·•35•·
Derrière celui-ci se trouvait une pièce glaciale, autant par sa température que par son atmosphère. Le temps y semblait figé, malgré les toiles d'araignées et les innombrables insectes qui grouillaient partout. Je fis un tour et observai cette salle circulaire. Elle contrastait fortement avec le couloir dans lequel je me trouvais juste avant. Seul point commun, le miroir qui servait de porte que je venais de franchir pour arriver là. Je la refermai derrière moi. Elle claqua et une fissure se forma dans le miroir.
Il faisait très sombre, mais j'arrivais à peu près à distinguer les éléments que j'avais sous les yeux. Une sorte d'établi faisait le tour de la pièce, épousant la forme arrondie des murs. Le bois dans lequel il était fait était joliment sculpté. Je m'accroupis pour être à sa hauteur. J'apercevais, à travers la poussière, des gravures. Des formes géométriques, surtout. Des volutes, des arabesques. Je les frôlai du bout des doigts puis me relevai. Cet établi portait de nombreux objets, parmi lesquels un assortiment de brosses à cheveux de différentes tailles, faites dans ce qui semblait être de l'ivoire. Il y avait également de nombreux flacons et fioles, vides, et un grimoire poussiéreux, dont la couverture s'émiettait, probablement autant grignoté par le temps que par les rats.
Mon regard se posa sur un pan de mur neutre, sur lequel seul un miroir était accroché. Ce dernier était brisé de toutes parts, quelques morceaux gisaient au sol. Alors que je m'en approchais, je vis dans le reflet une chevelure noire voleter autour d'une tête qui se détournait. Le cœur battant, je fis brusquement volte-face. Rien. La pièce était calme, silencieuse. Avais-je revé ? Je m'approchai à nouveau du miroir. Il ne me renvoya que ma propre image.
Je me retrouvai de nouveau face au miroir par lequel j'étais arrivée. Une fissure commençait à prendre forme devant mes yeux. La surface miroitante se craquelait. Une magnifique femme blonde apparut. J'eus un sursaut. J'avais l'impression de la connaître sans que ce ne soit vraiment le cas. Sans que je ne sache pourquoi, la voir m'apportait un sentiment d'inconfort. J'avais peur, mais j'étais surtout énervée. J'avais l'impression qu'elle se mêlait à ma vie, qu'elle s'occupait de choses qui ne la regardaient pas. Envahissante. Pourtant, tout en elle dégageait la grâce et la douceur. Ses cheveux blonds tombaient en de magnifiques boucles dans son dos. Son nez droit et aristocratique, son port altier et sa bouche joliment dessinée inspiraient le calme. Ses grands yeux de saphir me transperçaient, semblaient sonder mon âme.
- Ne laisse jamais tes émotions te submerger, ne laisse pas tes sentiments prendre le dessus. La haine, le dégoût et la culpabilité qui sommeillent en toi ne doivent pas se réveiller, tu dois les garder enfouis au plus profond de ton être. Ne les laisse pas ressurgir et tout détruire.
Une rage folle et incontrôlable s'empara de moi.
- Qui es-tu ? Qui es-tu pour me dire ça ? Je ne te connais pas, et tu oses me donner des leçons ? Tu ne sais rien de moi ! Comment oses-tu ?
- Je te connais mieux que quiconque. Mieux que toi-même.
- C'est faux ! Tu ne sais rien de ma haine et de ma culpabilité. De quoi serais-je dégoûtée ? Contre quoi ou qui serais-je en colère ? Pourquoi culpabiliserais-je ?
Elle me regardait sans rien dire, les yeux triste, presque blessée.
- Parle ! Dis-le-moi, puisque tu sais tout !
- Tu dois apprendre à maîtriser tes impulsions.
- Je sais me maîtriser d'ordinaire, mais là c'est sûr que tu es loin de m'aider !
- Ne fais pas la même erreur que tant d'autres ont faite avant toi, murmura-t-elle.
- Tais-toi ! Je ne veux plus t'entendre, je ne veux plus te voir.
- S'il te plaît...
- Arrête ! Je ne supporte pas ton air de chien battu ! Je ne veux plus te voir !
- Ta haine et ta culpabilité te détruiront si tu ne fais rien pour les en empêcher.
- Tais-toi ! Je ne veux plus t'entendre ! Pars !
- Et surtout n'oublie pas, ton nom, c'est ton identité. Raccroche-toi à lui, toujours.
- Disparais hors de ma vue !
Je me jetai sur elle, mes mains comme aimantées par son cou si délicat. Au même instant, le miroir se brisa, complètement cette fois. Je reculai subitement, surprise, comme tirée en arrière par une force invisible. Je trébuchai, mon dos rencontra le sol. Je m'évanouis.
•••
Des pleurs me sortirent de ma torpeur. Intriguée, je me levai.
