma joue, je frémis et attends qu'elle cesse d'elle-même ce contact. Or, elle n'en fait rien, au contraire, elle continue de bouger son pouce sur ma pommette, m'obligeant à la regarder.

— Alex, chuchote-t-elle.

Impossible de répondre, les mots restent coincés dans ma gorge. Je finis par saisir son poignet et sans un mot l'entraîne dans ma chambre. L'interrogation se lit sur son visage quand je la lâche.

— Je te laisse mon lit, je... Je ne suis pas en mesure de te ramener chez toi.

— D'accord.

— Bonne nuit, Aliona.

Avant qu'elle ne réponde, je quitte la pièce précipitamment en prenant soin de fermer la porte derrière moi. Elle va me prendre pour un fou et si cela peut l'éloigner de moi, alors tant mieux.

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