12

Aliona

Le vol a du retard, deux heures que je poireaute dans cet aéroport engorgé de gens plus stressés les uns que les autres. J'ai ingurgité pas loin de cinq thés et je ne compte plus mes déplacements aux toilettes. Je connais le chemin par cœur, je pourrais y aller les yeux fermés. J'ai fini par rappeler Lenny hier après ma balade avec Alex. Mon petit ami s'est excusé à plusieurs reprises de ne pas avoir pris de mes nouvelles durant son absence. Comme souvent ces derniers temps, je lui ai pardonné et je lui ai proposé de venir le chercher à sa descente d'avion, il semblait plutôt ravi de ma démarche et impatient de me retrouver.

Je quitte la table pour rejoindre le hall afin de vérifier pour la énième fois l'heure d'arrivée qui bien évidemment ne changera pas, mais j'ai besoin de me dégourdir les jambes. Mon téléphone m'indique un message, le cœur battant j'ouvre la réponse d'Alex en priant pour qu'il ne refuse pas ma demande. J'ai envie de le connaître. J'ai bien conscience de ce qu'il m'a révélé, mais je suis têtue. Et puis, même si quelque chose en lui m'attire, je mets ça sur le compte qu'aucun autre homme ne s'est intéressé à moi depuis que je suis en couple avec Lenny. Il faut avouer que savoir que l'on plait à quelqu'un d'autre est grisant et plutôt flatteur.

Son simple « ok » ne me convainc pourtant pas de son enthousiasme à partager quelques moments en ma compagnie. Je grimace malgré moi et lui réponds sans tarder.

[Merci]

[je sors boire un verre ce soir avec un pote. Tu te joins à nous ?]

Je ne m'attendais pas à une invitation si rapide de sa part. Indécise entre l'envie de le voir et de rester avec Lenny, je peste contre moi-même. Si je réponds par la négative, m'en voudra-t-il ?

Depuis notre mise au point avec Lenny concernant la blonde, qui n'est qu'une simple collègue de travail d'après ses dires, notre couple va mieux, du moins si on oublie son silence durant deux jours. Je me force à croire comme il me l'a spécifié que son planning a été bien plus chargé qu'il ne le pensait. Un simple SMS m'aurait suffi, ma foi voulant éviter une autre dispute, je me suis tue.

[Alors ?]

Mon téléphone me ramène sur terre. Je mords ma lèvre et c'est avec une certaine déception que je lui réponds.

[Lenny rentre aujourd'hui, un autre soir ?]

[Pas de soucis, je comprends...]

Les trois petits points à la fin, me laissent perplexe. Est-ce que cela signifie que ma réponse se passe de commentaire ? Je bataille intérieurement avec moi même, le désir de passer une soirée avec lui me taraude un peu trop. Je grogne en jurant ce qui me vaut quelques regards, mais je n'en tiens pas rigueur, ce que pense les autres me passe au-dessus.

[Je suis désolée]

[Pas autant que moi.]

[Tu m'en veux ?]

C'est malsain de continuer à communiquer avec lui, j'en ai conscience. Cependant, je n'ai pas envie d'arrêter, il a aiguisé ma curiosité et je me sens capable de faire abstraction de l'attirance qu'il éprouve pour moi. Après tout, on ne se connaît pas et il changera d'avis par la suite.

[Un peu.]

Ses réponses courtes font apparaître un malaise en moi, mon estomac se tord d'une douleur que je n'apprécie pas particulièrement. Je lève la tête lorsque j'entends mon prénom résonner au loin. Lenny se dirige vers moi, un sourire aux lèvres. Et étrangement, au lieu d'être heureuse de le voir, c'est tout l'inverse qui se produit. Arrivé à ma hauteur, il lâche son bagage et m'enserre de ses bras alors que je reste statique, mon téléphone toujours à la main. Dans un ultime effort, je l'enlace et son parfum me rassure en une fraction de seconde. Je ferme les yeux alors qu'il s'écarte pour déposer ses lèvres sur les miennes. Je me laisse aller à un baiser brûlant et le son qui sort de sa gorge m'indique qu'il en voudrait bien plus.

— Tu m'as manqué, murmure-t-il contre ma bouche.

— Vraiment ?

— Bien sûr, Bébé.

— Tu ne m'as pourtant donné aucune nouvelle durant deux jours, ajouté-je sarcastique.

