Chapitre 4

Comme tous les jeudis, c’est mon jour de repos, celui où je peux me lever sans contrainte. Sauf qu’aujourd’hui, c’est le deuxième jeudi du mois. Jour de visite au cimetière, pour rendre visite à mes parents.

Je m’étire longuement avant de me lever. La maison est calme, traversée par les reflets dorés du soleil qui filtrent à travers les rideaux. Je traverse le salon d’un pas lent, direction la cuisine, pour me préparer mon Méga-Top-brunch du jeudi.

Ma cuisine a cette odeur familière de bois, d’épices et de fleurs séchées. Petite, j’adorais jouer avec toutes les épices de ma mère… même si, parfois, j’aurais dû m’abstenir. J’aime vraiment cette cuisine : ce sont les seuls meubles que j’ai gardés après leur décès. Elle est ouverte sur la pièce principale, avec ses meubles en bois vieilli peints en vert sauge, son plan de travail en chêne clair et ses fenêtres à carreaux d’époque, légèrement tordues par les années. Rien n’est parfaitement droit ici, mais tout me ressemble : un peu usé, un peu bancal, plein de vie et surtout de souvenirs.

Sur la table du salon, le vase du mois dernier, rempli de fleurs fatiguées, m’attend sagement. J’en prendrai un autre chez Anna tout à l’heure. Anna est mon amie d’enfance, mais aussi une fleuriste hors pair. Je me rends dans sa boutique chaque deuxième jeudi du mois pour récupérer un bouquet : c’est notre habitude. J’alterne entre deux vases : l’un au cimetière avec les fleurs fraîches, et l’autre avec les fleurs fanées à la maison.

Je me perds encore dans mes pensées. Je ne traîne pas plus et m’attelle à mon Méga-Top-brunch du jeudi : œufs brouillés, pain grillé, avocat, un filet de citron et un grand mug de thé noir.

Pendant que le pain dore, j’attrape mon téléphone et ouvre ma boîte mail. Quarante-sept mails non lus. J’ai le don pour fuir l’administratif. Entre les rappels d’assurance, les promotions de jardineries et les newsletters inutiles, un seul capte mon attention : « Suivi de votre demande – Mairie de Castle Combe ».

Je fronce les sourcils. Je n’avais rien demandé. Ou du moins, pas officiellement. Je clique.

> Madame Johns,
Suite à votre appel concernant Moonhill, nous avons effectué une brève recherche dans nos archives locales.

Aucune trace d’un hameau portant ce nom n’a été retrouvée. Toutefois, un ancien archiviste mentionne une correspondance de 1952 évoquant un « territoire de Moonhill », sans plus de détails.

Nous ne pouvons garantir l’authenticité de cette source. Merci de ne pas relancer cette demande ; nos registres sont incomplets pour cette période.

Cordialement,
E. Burrows — Secrétariat de la mairie de Castle Combe

Je reste un moment à fixer l’écran, la tasse de thé entre les mains. Territoire de Moonhill. Le mot territoire me paraît étrange. Pourquoi pas village, commune ou lieu-dit ? Je relis le mail deux fois. Rien d’autre. Juste une invitation implicite à ne plus chercher. J’ouvre machinalement un nouvel onglet, tape « territory of Moonhill 1952 » — rien. Encore une impasse.

Le grille-pain saute, me tire de mes pensées. Je déjeune lentement, avec pour musique de fond un vieux morceau des Beatles qui passe à la radio. Je ferme les yeux une seconde pour profiter de ce petit moment de paix. Pour la première fois depuis des jours, tout semble normal. Enfin… presque. Car il y a ce bruit. Un petit tac-tac, léger, répété, venant de la fenêtre.

Je rouvre les yeux. Rien d’évident. Juste les rideaux qui bougent légèrement. Le bruit recommence. Je me lève, intriguée, et m’approche. Sur le rebord extérieur, perché entre deux pots de fleurs, se tient le chat tigré. Son pelage roux et crème brille sous le soleil. Il me fixe droit dans les yeux, patte levée contre la vitre, puis incline la tête comme pour m’inviter à m’approcher. Je reste immobile, la tasse encore à la main.

