Chapitre 13
Chapitre XIII
Guillaume
- 100 000 €, pas plus.
- Ecoutez...
- Vous, écoutez, m'interrompit-il encore une fois. Le gîte est en mauvais état, vous n'avez plus aucun client et cela va être très difficile de faire quelque chose de cet espace quand le gîte sera détruit. Alors, 100 000 € est déjà une très bonne offre, je ne pense pas que vous ayez vraiment le choix.
La mâchoire crispé, je détournai le regard de cet homme, tentant de ne pas laisser sortir les mots qui pendaient au bout de ma langue. Il avait raison, je ne pouvais pas nier le fait que rien ne ressortirait du gîte à partir de maintenant, mais je n'arrivais pas à accepter pour autant son comportement. Il me prenait de haut, il essayait de m'écraser avec sa richesse, et je me laissais faire, parce que je n'avais pas le choix. Il savait à quel point ce gîte comptait pour moi, il avait été mis au courant que c'était un habitat et une entreprise familial, et il me semblait qu'il faisait exprès d'appuyer sur le fait qu'il allait le détruire. Il se moquait ouvertement de moi.
- Dans d'autres circonstances, finis-je par dire, votre offre aurait été convenable. Cependant, ce n'est pas le prix que j'avais demandé.
- Vous pensez vraiment pouvoir décider là-dessus ? répondit-il sur un ton moqueur. Je suis votre seul client, monsieur Douay, je vous le rappelle.
- Eh bien, dans ce cas, j'attendrai d'avoir d'autres clients, terminai-je en me relevant un peu brusquement. Au revoir, monsieur Dertrombe.
Je fermai les dossiers devant moi et me retourna pour m'en aller, tentant de garder la tête haute.
- Je ne pense pas que le temps soit en votre faveur...
Je ne fis pas attention à ce qu'il dit, faisant comme si je ne l'avais pas entendu, alors que, au contraire, ses mots venaient me poignarder encore une fois en plein coeur. Il n'avait donc aucune pitié ? Il connaissait ma situation, j'avais été clair avec lui en espérant qu'il soit bienveillant, mais cela lui avait seulement donné une opportunité pour m'avoir dans ses filets.
Je quittai donc le notariat, n'ayant encore une fois pas signé le contrat. Il avait raison, M. Dertrombe, il était mon seul client depuis que j'avais mis l'annonce. Personne ne voulait du gîte, ce n'était pas un endroit qui rapportait beaucoup, surtout depuis que j'en étais le propriétaire. J'espérai chaque soir, en me couchant, que tout ceci soit un mauvais rêve et qu'à mon réveil, mes parents soient à nouveau là. Ils étaient les vrais propriétaires de ce gîte, pas moi.
Je n'avais jamais voulu faire ça. J'avais d'autres projets. Mais le destin en avait voulu ainsi, en enlevant mes parents soudainement de cette vie.
J'avais envie d'un verre, j'avais envie d'oublier un instant tout ce chaos qu'était devenu ma vie. Mais je du me retenir en passant devant le bar, j'avais des responsabilités et pas le temps pour les laisser à demain. Loris devrait être rentré à cette heure, et je devais lui apporter un repas pour ce midi. Je m'arrêtai donc au supermarché sur ma route, où j'achetai des sandwichs pour nous tous, un pour ce midi, et un pour ce soir, au cas où l'électricité ne serait pas établi à temps. Je devais d'ailleurs appeler la compagnie dès que je serais au gîte pour leur faire savoir que je pouvais payer la facture. Grâce à Enora.
Je venais juste de sortir du supermarché que mon portable se mit à sonner, coupant court à mes pensées qui divaguaient dangereusement vers Enora. Ce n'était pas bon signe et j'étais donc plutôt content de recevoir l'appel de Loris.
- Tu es bien rentré ? demandai-je en décrochant.
- Papa, il fait que tu rentres, vite... Ils sont revenu et... Et ils ont emmenés Enora avec eux !
- Quoi ? De quoi tu parles ? Je ne comprends pas, parles plus distinctement Loris.
- Les deux hommes ! Ils sont revenus, et ils ont emmenés Enora !
***
- Pourquoi tu as dit à la police de ne pas venir ? s'écria Loris dès que je finis mon appel.
Je venais juste d'expliquer que mon fils voulait faire une blague et qu'il n'y avait aucun problème à l'adresse qu'il avait donné. Je lui jetai un regard en biais tout en essayant de réfléchir le plus rapidement possible. J'avais merdé, Enora était dans les mains de quelqu'un de dangereux par ma faute. Et s'il lui arrivait quoique ce soit, je ne me le pardonnerai sûrement jamais.
