Remember

Des bruits de pas résonnaient dans le couloir désert de la vieille école désaffectée. À une époque, la propriétaire de ces pas avait foulé l'antique carrelage dans des circonstances bien différentes... Elle y avait étudié durant cinq ans, en primaire. Il s'agissait de la seule école de la ville, tous les habitants étaient donc passés par celle-ci. Mais un jour, tout le monde avait commencé à quitter la ville, jusqu'à ce qu'il ne reste plus âme qui vive dans les rues, et l'école avait bien sûr été fermée. Cependant, si la jeune femme se trouvait ici ce soir-là, ce n'était pas dans le but de se remémorer des souvenirs d'enfance, non, elle avait une personne à voir. Une personne qui, tout comme elle, avait vécu dans cette ville et était allée dans cette école.

La main droite de la jeune femme se referma sur une arme, dissimulée dans son dos. De son autre main, elle poussa le battant de la classe de CE2. Bien loin de ressembler à ce qui était gravé dans sa mémoire, cette dernière avait été complètement dévastée : des tables en morceaux jonchaient le sol, des graffitis en tous genres ornaient les murs, des plaques étaient tombées du plafond, s'éparpillant dans la salle et révélant de vieux câbles qui pendaient tels des lianes dans la jungle. Et, au milieu de ce carnage, se tenait une autre jeune femme, de dos, regardant le ciel nocturne à travers la fenêtre sale. En entendant le grincement de la porte, elle se tourna en direction de la nouvelle arrivante, un sourire aux lèvres. L'autre ne lui rendit pas son sourire, dégainant au contraire son arme et la pointant vers elle. Les coins de ses lèvres retombèrent bien vite à cette vue et elle blêmit.

-Attends, tenta-t-elle. Fais pas de bêtise, repose ça... Je...

Le bruit assourdissant d'un coup de feu retentit dans la pièce, interrompant net la jeune femme.

***

Léa et Mélanie s'étaient rencontrées pour la première fois lorsqu'elles avaient respectivement deux et six mois, cependant, aucune d'entre elle n'aurait pu s'en souvenir, elles étaient bien trop jeunes. On aurait pu dire qu'elles se connaissaient depuis toujours, après tout, elles étaient nées et avaient grandi dans la même petite ville jusqu'à leurs onze ans. Leurs chemins s'étaient ensuite séparés, la famille de Léa partant vivre à Toulouse et celle de Mélanie déménageant à Marseille. Les deux fillettes avaient d'abord juré de rester en contact, cependant, comme bien des promesses d'enfants, elles ne s'y étaient pas tenues, cessant toute communication lorsqu'elles se trouvaient en quatrième. Chacune avait oublié l'autre et s'en portait très bien ainsi. Jusqu'au jour où elles étaient toutes deux entrées à l'université, à Aix-en-Provence, et où elles s'y étaient retrouvées, ne se souvenant d'abord pas de leur passé commun. Le jour où elles avaient compris, cela les avait considérablement rapprochées l'une de l'autre et après cela, elles ne faisaient plus jamais rien sans que l'autre ne soit avec elle. Peu à peu, elles étaient devenues dépendantes de l'autre.

Les deux filles étaient tombées amoureuses. Un amour malsain dont elles ne savaient plus se passer. Et pourtant, elles avaient fini par se séparer.

***

Seule sur la route menant à l'école, Léa avait malgré tout l'impression de se trouver avec elle. Arrivée bien trop tôt par rapport à l'heure de rendez-vous ayant été fixée, elle déambulait sans but depuis des heures dans la ville de son enfance. Chaque mur, chaque arbre, chaque rue faisait remonter à la surface de son esprit une myriade de souvenirs qu'elle pensait oubliés. Une immense nostalgie s'empara d'elle lorsqu'elle passa devant son ancienne maison. Elle n'avait pas mis les pieds dans cette ville depuis près de quatorze ans.