Mes sautes d'humeur sont récurrentes en ce moment, un rien m'irrite. Encore plus, lorsque j'aperçois la blondasse arriver derrière Lenny. Une chose qu'il avait omis de me signaler, je n'avais aucune idée de la présence de cette femme à cette présentation. Un scénario des plus malsains s'immisce dans ma tête, je recule alors d'un pas en fronçant les sourcils.

— Tu ne m'avais pas dit qu'elle faisait partie du voyage !

La jalousie s'incruste dans les pores de ma peau, piquant mon épiderme à différent endroit de mon corps. Je hais cette femme, aussi bien parce qu'elle est trop proche de Lenny que par son charisme de femme fatale refaite.

— Si, je te l'ai dit, affirme-t-il.

— Non, Lenny, insisté-je sûre de moi.

— Peu importe.

Il ballait ma remarque d'un geste de la main, alors que la fameuse Rébecca, rien que son prénom me donne la nausée, se plante à côté de Lenny. Un sourire d'hypocrite sur le visage, elle me salue d'un simple mouvement de tête. Je fais de même avant de reporter mon attention sur mon petit ami.

— On y va ? lui proposé-je.

— Oui, tu peux faire un détour pour déposer Rébecca chez elle.

Je le fusille du regard, car ce n'est pas une question. Il ne me laisse pas le choix et je n'ai clairement pas envie de me trimbaler cette pouffe sur le siège arrière de ma voiture.

— Des taxis sont à disposition derrière les portes en verre, juste là, réponds-je en indiquant l'extérieur.

— Aliona, soupire Lenny. Elle ne vit pas très loin et...

Je ne peux m'empêcher de l'ouvrir, cette fois si c'en est trop.

— Tu m'as l'air bien au courant ! grondé-je.

— Mais que vas-tu encore t'imaginer, bon sang ! s'énerve-t-il.

— Rien, je constate, c'est tout !

Rébecca reste imperturbable devant notre échange houleux, je dirais même que cela l'amuse de nous voir nous écharper à son sujet. Puis voyant son sourire de pétasse satisfaite, je pète littéralement les plombs, enfin intérieurement du moins. Il me l'impose, pas de problème, je vais aussi lui imposer mes choix.

— Très bien, cédé-je.

Je marche en direction de la sortie, Lenny et la pouffe derrière moi. Nous rejoignons ma voiture, je les laisse se débrouiller pour charger leurs bagages tandis que je m'installe au volant. Les portières à peine claquées, je démarre et quitte le parking sans plus attendre. Distraitement, je suis le chemin indiqué par silicone, oui, je trouve que ce petit surnom lui va à ravir. Je tourne légèrement la tête vers Lenny qui m'offre un sourire forcé.

Une fois la pétasse larguée chez elle, la tension qui règne dans la voiture est palpable. Je ne bronche pas, attendant que mon petit ami parle, mais il n'en fait rien alors je prends les devants.

— Ça te dirait qu'on sorte un peu ce soir ? Je pense qu'on a besoin de se changer les idées avec la pression de ces derniers temps.

— Oui, c'est une bonne idée.

Le fait qu'il ne discute pas cette sortie me perturbe, il pianote sur son téléphone en me précisant qu'il prévient ses amis pour qu'ils nous rejoignent. Je n'ajoute rien de plus, et invite également Cathy à se joindre à nous.

***

La boîte de nuit est pleine à craquer, nous jouons des coudes afin de retrouver notre table. Je me laisse tomber sur la banquette, Cathy à mes côtés, qui me tend mon verre. La chaleur qui émane de cet endroit est digne d'un climat tropical, mais danser me fait un bien fou. Lenny discute avec ses amis tout en sirotant sa boisson, je pose la main sur la cuisse de mon petit ami qui se tourne aussitôt vers moi. Sans que je m'y attende, il m'embrasse à pleine bouche, le goût de l'alcool s'imprègne sur ma langue. Sa main se referme sur l'arrière de ma tête et lorsque j'ouvre les yeux, son regard est fiévreux, puis, il cesse notre baiser et se penche vers mon oreille.

— Tu passes la nuit avec moi, susurre-t-il.

J'acquiesce, mon ventre se tordant déjà de désir pour lui. Le besoin d'aller aux toilettes se fait ressentir. Je m'apprête à demander à Cathy de m'accompagner, mais celle-ci est pleine conversation avec Quentin, alors je ne la dérange pas et quitte la table sous le regard brûlant de Lenny.