— Tu sais que c’est impoli d’espionner les gens pendant qu’ils mangent ? lui lancé-je, avec un petit rire nerveux.

Il penche la tête, l’air de ne pas comprendre ou de s’en moquer. Puis il gratte à nouveau, doucement, au même endroit. Je m’approche davantage, jusqu’à presque coller mon visage contre la vitre. Et c’est là que je le vois : coincé entre le cadre en bois et la commissure de la fenêtre, un petit morceau de papier. Je fronce les sourcils.

— Non… c’est pas vrai.

Je déverrouille la fenêtre, mais dès qu’elle s’entrouvre, il saute du rebord et disparaît dans le jardin sans un bruit. Je récupère le papier. Les lettres sont tracées à la plume, d’une écriture fine et légèrement tremblante :

> « Élise, nous t’attendons. Il est bientôt l’heure de l’éveil. »

Je reste figée, le cœur un peu plus rapide. Pas de date, pas d’heure. Juste ça. Je m’assois lentement à la table, le papier entre les doigts. Le soleil joue sur le bois, dessinant des carrés de lumière au sol. Tout semble paisible, et pourtant quelque chose vibre sous la surface, comme un fil invisible qu’on tire doucement. Je regarde le papier, puis la fenêtre ouverte, les pots de fleurs, les carreaux légèrement déformés. Un frisson court le long de mes bras. Je ne sais pas si c’est la formule — nous t’attendons — ou le fait que quelqu’un a dû, d’une manière ou d’une autre, glisser ça ici sans que je m’en rende compte.

Je plie la feuille, la range dans mon carnet de notes. Puis je souffle.

— OK, respire, Élise. C’est juste… une mauvaise blague ? Une coïncidence bizarre ?

Je finis mon brunch sans goût, en jetant des coups d’œil réguliers vers la fenêtre, comme une idiote. Puis je me décide enfin à bouger : douche rapide, manteau, parapluie, carnet dans le sac. Direction les Jardins d’Anna.

                       ______________________

Dehors, le vent s’est levé, mais Londres semble avoir décidé de m’épargner sa légendaire pluie d’automne. L’air porte cette odeur de feuilles humides et de café chaud qu’on ne trouve qu’ici, en cette saison.

Je traverse le parc et me rends directement chez la fleuriste — ou plutôt, chez Anna. La clochette des Jardins d’Anna retentit avant même que je ne touche la poignée. L’intérieur, c’est une autre saison : de la chaleur, des fleurs d’automne, des plantes suspendues, une lumière douce et des rubans de toutes les couleurs. Et, au milieu de tout ça, Anna. Toujours la même silhouette élancée, la peau sombre, les bras ornés de bracelets qui tintent doucement quand elle bouge. Ses doigts fins arrangent un bouquet de dahlias orangés.

Sur sa joue, une trace de peinture dorée suit la courbe de sa pommette, comme une minuscule feuille. Et à son cou, ce collier étrange : un pendentif clair où se dessine un croissant entourant un cercle. Je ne saurais dire pourquoi, mais je trouve ce symbole familier.

— Ah, ma chère Élise, dit-elle sans lever les yeux.
Sa voix a toujours cette chaleur légèrement rauque, comme une chanson qui chuchote.
— Le deuxième jeudi du mois déjà ?
— Déjà, oui. Tu m’en fais un nouveau ?
— Bien entendu. L’autre commence à fatiguer. Il a fait son temps.

Elle sourit, attrape un vase vide sur une étagère.

— Alors, on échange comme d’habitude. Celui-ci retournera à la vie, et celui du cimetière tiendra le fort.
— Tu sais que j’adore ton sens de la poésie, hein ?
Elle rit doucement.
— Les fleurs ne supportent pas le silence trop longtemps ; il faut bien leur parler un peu.

Je sors de mon sac le vase du mois dernier, l’essuie avec un mouchoir avant de le lui tendre. Pendant qu’elle s’en occupe, j’hésite. J’ai envie de parler des papiers, des mails, du chat. Et, en même temps, j’ai peur d’avoir l’air folle.