Jetant un nouveau coup d'oeil à l'heure affichée par son téléphone, elle se dirigea vers l'entrée du bâtiment. Mélanie ne devait pas encore être arrivée mais l'attendre directement à l'intérieur était sans doute mieux. Elle lui manquait tant... Léa ne se pensait pas capable de vivre sans elle, elle avait ce besoin de savoir que Mélanie lui appartenait corps et âme et qu'elle-même appartenait à Mélanie.

Les souvenirs du temps où les deux jeunes femmes sortaient ensemble semblaient sur le point de mourir, ils s'estompaient un peu plus chaque jour.

À cette époque, Léa ne passait pas une journée sans dire à Mélanie qu'elle l'aimait, et cette dernière adorait entendre ces mots. Toujours, elle finissait par lui murmurer à l'oreille "Aime-moi, Léa, aime-moi. Aime-moi".

Cependant, Léa avait brusquement cessé de dire ces mots que Mélanie aimait tant, la laissant prisonnière de ses souvenirs et du passé. Mélanie était seule. Deux ans plus tard, elle ne comprenait toujours pas pourquoi elle l'avait quittée, elle lui avait pourtant laissé de nombreux messages lui posant cette même question, mais n'avait jamais obtenu de réponse. Jusqu'à ce que cette rencontre ne soit arrangée. Mélanie espérait que lorsqu'elle arriverait à l'école elle pourrait demander une explication à Léa, du moins si celle-ci se rappelait encore de la raison de leur rupture. Au fond, elle était persuadée qu'elle ne l'avait jamais aimée, et cette théorie était étayée par le fait que Léa se soit trouvée quelqu'un d'autre seulement trois jours après leur rupture. La seule chose qu'espérait Mélanie était que Léa ne tenterait pas de la faire retomber sous son charme à la suite de cette entrevue, elle ne pourrait pas le supporter. Pas après tout ce temps et ce silence radio d'une durée de deux longues, très longues, années. Néanmoins, elle espérait de tout son coeur que cela raviverait des souvenirs qu'elle avait souhaité enfouir au plus profond d'elle-même. Elle espérait que Léa en souffrirait longtemps, qu'elle la verrait dans ses rêves comme dans ses cauchemars durant des mois et des mois, tout comme ce que Mélanie avait vécu deux ans plus tôt.

Elle ne pouvait pas envisager le retour de Léa dans sa vie, ce soir-là serait l'exception, mais elle ne se voyait pas non plus vivre sans elle. Elle en avait assez de penser constamment à elle, elle l'avait détruite. Pourquoi se préoccupait-elle tant d'une personne ne l'ayant jamais aimée ? À cause d'elle, Mélanie ne savait même plus ce qu'était la sincérité, les paroles de Léa n'étaient toujours que mensonges, rien de ce qu'elle disait n'était vrai. Chaque mot sortant de la bouche de la femme qu'elle aimait malgré tout encore était calculé, méticuleusement réfléchi afin de servir son intérêt, quitte à blesser toutes les personnes de son entourage. Elle se moquait des sentiments des autres et ça, Mélanie l'avait toujours su. Ce qui ne l'avait pas empêchée de tomber dans ses filets la tête la première, et avec le sourire.

Mélanie était une jeune femme sérieuse, n'importe qui l'ayant rencontrée ne serait-ce qu'une seule fois aurait pu en attester, et pourtant... Si elle en avait la possibilité, elle aurait voulu effacer toute trace de l'existence de Léa, de quelque manière que ce soit. Elle la hantait jour et nuit et cela la rendait folle peu à peu. Parfois, après quelques verres, il lui arrivait même de se reprocher de ne pas l'avoir retenue, c'était pourtant Léa qui l'avait rejetée, pas elle, elle n'avait donc aucune part de responsabilité, c'était idiot. Après ces mêmes verres, il lui semblait apercevoir Léa et elle la suppliait d'arrêter, de ne pas l'abandonner de cette manière.

Léa avait quitté Mélanie si facilement, elle se souvenait même de sa respiration calme et posée à cet instant. Mais à présent, elle aurait souhaité s'accrocher à elle bien plus fort que n'importe qui. Néanmoins, elle ne pouvait plus revenir en arrière, il était bien trop tard et elle le savait pertinemment.