- Loris a raison, renchérit Elsa qui nous écoutait sans rien dire depuis mon arrivée. La situation est hors de contrôle, il est temps d'en faire part à la police.
- Je ne peux pas, soupirai-je, cela mettrait sa vie encore plus en danger. Je connais ces hommes, je sais comment ils agissent.
- Alors tu vas laisser Enora comme ça ? Elle voulait me protéger ! Elle est parti avec eux pour ne pas qu'ils m'emmènent moi !
- Loris, calme toi s'il te plaît.
- Je ne peux pas ! continua-t-il à crier. Elle n'a pas à être là-bas ! Elle n'a rien fait de mal !
J'inspirai longuement avant de m'avancer vers lui et m'accroupir de façon à être à son niveau. Ouvrant mes bras, je l'invitai silencieusement à venir s'y blottir, ce qu'il fit après un moment d'hésitation.
- Je vais régler ça, t'en fais pas, d'accord ? murmurai-je en caressant ses cheveux.
- J'ai peur... avoua-t-il finalement dans un souffle.
Avalant ma salive avec difficulté, je finis par me relever en lui promettant une nouvelle fois de régler la situation au plus vite. Je lui jetai un dernier regard avant de m'enfermer dans la cuisine pour passer l'appel qui allait me dire dans quel sens allait partir cette affaire.
- Guillaume, j'attendais ton appel tiens.
Je serrai les poings juste à l'entente de sa voix. Cette femme était tout ce que je détestais dans ce monde. Même Ambre restait un ange à côté d'elle.
- Rachel, dis-je entre les dents tout en essayant de contenir ma colère. Tu te rabaisses au point de vouloir kidnapper mon fils ? Et tu fais enlever une femme qui n'a rien à voir dans ces affaires ?
- Ta voix sonne si sexy quand tu es énervé, susurra-t-elle. Qui a parlé de kidnapping ? Je voulais simplement faire connaissance avec ton fils, voyons. Mais, en fin de compte, j'aimerai bien connaître ta nouvelle petite-amie aussi.
- Ce n'est pas ma petite-amie. Bordel, c'est une cliente du gîte et tu ferais mieux de ne pas la toucher !
- Oh, des menaces ? C'est une nouveauté. Tu me surprend de jour en jour mon petit ange. Ne t'en fais pas, je n'ai pas l'intention de toucher à ta poupée, mais je ne peux rien dire pour les autres. Cela doit faire longtemps qu'ils n'ont pas vu une autre femme que moi...
Je tremblais de colère, mais j'étais aussi à deux doigts de pleurer. C'en était trop, je ne pouvais plus supporter tout cela. Et ce qu'elle sous-entendait...
- Laisse moi quelques heures, je t'apporterai l'argent. Mais ne la touche pas, je t'en supplie.
- Oh, que c'est romantique, se moqua-t-elle ouvertement. Disons que je pourrais la protéger jusqu'à ce soir, mais, ensuite, je ne promets rien...
- Rachel !
Je ne pus rien dire d'autre, elle avait déjà raccroché. Les mains tremblantes, je restais un instant à fixer le vide, l'envie d'exploser se faisant trop importante pour que je puisse la retenir. Mais je le devais, je n'avais pas beaucoup de temps.
De retour dans le logis, je ne pus répondre aux multiples questions de Loris. Je repris mes dossiers de ce matin et m'apprêtais à m'en aller sans dire un mot quand j'entendis finalement les sanglots de Loris. Je fermai les yeux en soupirant, puis me retourna à nouveau vers lui.
- Cette fois, dit-il entre deux sanglots, tu dois faire quelque chose.
Elsa l'appela ensuite à ses côtés, sûrement pour le consoler, mais aussi pour éviter que je perde encore plus de temps à répondre à mon fils. Je m'en allais donc de ce pas, en ayant la confirmation que mon fils avait une mauvaise image de moi.
Quand Ambre m'avait déclaré qu'elle était enceinte, ça avait été le choque total. Elle voulait absolument avorter, mais j'avais insisté pour qu'elle le garde. Ma mère m'avait soutenu dans ce choix, me disant que j'étais le héros de mon fils avant même qu'il ne naisse. Mais je savais que j'étais loin d'être un héros aujourd'hui. J'avais tout merdé, mon fils pensait que j'étais un incapable qui prenait ses responsabilités à la légère.
