Rédemption

— Dis-moi que tu as compris ce que nous attendons de toi Ophelia ?

— Je ferai tout ce qui est en mon pouvoir pour ne pas vous décevoir Gabriel. Par contre, puis-je vous poser une seule question ?

— Je reste ton guide même si tu dois accomplir seule cette première mission que nous te confions. Quelle est cette question qui brûle à ce point ton âme encore fragile ?

— Pourquoi lui ?

— Malheureusement, seul le Maître des Cieux possède cette réponse et je doute qu'il accepte de te recevoir pour y répondre avant que tu n'aies passé ce test.

— Évidemment.

Malgré la forte luminosité régnant dans l'immense salle de la Cité d'Argent, le flash lumineux qui englobe soudainement Ophelia la force à fermer les yeux.

Même si elle vient tout juste de passer les murs de la cité des anges après avoir violemment quitté la Terre qui l'a vue naître, elle sait très bien de quoi il en retourne : soit elle réussit sa mission en préservant un sombre individu d'une mort certaine dans les jours à venir et devient contre tout attente une ange gardienne, soit elle échoue et devient l'un de ces esprits égarés incapables de trouver la paix après avoir subi les atrocités de la vie humaine.

Honnêtement, elle n'a aucune idée comment elle pourrait réussir à être la gardienne de qui que ce soit.

Paris, France, 24 décembre 2021

— Aller, encore un autre...

L'homme n'a même pas levé le regard du comptoir crasseux qu'il fixe depuis déjà un moment, attendant sa nouvelle dose du poison qui le prive déjà de bon nombre de ses facultés. Le barman se permet même un soupir sonore pour lui rappeler combien il fait pitié à voir.

Ce dernier dépose pourtant un autre verre devant lui, avant de s'éloigner sans le moindre mot pour aller servir d'autres clients. Nul besoin de parler puisqu'il a déjà été rondement payé pour les consommations, pourtant très nombreuses, de cet homme qui vide d'un trait le verre tout juste apparu.

— J'en veux encore ! Reviens ici tout de suite !

Certes, le barman revient vers lui, mais sans la précieuse bouteille. À la place, il tend une main sous le visage déconfit de l'homme et pointe un doigt autoritaire en direction de la porte.

— Tu as assez bu pour ce soir Sam, retourne chez toi.

— Je ne suis pas encore mort, ça veut donc dire que je n'ai pas assez bu de ton poison. Allez, arrête de te prendre pour mon père et donne-moi la bouteille !

— Tu sais très bien que je ne le ferai pas. Je sais pourquoi tu es ici, mais l'alcool ne fera pas revenir ta fille et tu ne l'oublieras pas non plus.

— Tu as raison, comme toujours, mais je me dis qu'une fois mort, je ny penserai plus justement !

— Écoute-moi bien Sam, je ne te laisserai pas mourir dans mon bar et tu sais très bien que ta place n'est pas auprès de Lui. Si tu dois croire en ces foutaises, aies au moins la décence de reconnaître que tu vas finir très loin sous nos pieds après tout le mal que tu as fait autour de toi.

— Qui n'a jamais fait de conneries dans sa vie...

— Sam, tu vends et consomme plus de drogues qu'un hôpital ! On ne parle pas de petites conneries comme tu dis, mais bien de Mal avec un grand « M » tu ne crois pas ?

— Tu n'a aucune idée des raisons qui m'ont poussé à me rendre là mon ami. Rends-toi service et ne te mêle pas de mes affaires. Contente-toi de me donner à boire et ferme-la un peu, bordel !

— Non, tu ne prendras pas une goutte de plus dans mon bar. Fiche-moi le camp et reviens quand ton foie t'aura pardonné tes excès de la soirée...

— C'est ça... Joyeux Noël à toi aussi, connard !

Sans attendre de réponse, Sam se lève brusquement et envoie valser le tabouret loin derrière lui en frappant le comptoir de ses deux poings fermés. Chancelant, il se dirige ensuite d'un pas zigzagant jusqu'à la porte extérieure qu'il ouvre d'un coup sec, percutant de plein fouet la petite clochette annonçant l'entrée des clients. Avant même qu'elle ne retombe au sol, arrachée de sa chaîne, la porte se referme violemment dans un fracas terrible faisant vibrer les murs de l'endroit.

