·•32•·

Nous marchions dans un couloir interminable. Je me sentais oppressée. Peut-être était-ce à cause du plafond bas ? Ou bien à cause de ce pressentiment qui me serrait le cœur, m'oppressait la poitrine ? Peut-être les deux. Quoi que ce fût, je me sentais nauséeuse.
Qu'allaient-ils faire de Victoria ? Mais surtout, survivrait-elle à sa nuit ? « Si jamais je ne me réveille pas demain... ». Cette phrase résonnait en boucle dans ma tête. Elle me glaçait le sang. « Si jamais je ne me réveille pas demain... ». Elle sonnait comme un glas. Un gong de la mort.
Le garde nous avait pressés, je n'avais même pas pu aller la voir une dernière fois, et encore moins lui dire au revoir. La culpabilité prit de plus en plus d'ampleur dans mon esprit. J'étais impardonnable.

Un bruit de porte se fit entendre. Cornelia apparut. Ses cheveux de jais rendaient sa peau plus pâle encore qu'elle ne l'était. L'effet n'en était que plus accentué par son rouge à lèvres presque noir, toujours si parfaitement appliqué. Elle était belle, c'était indéniable. Mais elle avait quelque chose sur le visage qui venait ternir cette beauté. Un masque crispé, méprisant.

Elle nous sourit. Je restai de marbre. Son sourire se crispa et elle me dévisagea. Son regard se fit de plus en plus insistant. Je pouvais voir la veine de sa tempe palpiter et ses mâchoires serrées. Je soutins son regard, et tentai de lui faire passer à travers mes yeux tout ce que je ressentais. Colère. Haine. Mépris. Dégoût. J'essayai tant bien que mal de cacher mon désespoir et affichai un sourire arrogant.

S'ensuivit un véritable combat. Nous étions toutes deux silencieuses, se toisant mutuellement. Son regard se fit plus dur encore. Plus tumultueux.

Doucement, je m'égarai dans la tempête de son regard. Un cyclone tournoyant incessamment. Je me sentis tout à coup prisonnière de ces iris sombres, comme un poisson est prisonnier du filet du pêcheur. J'étais une proie et elle était le prédateur. Je continuai malgré moi à m'enfoncer dans les méandres de ses pupilles. C'était une chute interminable. Tout n'était que ténèbres. Noir. Étouffant. Étouffant, oui. J'étouffais. Je suffoquais. Je peinais à respirer, je m'en rendais compte maintenant. Je fus prise de panique.

Comment faire marche arrière ? Pouvais-je seulement l'envisager ? Que se passait-il ?

Je me sentais tomber, encore et encore, dans ce gouffre oppressant. J'avais comme cette impression de chute que l'on a parfois dans son lit, lorsque l'on commence à s'endormir. En plus vertigineux. Et beaucoup plus long. La panique m'envahissait de plus en plus, comme un poison se répandant dans mes veines, à travers tout mon corps. Ce poison me brûlait et me glaçait. Me transperçait la peau. J'avais l'impression qu'il détruisait chacune de mes cellules. Une par une. Autour de moi, tout n'était que vide et terreur. J'avais envie, besoin d'hurler, mais je n'avais plus d'air. Et cette sensation insoutenable dans mon corps. J'aurais voulu m'arracher la peau. Planter mes ongles et tirer, tirer. Je me sentais partir. Je glissais lentement, chutais encore et encore.

Soudain, tout s'arrêta, aussi subitement et violemment que c'était apparu.

Encore sous le choc, je regardai autour de moi. Je me trouvais de nouveau dans le couloir, en compagnie de Cornelia, du garde et de Matt. Voir ce dernier me calma. Je retrouvai peu à peu une respiration régulière. Que venait-il de se passer ? Je tentai un coup d'œil vers Cornelia. Et la vision que j'eus me surprit ; elle paraissait complètement déstabilisée, perdue. Venait-elle de vivre la même chose que moi ? Mais elle reprit vite ses esprits, effaçant toute trace d'incertitude de son faciès. Elle avait remis son masque.

Ce moment de faiblesse de sa part n'avait duré que quelques instants, mais il avait bien existé. J'en étais persuadée.

La Dame de Pique releva tout à coup les yeux. Mon ventre se crispa. Une idée venait de germer dans son esprit, je le sentais. Et quelque chose me disait qu'il s'agissait d'une mauvaise idée... Elle contenait un sourire, essayait de ne pas l'afficher. Je lançai un regard à Matt. Il n'avait pas remarqué. Il me fixait sans comprendre. Je me sentis abandonnée. Ce n'était pas sa faute, bien sûr, mais je ne pouvais m'en empêcher.

- Matthieu, tu viens avec moi, dit Cornelia d'une voix mielleuse.

Mon cœur fit un bond dans ma poitrine. J'avais vu juste. Mais qu'allait-elle lui faire ?

Lorsqu'elle posa sa main dans le dos de ma Moitié, ce fut le geste de trop. Ma tête se remit à tourner, mon corps entier se crispa, je serrai mes poings.

Je me mordis la lèvre inférieure. Je ne devais pas laisser paraître ma faiblesse. Elle ne devait pas comprendre. Comprendre que Matt était tout pour moi, et que sa disparition me détruirait. Elle ne devait pas savoir que ce qu'elle était en train de faire m'atteignait plus que je n'aurais osé l'avouer. Plus que tout.

Elle poussa gentiment Matt, l'incitant à avancer, sa main toujours dans son dos. Ils s'éloignèrent. Et je les regardais faire, les bras ballants. La Dame Noire tourna la tête vers moi et me transperça de ses pupilles sombres. Ses lèvres s'étirèrent en un sourire triomphant, presque pervers.

Je m'affolai. Mon corps réagit de son propre chef ; je m'élançai en avant, tentant de les rattraper. Mais une vitre apparut juste devant moi, me séparant d'eux. Mes yeux s'écarquillèrent.

Elle se pencha alors vers ma Paire et lui chuchota quelque chose à l'oreille. Puis elle tourna de nouveau son regard vers moi. Son sourire s'était encore élargi. Puis elle regarda droit devant elle, la tête haute. Ils me tournaient le dos. Et moi je me tenais, hagarde et impuissante, derrière ce mur de verre. Je les fixais sans rien pouvoir faire.

Ce fut au tour de Matt de pivoter la tête vers moi. J'admirai - pour la dernière fois peut-être - son profil, puis une partie de son visage lorsqu'il se mit de trois quarts face. Puis je vis la perle d'eau translucide qui roula sur sa joue. Solitaire. Il bougea les lèvres. Je réussis à déchiffrer. Je m'effondrai.

Je suis désolé.

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