Et, peut-être que je l'étais.
- M. Douay, que me vaut cet appel ?
- J'accepte votre offre, dis-je directement sans tourner autour du pot. Mais j'ai quelques conditions aussi. Je vous attend au notariat.
Je raccrochai sans même attendre sa réponse, qui, je devinais, ne pouvait qu'être positive. Après tout, cela faisait des mois qu'il voulait le gîte, il n'allait pas laisser passer cette opportunité.
Alors je me rendis au notariat une fois de plus et l'attendis patiemment. Il ne tarda pas à venir, un sourire fier au visage, bien content de pouvoir enfin signer ce contrat. Je ne savais pas si je faisais une erreur, je savais seulement que c'était la meilleure chose à faire à cet instant précis.
- Je n'ai pas beaucoup de temps, annonçai-je dès qu'il s'installa. On signe le contrat, vous me signez le chèque dès maintenant, et je quitterai le gîte dans un mois.
- Un mois ? Vous rigolez j'espère. Je vous donne deux semaines, pas plus.
Je m'apprêtai à refuser mais ferma aussitôt la bouche ; je n'avais pas le choix. Alors je hochai faiblement la tête, et ne dis rien de plus pendant qu'on signait les différents contrats en compagnie du notaire.
Je n'avais jamais voulu travailler dans ce gîte, mais c'était ma maison, j'avais grandi là-bas, et je savais que Loris souhaitait y rester encore longtemps, et même prendre la relève après moi. Et même s'il ne l'acceptera jamais, j'étais profondément triste et désolé de ne pas pouvoir lui accorder cela.
- Vous avez fait le bon choix, déclara fièrement M. Dertrombe derrière moi.
Je ne lui accordai même pas un dernier regard. Il me dégoûtait. Tout le monde me dégoûtait.
Il ne me restait plus qu'à encaisser le chèque, puis écrire un nouveau chèque de mon compte à Rachel pour récupérer Enora. Je savais comment ces choses se faisaient lentement, alors j'appelai Rachel en cours de route et lui expliquai que j'avais l'argent, mais que j'avais besoin d'un peu plus de temps pour la lui ramener. Elle en ria, trouvant cela assez amusant. Elle avait un humour de merde.
- Prend tout le temps que tu veux, je m'amuse bien avec notre invitée, murmura-t-elle d'une voix douce. Elle est assez... Spéciale.
- Rachel, ne lui faites rien, je...
- Oh mais elle est en sécurité ici, ne t'en fais pas, m'interrompit-elle. Nous faisons que discuter. Elle a une vie palpitante, tu le savais ? Puis, elle a une de ces phobies...
- Je pourrai lui parler ? demandai-je sans faire attention à ses derniers mots. Seulement quelques secondes, je voudrai entendre sa voix.
- Tu es tombé amoureux mon ange ? Que c'est mignon... Je ne devrais pas faire attendre mon invitée aussi longtemps, ce serait vraiment impoli de ma part. Nous t'attendons...
Et elle raccrocha, encore une fois, ne me laissant pas le temps de dire un mot de plus. J'avais le coeur serré, c'était une sensation horrible que je n'avais pas connu depuis quelque temps. Je ne pouvais le décrire, mais j'avais envie de m'écrouler au sol, pire, de ne plus exister.
Arrivé à la banque, comme je m'y attendais, les choses se firent très, très lentement. Malgré le fait que je leur explique l'urgence de la situation, ils ne voulaient pas comprendre que je ne pouvais pas attendre le lendemain pour encaisser l'argent.
- Je comprends bien monsieur, mais nous ne pouvons rien faire. L'argent sera sur votre compte seulement à partir de demain au plus tôt.
- Fait chier... murmurai-je.
Je quittai alors la banque avant de m'énerver encore plus et d'exploser sur des employés qui n'avaient rien demandés. Mais moi aussi je n'avais rien demandé, pourquoi la vie s'acharnait-elle ainsi sur moi ?
Il ne me restait plus beaucoup de choix. J'appelai Rachel une fois de plus, et elle envoya deux de ses hommes pour qu'ils viennent me récupérer. Sa location était toujours secrète alors il m'était impossible de m'y rendre par moi-même. En attendant le chauffeur, je m'assis sur un banc et sortis mon chéquier pour inscrire la somme que je devais à Rachel : 100 000 €. J'espérai seulement qu'elle accepte de l'encaisser demain au lieu d'aujourd'hui, et qu'elle ne me fasse pas un mauvais coup en gardant Enora captive.
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