Complètement bourré, Sam se fiche complètement de ce que les quelques habitués de l'endroit vont bien pouvoir penser de lui. En fait, il le sait très bien : ils ont peur. Comme tout le monde qui le connaît dans les sombres quartiers de la grande métropole française.

Morphée.

Ce surnom peut paraître idiot, certes, mais il reflète bien l'effet qu'il a sur les gens qui profitent de ses produits. Oui, c'est vrai, il deal de la drogue et il le fait sans aucune mauvaise conscience. Au moins, ceux qui prennent de ses produits ne risquent pas de crever dans d'horribles convulsions comme c'est trop souvent le cas avec ces drogues importées coupées avec toutes sortes de cochonneries. Imaginez un peu : les gendarmes ont saisi il n'y a pas si longtemps de la cocaïne coupée avec de la chaux ! Une mort assurée avec une seule consommation... Pourquoi proposer de telles horreurs dans les rues si ce n'est que pour les nettoyer de tous les déchets humains qui les polluent ?

Mais bon, pour tout le monde, il reste que Sam n'est effectivement qu'un dealer de drogue, un criminel, un raté. Plusieurs iront jusqu'à dire qu'il est un meurtrier et ils ne se trompent pas. Dans son milieu, c'est simple : tuer pour survivre ou mourir à essayer de se cacher.

La preuve, sa fille a voulu fuir très loin et se cacher loin de lui et elle est morte. Assassinée lâchement par quelques brutes qui ont pris la peine de tout filmer et de publier la vidéo sur Internet. Sa propre fille est morte et il n'a rien pu faire pour elle puisqu'il ne lui parlait plus depuis déjà bien des années...

Voilà pourquoi il boit depuis maintenant un an.

La mort. Quel superbe cadeau à recevoir le jour de Noël, n'est-ce pas ?

Si seulement il était ce meurtrier que ces gens pensent qu'il est... Plutôt que de boire, il se ferait un plaisir d'aller buter tous ces salauds qui n'hésitent pas une seconde à tuer de pauvres filles qui n'ont rien fait pour mériter un tel sort.

Pourquoi ne pas l'avoir tué, lui, à la place pour toutes les horreurs qu'il a pu commettre dans sa vie ?

— Si ce n'était que de moi, vous seriez déjà mort.

Les quelques mots qu'il vient d'entendre le frappent comme une barre de fer reçue en pleine tête. Réalisant qu'il se trouve à présent au milieu d'une allée sombre près du bar qu'il vient de quitter, Sam reprend brusquement ses esprits.

Il rêve où il vient d'entendre une voix de femme le menacer de mort ?

— Je ne sais pas qui vous êtes madame, mais ce n'est ni l'endroit, ni l'heure pour une rencontre amicale. Vos menaces ne m'inquiètent pas le moins du monde puisque je suis armé...

— C'est bien ce que je dis, vous devriez être mort depuis longtemps déjà. Sachez que mes propos n'ont rien d'une menace et je ne fais que partager mon opinion sur votre cas.

— Si vous êtes ici pour avoir votre dose, inutile d'entretenir de faux espoirs, je n'ai jamais rien sur moi. Pour ça, il faut savoir trouver les bonnes personnes ma jolie.

— Vos rêves en poudre, je n'en ai pas besoin. Les miens de sont envolés depuis longtemps et vous ne possédez rien qui puisse me les ramener, je peux vous le garantir !

— Alors nous sommes deux. Je ne propose pas de rêve, seulement une échappatoire à cette vie de merde qui les empoisonne un peu plus chaque jour avec sa réalité trop dure à accepter.

— Et pourtant, avec votre drogue, vous contribuez à détruire un peu plus ce monde...

— Ce que je fais n'est pas bien, mais je ne détruis rien. Je ne force personne à consommer mes drogues. Les gens qui consomment se trouveront toujours quelque chose et je peux vous garantir qu'il existe des drogues bien pires que celle que j'offre...

— Désolée, mais je ne vois pas en quoi vous aider qui que ce soit.

— Et vous, que faites-vous pour aider ces personnes dont la vie a perdu tout son sens ?

Un long silence s'installe en cette nuit noire de la veille de Noël. Sans surprise, les rues sont vides. Il fait un froid de canard poussant tous et chacun à rester bien au chaud, en famille, chez eux. Sam cherche depuis un moment déjà le visuel de cette femme avec qui il parle depuis déjà un moment, mais aucune forme féminine ne se révèle à son regard.