— Anna… tu as deux minutes ?
Elle relève la tête, m’observe avec ce calme qui finit toujours par faire parler.
— Pour toi, j’ai tout le temps qu’il faut. Qu’est-ce qui te tracasse ?
Je sors le carnet, j’en extrais les deux papiers — celui d’hier et celui de ce matin. Elle les regarde sans les prendre, comme si elle voulait d’abord sentir ce que ça raconte.
— C’est arrivé comment ?
— Le premier, dans la poche de mon manteau. Le second… coincé dans ma fenêtre. Et à chaque fois, un chat tigré pas très farouche dans les parages.
Elle ne paraît pas étonnée.
— Les messagers choisissent souvent des formes simples, dit-elle doucement. Les chats savent où aller, eux.
— Les messagers ?
Elle secoue la tête, avec un sourire presque amusé.
— Excuse-moi, réflexe de fleuriste un peu perchée. Continue.

— J’ai cherché sur Internet, évidemment. Rien. À part quelques vieilles histoires sur un village du sud, Castle Combe, et une légende d’enfants désobéissants qu’on menaçait d’envoyer à Moonhill.
— Et ?
— Et c’est tout. Sauf que, depuis, je reçois des mails étranges. Vides. Ou datés. Et… je ne sais pas ; j’ai ce sentiment idiot que tout ça veut me dire quelque chose.

Anna ne dit rien. Elle coupe une tige de dahlia, puis une autre, comme si chaque coupe aidait à réfléchir.
— Tu crois que je deviens folle ?
Elle relève lentement les yeux vers moi.
— Non, dit-elle simplement. Je crois que tu commences à remarquer ce qui était déjà là.
— Comment ça ?
Elle hausse à peine les épaules.
— Parfois, le monde parle. La plupart du temps, on ne l’écoute pas. Et quand on finit par tendre l’oreille, il faut du courage pour ne pas refermer la porte tout de suite.

Je la regarde, un peu interdite.
— Tu es sûre de ne pas tenir un double emploi de psychologue ?
— Les plantes sont de meilleures patientes, mais le principe est le même.

Je ris malgré moi. Anna repose ses ciseaux, prend enfin les deux papiers. Elle les lit sans commenter, ses yeux glissant lentement sur chaque mot. Puis elle les repose, parfaitement alignés.

— L’éveil, répète-t-elle. J’aime ce mot. Il ne parle pas de ce qu’on doit faire, mais de ce qu’on doit laisser venir.
— Tu dis ça comme si c’était… inévitable.
— Rien ne l’est. Mais certaines choses ont le goût du retour.

Elle se détourne, attrape quelques brins d’eucalyptus, des dahlias jaune pâle et un soupçon de gypsophile.

— Tiens, aide-moi : tiens ce ruban.
Je m’exécute. Ses gestes sont précis, rythmés. Chaque tige semble trouver sa place naturellement.
— Tu sais, reprend-elle, les fleurs ont leur propre manière de se souvenir. On pense qu’elles meurent, mais en réalité elles dorment dans leurs graines, prêtes à recommencer. Les humains ne sont pas si différents.
— Tu veux dire qu’on finit toujours par refleurir ?
— Oui. Ou qu’on finit par se souvenir qu’on savait le faire.

Elle attache le bouquet, le glisse dans le vase.
— Voilà pour eux. Et celui-ci, ajoute-t-elle en me tendant un petit bouquet secondaire, c’est pour toi.
Je baisse les yeux : un brin de gypsophile doré, un peu de lavande séchée et une fleur inconnue, fine, d’un vert presque argenté.
— C’est nouveau ?
— Non. C’est ancien. Mais elle pousse seulement quand on a besoin d’elle.

Je ne pose pas plus de questions. Je sors mon porte-monnaie.
— Combien je te dois ?
— Rien pour les habitudes qui tiennent chaud, dit-elle avec un sourire.
Puis, comme si elle changeait de sujet :
— Tu vas leur dire bonjour avant la pluie, je suppose ?
— Comme toujours.
Elle acquiesce.
— Si tu veux me raconter la suite de ton enquête, ma porte est ouverte.
— Promis.

Je quitte la boutique. Le vent a un peu forci. Je sens l’humidité approcher. Je serre le vase contre moi et prends la direction du cimetière.

Le portail grince toujours, malgré la peinture fraîche. Le cimetière est calme, presque vide à cette heure. