03

Lui 

J'essuie mes mains sur un torchon aussi sale que celles-ci et le balance sur mon épaule. Ma journée est terminée et j'ai vraiment hâte de rentrer chez moi. Je me suis tellement mis à mal hier soir que j'ai loupé mon non-rendez-vous avec elle. Je suis conscient que je devrais ralentir ma consommation de ce cocktail drogue, alcool, mais je n'y arrive pas et surtout je n'en ai pas envie. Cette dope aura ma peau de toute façon. Je soupire, las de lutter contre moi-même et mes démons qui me hantent chaque nuit.

Le bruit d'un moteur se fait entendre sur le parking, je n'y prête pas plus attention et range mon matériel avec minutie. Mon établi est mieux entretenu que mon appartement, aussi étrange que cela puisse paraître, je ne supporte pas de commencer ma journée en cherchant une clef ou autre, ça me stresse.

— Bonsoir.

Ma main reste en suspens au-dessus d'une boite d'ampoule. Je reconnais cette voix, c'est la sienne. Douce, envoutante. Je me tourne, c'est bien elle, emmitouflée dans son manteau blanc, elle sourit tout en me dévisageant. Elle se veut discrète, mais ne l'est pas le moins du monde. Son regard s'arrête quelque instant sur le piercing planté dans mon arcade sourcilière. Puis ses yeux bleus glissent jusqu'aux miens. Elle est encore plus jolie de près. Elle s'approche un peu de moi et je suis obligé de baisser la tête pour maintenir notre échange visuel afin de ne pas le rompre.

— Bonsoir, réponds-je simplement.

— J'ai un problème avec ma voiture. Elle ne veut plus démarrer, j'ai déjà changé la batterie, mais elle continue à n'en faire qu'à sa tête.

La petite moue boudeuse qu'elle affiche me fait sourire. Elle fronce les sourcils et croise ses bras sur sa poitrine.

— Vous vous moquez de moi ?

— Non, je ne me permettrais pas.

— Alors, ce sourire, c'est pour quoi ?

Elle désigne ma bouche avec son index. Je ne connaissais pas cette facette de sa personnalité, j'avais pourtant remarqué qu'elle avait son caractère, mais je ne m'en suis jamais formalisé.

— Pas pour me moquer en tout cas. Donc elle est où cette voiture ? finis-je par demander.

— Chez moi, vous faites les dépannages ? Oui, question idiote, marmonne-t-elle.

— Je peux me déplacer pour voir ce qu'elle a, si vous voulez !

— Maintenant ? s'étonne-t-elle.

— Ouais.

— Vraiment ? Vous feriez ça ?

— Bien sûr.

— Je suis avec une amie, je vais la prévenir.

Une amie, pas son mec, elle est venue accompagnée de sa copine. La blonde au caractère volcanique. Je lève les yeux vers la voiture garée un peu plus loin avant de reporter mon attention sur elle.

— Laissez-moi le temps de fermer et je vous suis.

— Oh merci !

Elle sautille comme une gamine à qui on a promis une glace, puis elle remet son bonnet en place et rejoint son amie en trottinant. Je mate son cul en penchant la tête, vraiment parfaite, puis j'abaisse le rideau. J'attrape la sacoche avant de sortir. Je suis si nerveux que l'envie d'un joint pour me détendre est forte, alors je tente de calmer cette pulsion vicieuse en allumant une clope. Je sais que Warhen déteste quand je fume dans son camion, mais je laisserai les fenêtres ouvertes sur le chemin du retour.

Je suis les deux filles jusqu'au lieu de résidence d'Aliona, c'est son prénom. Je bifurque à droite et pénètre sur le parking à l'arrière des bâtiments où elle vit. Elle descend de la voiture, dit quelques mots à son amie qui repart aussitôt. Je n'aurai pas rêvé mieux que de rester seul avec elle. Je sors du camion pour la retrouver près de sa bagnole.

— Voilà la tête de mule ! dit-elle en désignant son véhicule.

— Vous allez la vexée, la taquiné-je.

— Elle l'a bien cherchée.

— Vous pouvez m'ouvrir le capot ?

Elle acquiesce et tire sur le levier à l'intérieur. J'inspecte le moteur durant plusieurs minutes, je la sens se pencher à mes côtés, son parfum enivre mes narines. Elle sent si bon que des idées perverses me traversent l'esprit, comme la prendre contre sa voiture. Ma queue tressaute dans mon pantalon en imaginant la scène, je dois vraiment penser à autre chose. Je me redresse de sous le capot alors qu'elle m'interroge du regard.

— Je peux tester ? demandé-je.

— Oui, bien sûr, dit-elle en me tendant les clés.

Je m'installe au volant et la voiture démarre au quart de tour. Aliona écarquille les yeux puis un large sourire illumine son visage. Je suis content que celui-ci me soit destiné. Elle avance vers moi tandis que je quitte l'habitacle.

— Comment avez-vous fait ?

— Je ne dévoile jamais mes secrets, réponds-je en lui faisant un clin d'œil.

Le simple fait de la voir heureuse pour un câble débranché me satisfait. Son regard pétille comme si je l'avais sortie d'une galère sans nom.

— Combien je vous dois ?

Elle fouille dans son sac à la recherche de quoi me payer, mais je n'en ai rien faire de son argent. Je n'en veux pas. Je suis venu uniquement parce que j'en avais envie, rien ne m'y obligeait. Je l'ai fait pour elle et son visage radieux me suffit amplement.

— Rien du tout.

— Hors de question, je règle votre déplacement et la réparation, insiste-t-elle.

— Ce n'est pas nécessaire, je vous assure.

Elle inspecte les alentours, réajuste son sac à main sur l'épaule. Ses yeux bloquent sur le bar en face du parking. Ne me demande pas ça Aliona, s'il te plaît ne me propose pas de prendre un verre. Elle se positionne devant moi, sa proximité me perturbe, elle est bien trop proche. Je recule à contrecœur, je dois m'éloigner, car ce qu'elle éveille en moi est malsain. Je crève d'envie de la toucher, de sentir sa peau sous la pulpe de mes doigts. C'est comme un besoin vitale et me battre contre moi-même pour ne pas céder à mon envie est extrêmement douloureux.

— Très bien, alors dans ce cas laissez-moi vous offrir un truc à boire. Le petit bar en face est vraiment sympa.

Je sais.

Une partie de mon cœur se brise, elle ne m'a définitivement jamais remarqué, et dans sa tête, je resterai ce mec qui l'a dépannée.

— Non, je vous assure que je l'ai fait avec plaisir.

— J'insiste.

Je passe une main dans mes cheveux, une conso et je rentre. Qu'est-ce que je risque ? Rien.

Profite.

Je bataille contre ma conscience, puis finis par capituler pour la simple et bonne raison que ce sera la dernière fois que je pourrai l'approcher. Mes coups d'œil discrets le matin n'auront plus lieu, elle m'a vu et me reconnaîtra assis à ma table, non loin d'elle.

— D'accord.

Ravie de ma réponse, elle m'invite à la suivre après avoir fermé sa voiture. Je regarde vite fait ma tenue, je n'ai pas pris la peine d'ôter ma cotte de travail grise. J'ai de la graisse partout, je pue l'essence et le gasoil, sortir en sa compagnie dans cet accoutrement n'est pas envisageable.

— Attendez !

— Je vous interdis de dire non. On ne revient pas sur une décision, dit-elle déterminer.

— On pourrait remettre ça à un autre jour ?

Repousser pour mieux sauter. Après tout, je ne fais rien de mal, cela me fera l'occasion de la revoir encore une fois. Et un petit mensonge en plus pour agrémenter mon refus et reporter ce tête-à-tête me semble judicieux.