— Puis-je savoir pourquoi vous ne répondez pas à ma question ? Et pourquoi restez-vous cachée ? Je vous promets de ne pas vous agresser si c'est ce qui vous inquiète...

Des sons de pas légers parviennent bientôt aux oreilles de l'homme debout en plein centre de la ruelle sombre. Se retournant, son regard tombe alors sur la silhouette d'une très jeune femme qui se dessine à la lueur de la lune.

— Si je ne réponds pas, c'est que votre question demande à réfléchir. Pour ce qui est de moi, j'attendais simplement de voir si cela valait la peine que je m'approche de vous.

— La peine ?

— Disons que l'on m'a envoyée vous voir et que je doute de pouvoir remplir la mission qui m'a été confiée...

— Nul besoin de faire semblant, je ne requiers jamais les services de jeunes femmes si vous voyez ce que je veux dire.

Une gifle puissante atteint soudainement Sam au visage et ce dernier recule sous l'effet de la surprise. Comment cette femme a-t-elle pu se rapprocher aussi rapidement de lui, elle qui était encore à plusieurs mètres de distance !? La main posée sur sa joue brûlante, il n'est toutefois pas au bout de ses surprises alors que la lune lui révèle les traits de la jeune femme.

— Vous êtes vraiment un sale type ! Si je suis ici, ce n'est certainement pas pour vous faire profiter de mes charmes. Je devrais m'en aller de ce pas et leur dire que vous ne méritez aucune attention !

Toujours bouche bée à la vue de la demoiselle, l'homme n'écoute même plus. Les images qui défilent dans son cerveau à cet instant précis le rendent confus et il est conscient des tremblements qui animent présentement son corps.

— Je... je suis désolé...

— Désolé pour quoi au juste ?

— De vous avoir choquée avec mes propos.

— Et pourquoi ce soudain revirement ? Vous ne semblez pourtant pas regretter d'empoisonner tous ces gens avec votre drogue et tous vos mensonges...

— Si vous saviez la vie que j'ai vécue, vous comprendriez que j'ai eu à faire des choix difficiles. J'ai déjà perdu beaucoup et je sais que je l'ai probablement mérité, mais je vous assure que je ne cherche pas à faire le mal.

— Vous n'avez pas répondu à ma question.

— Votre visage... Vous ressemblez vraiment beaucoup à ma fille.

— Et alors ? Vous n'agissez correctement qu'avec elle ou quoi ?

— Non, vraiment pas. Elle m'a toujours détesté et elle est partie il y a de nombreuses années...

— Une fille ne peut pas réellement détester son père. Vous devriez aller la voir et discuter tous les deux.

— Croyez-moi, elle me déteste et vous savez très bien pourquoi puisque vous me reprochez les mêmes choses qu'elle. Et même si je voudrais, il me serait impossible de discuter avec elle puisque des monstres l'ont tuée il y a exactement un an de cela...

Le visage de la jeune femme tombe sous le choc de la terrible affirmation qu'elle vient d'entendre. Elle n'était pas prête à une telle révélation de la part de cet homme qu'elle croyait foncièrement mauvais dans l'âme.

— Je... je suis vraiment désolée...

— Pourquoi ? Je n'imagine pas que vous ayez participé à son exécution...

— Certainement pas. Si vous saviez...

C'est à présent au tour de la jeune femme de trembler, alors que des images horribles lui parcourent l'esprit. Sam, qui remarque ce changement dans l'attitude de l'inconnue est pris de court.

— Pourquoi tremblez-vous ?

— Ce que vous me dîtes réveille de terribles souvenirs dans ma mémoire. Je crois savoir ce que votre fille a pu vivre...

— Ne me dites pas que vous avez été attaquée vous aussi ? Vous semblez si jeune...

— Il n'y a malheureusement pas d'âge pour vivre un drame comme celui-là. Je vous assure que je suis vraiment désolée pour votre fille...

— Merci, mais cela ne changera rien. Ce qui est passé ne peut pas être défait et je n'ai même pas pu être à ses côtés quand la vie l'a quittée.

— Cela a vraiment dû être difficile, à la fois pour elle et pour vous. J'aimerais vraiment pouvoir vous aider en fin de compte...

