04

Aliona

Ma soirée de la veille ne s'est pas déroulée de la manière dont je l'avais prévu, je me suis disputée avec Lenny. Il doit s'en aller en déplacement, ce n'est pas un problème en soi, sauf que celui-ci arrive le jour de mon exposition. Il m'avait promis qu'il serait là pour me soutenir. Alors, je me suis emportée comme je le fais rarement, mes paroles ont dépassé mes pensées et il est parti en claquant la porte. Depuis plus de nouvelles et ce matin, il n'est pas présent au café pour notre petit déjeuner quotidien.

Je remue mon chocolat, qui ne doit plus être très chaud, perdue dans mes réflexions. Je ferme les yeux pour empêcher les larmes de couler. Ce n'est qu'une mauvaise passe et puis Cathy sera avec moi, elle, jamais elle ne me laissera tomber. Je soupire et pour la énième fois, je regarde mon téléphone qui reste désespérément silencieux. Lenny n'a pas répondu à mon dernier message ni aux précédents d'ailleurs. Il fait le mort et cette boule dans mon ventre ne disparaît pas.

Je rouvre les yeux et porte mon mug à la bouche, j'observe les alentours dans l'espoir d'apercevoir sa silhouette. Quand mon regard tombe sur un homme de l'autre côté du trottoir. Il est au téléphone et fume une cigarette. C'est le garagiste qui m'a dépannée hier. Je l'avais presque oublié, je lui dois une consommation. Peut-être que je devrais lui proposer de venir me rejoindre, même si je ne suis pas certaine d'être de bonne compagnie ce matin, au moins j'aurais réglé ma dette. Je saisis mon téléphone et rédige un message.

[Bonjour, Alex, tu traverses la route pour un petit déjeuner ? Aliona]

Je le vois ôter son portable de l'oreille, puis il pivote dans ma direction. Il me fait un signe de tête avec un sourire auquel je réponds. Je le fixe lorsqu'il marche vers moi, et je me surprends encore une fois à le détailler de la sorte et avec insistance tant il dégage quelque chose de magnétique. Déjà quand je suis allée au garage, je n'ai pas pu m'empêcher de le dévisager. Son piercing dans l'arcade apporte une touche, mauvais garçon, et son regard noisette m'a quelque peu déstabilisée. Une fois à ma hauteur, il raccroche et s'installe en face de moi après m'avoir salué.

— Tu habites dans le coin ? demandé-je curieuse.

— Ouais, un peu plus loin par là.

Il m'indique la direction derrière moi d'un signe de tête.

— Que puis-je t'offrir ? Café ? Chocolat ? Viennoiseries ?

— Un café, ce sera parfait.

Je m'apprête à me lever, mais Alex me devance. Il part commander sa consommation à l'intérieur. Je le suis des yeux, il retire son bonnet, passe une main dans sa tignasse indisciplinée avant de le remettre. Mon regard glisse sur son dos que je ne distingue pas à cause de son blouson, alors je continue jusqu'à ses fesses moulées dans un jean, ses jambes musclées et à nouveau son fessier.

Mais qu'est-ce qui te prend, Aliona ?

— Bonjour, Bébé.

Je sursaute et manque de renverser ma tasse en entendant la voix de Lenny. Il s'installe à la place qu'occupait Alex il y a quelques secondes et saisit mes mains entre les siennes.

— Je suis désolé d'être parti comme ça, hier soir. Je t'avais promis d'être là, mais tu sais que cette présentation est importante pour moi.

— Tout comme mon expo, grogné-je.

Je jette un coup d'œil nerveux vers l'intérieur du bar, Alex est accoudé au comptoir. Il me sourit tristement en levant sa tasse dans ma direction.

— Aliona, tu m'écoutes ?

— Oui, Lenny. J'ai compris, va à ton turc et j'irais au mien avec Cathy, dis-je calmement.

— Je suis content que tu le prennes comme ça.

— Tu trouves que j'ai l'air de bien le prendre, m'emporté-je.

— Bébé, souffle-t-il perdu.

Que m'arrivait-il ? Jamais je ne pète les plombs de la sorte. Le stress de l'exposition me rend folle, c'est sans doute ça. Je me lève d'un bon, ce qui oblige mon petit ami à me lâcher les mains. Il fait de même et tente une approche hésitante que je ne lui refuse pas. Lorsque ses lèvres se posent sur les miennes, je me laisse faire sans grand enthousiasme, et mes yeux s'accrochent malgré moi à ceux noisette d'Alex. Ce dernier détourne aussitôt la tête, pose la tasse qu'il tenait encore entre ses doigts et quitte le bar. En passant près de moi, il ne dit rien et fait comme si, il ne me connaissait pas.

Je repousse Lenny et du regard suis Alex qui se fond dans la foule jusqu'à ce que je le perde de vue. Lenny me parle, mais je ne l'écoute pas, bien trop perturbée par ce que j'ai aperçu dans les yeux du mécanicien. Il semblait déçu, mal à l'aise, je ne sais rien de lui et pourtant quelque chose me gêne. Déjà hier, sur le parking, j'ai ressenti ça. Je me suis sentie... bien.

— Je t'accompagne ?

— Je... Quoi ?

— Tu es bizarre Bébé, tu es sûre que tu vas bien ?

— Oui. Et non, pas besoin, j'ai ma voiture.

— Elle est réparée ? s'étonne-t-il.

— Oui. Je dois partir maintenant. On s'appelle.