— Je dois retourner au garage déposer le camion.

— Oh, euh oui.

Elle est déçue et comme un connard, je me délecte de la voir ainsi. Car c'est ce que je ressens chaque fois qu'elle quitte sa table.

— Quand êtes-vous disponible ? me demande-t-elle.

— Un petit déjeuner demain matin ?

Elle penche la tête sur le côté en se mordant la lèvre. Ce simple geste me fait frissonner, alors j'enfonce mes mains dans les poches avant de faire le con. Putain, j'ai l'impression de passer pour un pervers en manque de cul. J'ai du mal à me reconnaître, j'ai les fils qui se touchent dans mon cerveau. Je dois me reprendre, et le seul moyen d'y parvenir se trouve chez moi. Rien que d'y penser mes membres se mettent à trembler légèrement, je dois m'éclipser maintenant avant de partir en vrille, mais elle ne m'a toujours pas répondu, je sais qu'elle ne peut pas, je la teste.

— Un soir me conviendrait plus.

— OK, ça me va. Passez-moi votre téléphone.

Elle sort l'appareil de sa poche et me le tend sans hésitation. J'enregistre mon numéro dans son répertoire et lui redonne. Une tactique comme une autre pour rester en contact avec elle.

— Voilà, vous me trouverez au nom d'Alex. Dites-moi quand vous êtes dispo et je le serais aussi.

— D'accord. Je ne me suis même pas présentée, Aliona, dit-elle en me tendant la main.

Je fixe celle-ci, j'appréhende ce que ce contact aura comme effet sur moi. Alors je lève les paumes en l'air pour lui montrer le noir sur mes doigts.

— Je risque de te salir.

Je la tutoie sans le vouloir, mais elle ne me reprend pas. Au contraire, elle fait de même.

— Je m'en moque, tu sais. Tu verrais l'état de mon pull, ta cotte est plus propre.

Son regard est taquin lorsqu'elle ouvre son manteau pour m'exposer les taches de peinture sur son vêtement.

— Alors ? Lequel de nous deux est le plus sale ?

— Tu es peintre en bâtiment ? me moqué-je gentiment.

— Oh, mon dieu, non ! La ville serait colorée si c'était le cas. Je me contente de peindre sur des toiles.

— Intéressant.

— Tu aimes l'art ?

Je n'imaginais pas qu'elle était aussi ouverte. La discussion avec elle est simple et j'apprécie.

— Je n'y connais rien, avoué-je.

— Dommage, répond-elle en haussant les épaules.

Son téléphone, qu'elle tient toujours dans sa main, nous interrompt et je maudis son interlocuteur. Aliona est facile d'approche et l'envie de la découvrir ne me déplait pas, même s'il ne se passera jamais rien entre elle et moi. J'extirpe une clope de mon paquet, et écoute sa conversation sans en avoir l'air.

— Cathy ? Un problème ?... Oui, c'est bon, elle démarre...

Un soulagement se fait lorsque je comprends que ce n'est que son amie. Je prends appui sur le camion et patiente jusqu'à ce qu'elle ait terminé sa discussion. Puis elle réapparaît devant moi, toujours avec ce sourire qui me fait frissonner.

— On se revoit bientôt ?

Sa question me surprend, je ne m'attendais pas à ça. Où veut-elle se débarrasser vite fait de sa dette qui n'en est pas une?

— Ouais, tu me contactes et si je suis dispo pas de soucis.

— Parfait. Merci, je vais enfin pouvoir me rendre à la fac en voiture sans chauffeur.

— De rien.

— Au revoir, Alex.

— Au revoir, Aliona.

Elle me fait un petit signe de la main, puis s'éloigne sans se retourner. J'attends de ne plus distinguer sa silhouette avant de monter dans le camion et quitter le parking. J'ai la flemme de le ramener au garage, alors je laisse un SMS à mon patron pour le prévenir que je rentre chez moi avec le véhicule.

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