De retour dans le couloir des souvenirs, le bruit s'intensifia. Je repensais à cette femme dont je ne savais rien, pas même le nom, qui m'était apparue dans le miroir. Et si elle avait raison ? Il est vrai que j'abritais en moi une profonde culpabilité. Margot et mes parents étaient morts. Ma gorge se serra. Depuis le décès de ces derniers, tout s'était précipité, il s'était passé tellement de choses... Mes pensées allèrent à Victoria. Ma petite Victoria qui n'avait plus que moi. Elle aussi, je l'avais abandonnée. Bien sûr que je culpabilisais. Quant au dégoût... je ne me l'avouais pas, mais la vision que j'avais eue de moi adulte, frappant une femme enceinte, m'avait écœurée.
Je repensai à une phrase que Leoris m'avait dite un jour lors d'une dispute. Il m'avait dit de retourner sur Terre. Peut-être après tout avait-il raison ?
Une phrase s'interposa dans ma tête. « Et surtout n'oublie pas, ton, c'est ton identité. Raccroche-toi à lui, toujours. ». Et si l'adulte qui s'en prenait à quelqu'un était ce que deviendrait Mirley ? Le futur d'Axelle serait-il le même ? Cette théorie folle pourrait-elle être une vérité ? « Réfléchis, quel que soit ton nom, tu es une seule et même personne » me raisonnai-je. Et pourtant, cette phrase de l'étrangère du miroir m'avait percutée. Elle sonnait comme une évidence. « Ton nom, c'est ton identité ». Avais-je raison de me fier à mon impression ? Je n'avais rien à perdre après tout. Je m'arrêtai devant un miroir. Je souris à mon reflet et murmurai tout bas «Je m'appelle Axelle.». Cela m'enleva un poids.
Les pleurs s'élevèrent de nouveau et me ramenèrent à la réalité. Je n'avais pas remarqué qu'ils s'étaient tus. Je tendis l'oreille pour déterminer leur provenance. Leur origine semblait être à ma droite. Les gémissements amplifièrent. Je collai mon oreille au mur. Ils venaient effectivement de l'autre côté de celui-ci. Je poussai tout doucement le pan de miroir.
Il faisait tout sombre, je n'arrivais à distinguer que de fins rais de lumière qui dessinaient les contours de grandes fenêtres. Je me dirigeai vers ces derniers. Ma main rencontra le tissu rêche d'un rideau. Je tirai un coup sec dessus. Un cri s'éleva derrière moi. Je me retournai et hurlai à mon tour. Il y avait là un immense lit à baldaquin et, perdu dans les draps, une tête faisant peur à voir. Des yeux cernés au milieu d'un visage malade et fatigué, au teint livide, presque verdâtre.
- Leoris !
J'accourus à son chevet.
- Mon dieu, Leoris, qu'est-ce qu'elle t'a fait ? chuchotai-je, la voix brisée.
Je tendis ma main pour lui caresser les cheveux mais il eut un mouvement de recul brutal.
- Pars loin! Leoris est maudit ! haleta-t-il.
- Qu'est-ce que tu racontes ? Tu n'es pas maudit Leoris !
Je tentai de nouveau de m'approcher. Il cria.
- Lâche-moi ! Il ne faut pas me toucher, pas m'approcher. Je suis maudit !
Il se mit à marmonner cette dernière phrase en boucle, se balançant d'avant en arrière, le regard perdu dans le vide. Je tentai de reprendre mon sang-froid. Respirai un grand coup.
- Ok... Tu sais ce qu'on va faire ? Tu vas un peu dormir, ça te fera le plus grand bien. Pendant ce temps-là, moi je vais rester ici près de toi. D'accord ? dis-je, le plus calmement possible.
Il resta imperturbable et continua ses mouvements incessants, comme s'il ne m'avait pas même entendue. Je soupirai. De toute façon, vu l'état dans lequel il se trouvait, il finirait bien par s'endormir.
J'attendis ainsi de longues minutes. Il n'avait toujours pas arrêté de marmonner. Qu'avait bien pu faire Cornelia pour le mettre dans un état pareil ? Soudain, le bruit du frottement que produisaient les draps à ses mouvements s'arrêta. Je relevai les yeux. Nos regards se croisèrent. Il écarquilla les yeux.
- Tes cheveux !
- Quoi, mes cheveux ? m'affolai-je.
- T'as pas peur qu'ils te brûlent ? On dirait du feu... , ajouta-t-il, rêveur.
Il regarda ensuite autour de lui, détailla la pièce dans laquelle il se trouvait comme s'il ne l'avait jamais vue avant. Il était presque émerveillé, comparable à un enfant découvrant ses cadeaux sous le sapin le soir de Noël. Son regard se posa sur moi et il me regarda avec curiosité, comme s'il me voyait pour la première fois. Il m'avait parlé quelques secondes auparavant mais ne semblait pas s'en souvenir.
Il prononça une unique phrase avec une voix enfantine. Une seule question, qui ravagea mon cœur.
- Qui es-tu ?
Je compris à ce moment-là la gravité de son état.
Il ne me reconnaissait pas.
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