On s'appelle ? Sérieusement ? J'ai dit ça à mon petit ami comme je le dirais à Cathy.

Je dépose un baiser sur la joue de Lenny et le plante sur le trottoir. Je marche rapidement en direction du parking où se trouve ma voiture. L'esprit embrumé par tout ce qui vient de se passer. Je pense à trop de choses en même temps, j'ai besoin de me changer les idées et sortir un peu. Une soirée entre filles serait la bienvenue.

Je fouille dans mon sac à la recherche de mes clés. Une fois celle-ci en main, je m'installe derrière le volant et démarre après avoir envoyé un message à ma meilleure amie. Je m'apprête à quitter ma place quand, je saisis à nouveau mon téléphone. Je dois m'excuser auprès d'Alex, c'est la moindre des choses. Je lui demande de me rejoindre pour ensuite le délaisser, pour quel genre de fille va-t-il me prendre ?

Pourquoi tu t'inquiètes autant, tu ne le connais pas !

Ma conscience n'a pas tort, mais je ne suis pas de celles qui se moquent des autres. J'ai une dette envers Alex et je la paierai.

[Désolée pour cet imprévu. On remet ça à plus tard ?]

***

Mes cheveux se collent sur mon visage, je me déhanche sur la piste comme rarement je le fais. Je ne pense à rien, j'oublie l'exposition, j'oublie Lenny et sa foutue présentation. L'alcool qui coule dans mes veines m'aide à me lâcher et je vis, danse et chante sans me poser de questions. Je ne suis pas une habituée des sorties à boire jusqu'à me rendre malade, mais ce soir ça me fait du bien. Trois jours que je ne quitte plus la salle de peinture, trois jours que Lenny est distant et que je ne fais rien pour le faire revenir. Et trois jours, que j'attends une réponse d'Alex à mon message d'excuse.

— J'ai soif ! hurle Cathy.

Elle ne me laisse pas le choix et m'entraîne avec elle à notre table où nous nous assoyons. Mon cœur bat vite, ma gorge me fait mal d'avoir trop poussé la chansonnette.

— Je vais chercher de quoi nous rafraichir ! Tu veux un cocktail ?

— Non, je reste sur le Mojito avec beaucoup de rhum, ricané-je.

Mon amie fait le salut militaire et part chancelante vers le bar. J'extirpe mon téléphone de la poche arrière de mon slim, six messages et trois appels de Lenny qui sait pertinemment que je suis de sortie avec Cathy. Je ne prends pas la peine de répondre. Cathy réapparait enfin avec nos verres qu'elle pose sur la table. Nous trinquons et j'aspire le liquide au travers de la paille. L'alcool me réchauffe et mon cerveau s'embrume encore un peu plus.

La musique est moins forte dans cette partie de la salle, les discussions y sont plus agréables. Je ferme les yeux pour tenter de calmer ce vertige qui me prend tout à coup. Puis son visage s'impose devant mes paupières.

— Il n'a pas répondu à mon message, marmonné-je.

— Lenny ? T'inquiète pas ma chérie, ça va lui passer, bafouille Cathy d'une voix pâteuse.

— Non pas Lenny, Alex.

— Alex ? C'est qui ?

J'ouvre un œil et rencontre la tête de mon amie qui est bien trop proche. Je crois que j'ai parlé sans m'en rendre compte.

— Personne.

Je me redresse brusquement, mon estomac n'apprécie pas ce mouvement bien trop rapide. Je serre les dents et respire lentement pour faire passer la nausée et ne pas vomir sur les chaussures de Cathy. Je fais la sourde oreille, mais elle n'est pas de cet avis et réitère sa question qui me file mal au crâne.

— Aliona, dis-moi qui est cet Alex ?

— Le garagiste, avoué-je.

— Oh !

Son intonation ne m'annonce rien qui vaille, et je regrette de ne pas l'avoir bouclée. Ah l'alcool et ses révélations. J'avais soigneusement évité le sujet du mécanicien avec Cathy pour la simple et bonne raison que je ne souhaitais pas subir un interrogatoire inutile.

— Pourquoi tu lui as envoyé un message et pourquoi il a ton numéro ?

— Il a refusé que je le paie, alors je voulais lui offrir un verre pour le remercier.

— C'est pas dramatique, tu t'en fiches.

J'aimerai bien, mais au contraire ça me travaille bien plus que je le pensais. Depuis ce matin-là, quand Lenny a débarqué, je ne cesse de songer au regard d'Alex, de la déception, voilà ce que j'y ai vu. Et l'idée que j'en sois la cause me ronge.

— Oui, tu as s'en doute raison.

Je tente de me rattraper comme je peux, mais Cathy n'est pas dupe et sait bien que je ne lui dis pas tout. Refusant d'en dévoiler davantage, je saisis la main de ma meilleure amie et retourne sur la piste de danse.

— Jolie façon d'esquiver la conversation, hurle-t-elle dans mon oreille.

— Je ne me défile pas, me défends-je.

— Ouais... On en reparlera à jeun.

La musique nous suit jusqu'au petit matin, l'heure de rentrer à sonner, et je sais qu'après une courte nuit, le réveil ne sera pas sans conséquence. Cathy et moi grimpons dans la navette mise à disposition par la boîte nuit. Nous nous installons dans le fond. Notre arrêt étant le dernier, je prie pour ne pas régurgiter tout le liquide que contient mon estomac sur le siège vide à mes côtés. Je décide de fermer les yeux et me laisser bercer par les mouvements du minibus.  

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