Elles ne pleureraient plus l'une pour l'autre.

Elles n'avaient plus besoin l'une de l'autre...

Et pourtant, dans un recoin de leur esprit, une petite voix soufflait inlassablement "aime-moi".

Elles pouvaient dorénavant vivre chacune de leur côté, il suffisait que l'autre les laisse tranquille. Elles pouvaient vivre seules...

Du moins, elles tentaient désespérément de s'en convaincre.

Depuis que Léa l'avait quittée, Mélanie n'avait plus confiance en elle. Elle n'avait plus confiance en quiconque, pour être exacte, mais en elle tout particulièrement. Elle comptait demander à Léa si elle se rappelait de leurs moments passés ensemble, du réconfort et du soutien qu'elle lui apportait. Lorsqu'elles étaient toutes les deux, Mélanie n'avait plus peur de rien, plus aucun doute ne l'atteignait, plus aucune inquiétude ne la tourmentait. Puis tout avait volé en éclat tel un mirroir tombé au sol, la laissant entrevoir dans les morceaux éparpillés toutes ces choses en elle qui l'effrayaient et la rendaient fragile mais l'empêchant de contempler l'image entière, celle où elle arrivait à se croire forte et à surmonter les obstacles se dressant sur son chemin.

Elles en avaient assez, elles ne pouvaient plus vivre enterrées sous ces souvenirs d'elles. Elles ne voulaient plus penser l'une à l'autre et elles souhaitaient s'assurer que l'autre ne puisse plus penser à elle.

Il ne restait plus que les souvenirs tristes ainsi que les souvenirs douloureux, tous les bons avaient disparu.

À présent, Mélanie pensait avoir compris. À cause de Léa, elle ne pouvait plus supporter cette vie. Elle ne comprenait plus pourquoi elle avait tant besoin d'elle, surtout en sachant que Léa ne l'avait en fin de compte jamais aimée. Elle ne voulait réellement plus penser à elle et ce serait suffisant pour arrêter. Suite à cette soirée, Léa aurait disparu de son existence pour toujours.

Elle avait toujours été la seule pour Mélanie, mais après ce soir tout serait terminé. C'était sa résolution.

La porte de la classe de CE2 s'ouvrit en grinçant de manière sinistre, un peu comme si les lieux eux-mêmes avaient compris qu'une chose terrible allait se produire quelques instants plus tard.

Mélanie comptait tourner la page à tout jamais.

Mais elle avait toujours été dépendante de Léa, et, lorsqu'elle la vit, toutes ses résolutions fondirent comme neige au soleil. Elle ne voyait plus qu'elle et elle sut immédiatement que c'était impossible. Jamais elle ne serait capable d'oublier Léa.

Mélanie sourit à Léa.

Léa en était arrivée à la même conclusion que Mélanie.

Elle dégaina son arme. Elle n'entendait plus rien, ne voyait plus rien non plus.

Cette relation de dépendance malsaine la consummait, elle ne pouvait pas continuer ainsi. Elle ne pouvait plus.

Alors elle tira.

En voyant le corps de Mélanie s'effondrer au sol, parmi les débris, à la manière d'une vulgaire poupée de chiffon, elle sentit des larmes se mettre à couler sur ses joues. C'était la seule solution. Son bras retomba et Léa se laissa glisser sur les genoux. Ses larmes étaient à la fois des larmes de soulagement, de tristesse et de frustration.

Mélanie était la seule responsable de cette situation. C'était à cause d'elle qu'elle en était réduite à cet acte désespéré.

Léa pleura longtemps. Puis, lentement, elle récupéra l'arme tombée à ses côtés et pointa le canon sur sa tempe.

C'était fini.

Plus jamais cette dépendance ne les ferait souffrir ainsi.

Un OS bien déprimant encore une fois :') En voyant le MV de Remember de 9MUSES, j'ai tout de suite eu une idée de crime passionnel et comme j'avais envie d'écrire un One shot, ça a donné ça !

J'espère que ça vous a plu, n'hésitez pas à me donner vos avis, ça me fait toujours plaisir :)

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