7. Georges & Albert
Le lendemain, au petit déjeuner, Medhi nous déclare que derrière les performances des services secrets russes, il y a certainement le professeur Vitaly Dorokhov, membre de l'académie des sciences, spécialiste de la matière condensée, nobélisable en puissance, orienté photons baladeurs à grande vitesse.
Enfin, précise Medhi, « derrière » ne veut pas dire « dedans », parce qu'à part la vodka et la rigolade il est plutôt genre pacifiste confirmé, branché à fond anti atome. Mais c'est le résultat de ses recherches qui a dû être exploité, recherches qui étaient sur le point d'aboutir à la fabrication de qbits. A son insu ou pas, mystère ?
Heureusement, il a de bons copains dans le coin, les professeurs Albert Mathys, Genève, et Georges Tchonk, projet Human Brain, Ecole Polytechnique de Lausanne. Nora a été mise au courant et a déjà pris rendez-vous. Ses bouquins de physique quantique sous le bras, ceux qu'elle postasse tous les soirs, elle part leur rendre visite sur le champ.
Dans la soirée, la voilà qui revient, carrément accompagnée par lesdites éminences.
Albert Mathys, au premier abord, me parait normal. A peu près mon âge, taille moyenne, souriant, plutôt chauve, affable, pantalon velours, chemise alpaga, pull cachemire. Mais il a des absences, ponctuées d'éclats de rire.
Il commence par dire :
– Bonjour... comment allez-vous... enchanté... ravissant cet endroit... délicieux ce repas... charmants commensaux...
Et puis, tout d'un coup, il part dans un coin, sort un calepin, se met à griffonner, raturer, biffer, bouffer son crayon, mettre les doigts dans son nez, se gratter les pellicules... Inutile de lui causer dans ces moments-là : aveugle, sourd, muet.
Et puis, sans crier gare, il part d'un grand éclat de rire et revient parmi nous, comme si de rien n'était :
– Bonjour... ça va... ravi... ce lieu est magnifique... miam miam... délicieux convives...
Aïcha a bien tenté le coup de lui faire remarquer qu'il se répétait :
– Mis à part se répéter, quand on cause à table, que voulez-vous donc qu'on fasse !
Georges Tchonk, c'est le contraire. Apparemment, il a l'air débile, alors qu'en fait il est relativement normal.
La soixantaine bien tassée, petit, lunettes cerclées, visage dévoré par la barbe, il ne tient en place qu'en sautant d'un pied sur l'autre, en permanence. Il donne tellement le tournis qu'on ne sait plus comment enchainer les phrases et qu'on finit par se taire.
Malgré le froid, il se balade toujours pieds nus, en savates, avec une chemise à carreaux, manches retroussées.
Il ne vous regarde pas dans les yeux, mais il suit la conversation et intervient à propos. Enfin... à sa manière : quand c'est à côté de la plaque, il est rendu dans la plaque d'après, celle qui vous remet à l'endroit, même quand on ne s'est pas rendu compte qu'on était parti de travers.
Sur ces entrefaites, Alban nous rejoint, avec Amédée sur ses talons. Le petit SDF des quais de la Seine et Georges, le grand physicien à la porte du Nobel, comme son collègue Vitali Dorokhov, se croisent du regard, se recroisent, se fixent, se toisent, se rapprochent, se hument, se tapotent, se saisissent le lobe de l'oreille d'une main, se prennent par la barbichette de l'autre. « Médée » hurle l'un. « Jojo » glapit l'autre. Et les voilà qui se bondissent dans les bras, sautent à pieds joints, entament une ballade endiablée, se livrent à un cérémonial bizarre, genre vaudou, avec des gestes étranges, comme taper le genou droit trois fois avec la main gauche, battre les paumes des mains dans un sens, dans l'autre, pour finir avec le poing, sans oublier des bruits de bestioles :
– Arch !
– Ragh ragh ragh !
– Miaououou !
– Meuheuheuh !
– Ouaf ouaf ouaf !
Devant nos regards éberlués, ils s'asseyent en tailleurs et continuent la conversation, en latin évidemment.
Alban finit par nous livrer la clé du mystère :
– Ils étaient coturnes à normale sup
– Co quoi ?
– Ils partageaient la même chambre.
– Parce qu'Amédée...
– ... normalien, agrégé de lettres classiques, prof de khâgne à Henry IV, avant sa mise à la retraite et son virage SDF, oui !
– Ben merde alors !
Amédée nous a sauvé la mise. Du coup, ils nous ont à la bonne, surtout Georges. Et ils ont décidé de rester dormir. Mais il a fallu aller chercher la femme d'Albert à Genève. Pas question qu'il passe une nuit sans elle. Une maîtresse femme en l'occurrence, plus grande que lui, le double de son poids, avec un tour de poitrine, mazette ! Même Caroline, elle n'en revient pas.
Avec ça, protectrice en diable. Elle arrive avec deux immenses valoches. L'une, normale, et l'autre à vous arracher le bras tellement qu'elle est lourde. Elle prend immédiatement son époux en main : il va bien, il a bien mangé, il n'a pas trop froid, ni trop chaud, il s'est lavé les dents comme il faut ?
Allez, c'est l'heure d'aller au dodo, au revoir tout le monde... Et il la suit, charmé, heureux, docile.
Georges Tchonk, lui, ne veut pas entendre parler de la sienne :
– Elle m'emmerde : le matin elle râle, le midi elle dresse une liste de tout ce qui ne va pas, l'après-midi elle peste, la nuit elle ronfle et elle empeste. Non, pas question de la prévenir : ça lui ajoutera un motif de récrimination, légitime pour une fois !
Et puis il a l'habitude de découcher au moins un jour sur deux. Il adore travailler la nuit, entouré de têtes chercheuses, et il a installé un grand canapé dans son bureau pour pouvoir faire des siestes à volonté, en compagnie si besoin de jeunes doctorantes, en mâle de cours supplémentaires. Ah, la physique cantique, chante-t-il sur tous les tons...
De toutes façons, pour cette nuit, il veut dormir dans la même chambre qu'Amédée, à délirer en latin comme au bon vieux temps.
Amédée s'est empressé de lui présenter Alban, et ils sont partis tous les trois, bras dessous bras dessous, non sans avoir rendu visite à Lacertulus et Lacertula, puis remercié Jeff, Harold, Gerhart et Giovanni pour le service, ainsi qu'Aïcha et Bubu pour le couscous.
– Des petits malins, a fait Aïcha, ils voient tout, comprennent tout, apprécient tout, jusqu'aux petits détails, et ils jouent aux cinglés pour n'en faire qu'à leur tête et qu'on leur fiche la paix !
– Avec Alban et Amédée qui font la paire, on est bien servis, ajoute-t-elle. Il ne manque plus que Martin pour compléter le tableau.
Pour l'opération Cactus et le professeur Dorokhov, on verra le lendemain. En attendant, Nora et moi on s'est discrètement éclipsé vers le parc, direction notre bungalow, se faufilant entre les biches. Mais Nora, au lieu de venir se coucher, s'est installée au bureau :
– Tu viens pas ?
– Non.
– Tu fais quoi ?
– Physique quantique : dors...
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