Mes joues s'échauffent à cause de l'alcool que j'ai ingurgité bien plus que de raison. Je ne suis pas saoule, juste à limite et ça me va très bien. Je souris comme une idiote sans vraiment savoir pourquoi. Je rentre dans les toilettes, un monde fou attend son tour, alors je décide de patienter dans le petit couloir. Je sors mon téléphone par pur réflexe, je n'ai pas répondu au dernier message d'Alex et il n'a pas non plus relancé la conversation. Je ferme les yeux, un soupir las s'échappe d'entre mes lèvres quand une voix murmure mon prénom au creux de mon oreille. J'ai tout d'abord un mouvement de recul, Alex est proche de moi. Il s'écarte légèrement. Je l'observe et malgré la faible luminosité, son regard hagard m'indique qu'il a encore consommé son truc.

— Je croyais que tu restais avec ton mec.

— Je suis avec lui, confirmé-je.

Il se contente d'un hochement de tête avant de tourner celle-ci vers la piste de danse. Puis, il revient à moi en souriant.

— Bien, passe une bonne soirée, alors.

Il s'éloigne de moi, mais ma main s'accroche à son bras avant qu'il n'aille plus loin.

— Alex, attends.

Il fait volte-face, il hausse un sourcil et s'approche de moi, ce qui m'oblige à reculer pour laisser une certaine distance entre nous, mais il ne s'arrête pas et nous nous retrouvons malgré moi dans un recoin isolé près de la sortie de secours. Je déglutis difficilement, alors qu'Alex prend appui contre le mur et se laisse glisser au sol. Les bras posés sur ses genoux, il m'invite à m'installer près de lui, ce que je fais sans hésiter.

— Lundi, je bosse pas. Alors, comme tu as envie qu'on devienne ami, je me suis dit qu'on pourrait déjeuner ensemble.

Il fouille dans la poche de son jean et en sort un paquet de cigarettes duquel il extirpe un pétard. Il ne va pas fumer ça ici ? Il se relève d'un bond et me tend la main. Je m'en saisis et il m'entraîne avec lui dans un autre recoin, il pousse une porte et nous atterrissons à l'arrière du bâtiment, le froid polaire me fait frissonner. En bon gentleman, Alex ôte son sweat et je ne peux m'empêcher de fixer la peau de son ventre qui se dénude. Je ne l'imaginais pas musclé ainsi. Le vêtement apparaît devant mes yeux, je n'ose pas le regarder en face. Honteuse de l'avoir lorgné de la sorte. Il réajuste son t-shirt à manches longues avant d'allumer son pétard.

— Parle-moi de toi Aliona, dit-il en se postant devant.

Ses pupilles recouvrent quasiment la totalité de ses iris, il laisse échapper la fumée entre ses lèvres et pose un regard d'envie sur ma bouche.

— À part la peinture, qu'est-ce qui te fait vibrer ?

— Je ne sais pas, avoué-je.

— Il n'y a pas un truc que tu rêves de faire ?

Je réfléchis à sa question, mais rien ne me vient.

— Qu'est-ce que tu fais avec ton mec quand tu es avec lui ? continue-t-il.

Je suis déroutée tout à coup, je fouille mon cerveau et je constate que nous ne faisons rien d'extraordinaire. Quelques sorties entre amis, un restaurant de temps en temps, mais rien d'extravagant en soi. Les dernières vacances juste lui et moi remontent à cet été, où nous avons passé deux semaines assis sur un transat au bord de la piscine. Lenny refusant de visiter la ville, car pour lui les congés c'est se reposer.

— Par grand-chose, réponds-je gênée.

— Pas de week-end en amoureux ? insiste Alex.

— Il travaille beaucoup, le défends-je.

— Je vois.

Son joint terminé, Alex l'écrase sur le bitume, puis il saisit le bas de son pull pour me le retirer. Ses doigts frôlent mes flancs, puis mes côtes et je ne peux empêcher cette chaleur rassurante m'envahir lorsqu'il me touche.

— Je te l'aurai bien laissé, mais je suis pas certain que ton petit copain apprécie, précise-t-il froidement.

Il me contourne pour rejoindre la porte par laquelle nous sommes sortis. Il pivote légèrement et me fixe à nouveau avec ce regard vide et douloureux.

— Es-tu heureuse, Aliona ?  

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