— À moins d'être une voyante capable d'entrer en contact avec les morts, il n'y a vraiment rien que vous puissiez faire. De toutes façons, je ne crois absolument pas en ces balivernes. Elle est morte et a disparu, un point c'est tout.

— Sur ce point, vous vous trompez Sam.

— Quoi ?

— J'ai dit que vous vous trompiez.

— J'avais compris. Ma question est plutôt de savoir d'où vous connaissez mon nom ?

— Je...

Consciente d'avoir commis une monumentale bavure en s'adressant à l'homme par son prénom, la jeune femme est soudainement prise de panique. Comment peut-elle se sortir de ce pétrin ?

— Je suis une amie de votre fille. Je m'appelle Ophelia. J'ai reçu une lettre de sa part et elle m'a demandé de veillez sur vous...

Voyant le regard à la fois étonné et confus de l'homme, l'ange se demande si son mensonge a la moindre chance de le convaincre et de lui faire oublier sa bévue.

— Ça ne fait aucun sens ! Pourquoi ma fille aurait chargé une belle jeune femme comme vous de prendre soins du monstre que je suis à ses yeux !?

— Vous n'êtes pas un monstre. Vous avez commis un paquet d'erreurs, ça oui, mais je crois qu'au fond de vous il reste une part de bien qui ne demande qu'à refaire surface. Vous ne croyez peut-être pas en une vie meilleure après celle vécue ici sur terre, mais moi j'y crois et je suis certaine qu'avec un peu de temps, vous pourrez y croire vous aussi.

— Êtes-vous en train de me dire que ma fille a engagé une guide spirituelle pour son minable de père ?

— Si vous préférez le voir ainsi, pourquoi pas !

— En supposant que j'accepte, quel serait votre premier enseignement ?

— Allez cuver tout cet alcool qui brouille votre esprit et dites à votre fille tout ce que vous avez gardé pour vous pendant toutes ces années loin d'elle.

— Elle est morte... Je ne peux pas lui parler.

— C'est faux. Elle ne peut pas vous parler, mais vous vous pouvez. Elle ne peut que vous écouter sans jamais vous interrompre. Profitez-en.

— Vous savez quoi ?

— À vous de me dire.

— Vous êtes une excellente professeure ! Je vous promets de vider mon cœur dès ce soir. Comment pourrai-je vous recontacter quand j'aurai complété ma première leçon ?

— Appelez-moi et je viendrai.

— Pour cela il me faudrait votre numéro...

—Fermez les yeux et dites simplement Ophelia, cela suffira.

L'incompréhension est totale dans le regard de Sam qui fixe le visage sérieux de la jeune femme immobile devant lui. N'ayant jamais cru en rien d'autres qu'en la triste réalité dure du monde qui l'entoure, ce qu'il vient d'entendre ne fait aucun sens. Pourtant, il sait que cette étrange jeune femme lui dit la vérité.

— Merci pour ce merveilleux cadeau.

— Je ne comprends pas. Je ne vous ai rien donnée.

— Oh que si bien au contraire. Vous m'avez donné ce que personne ne m'a donné avant aujourd'hui.

— Quoi donc ?

— L'espoir. Je ne sais pas comment vous savez ces choses, mais je crois tout ce que vous m'avez dit.

— Je suis heureuse de pouvoir remplir ma mission dans ce cas.

— Puis-je vous demander quelque chose avant que vous partiez ?

— Bien sûr.

— Si vous voyez ma fille, dites-lui simplement que je l'aime.

— Je lui dirai.

Sur ces dernières paroles, Sam voit le corps de la jeune femme devant lui perdre sa consistance et devenir de plus en plus éthéré avant de disparaître complètement dans la nuit.

— Merci Ophelia.

À partir de ce jour, Morphée est disparu de la circulation. À la place, un homme nouveau se promène dans les rues de Paris avec une mission toute simple : aider les gens dans le besoin à comprendre pourquoi ils cherchent refuge dans la drogue. Certes, ce n'est pas facile, mais ceci est le chemin de sa rédemption.

Et quand il en a vraiment besoin, il n'a qu'un nom à prononcer et son ange gardien apparaît toujours à ses côtés pour le rassurer.

Comme elle l'a fait déjà en lui rapportant un merveilleux message de la cité des anges :

« Papa, je t'aime et je t'attends. »

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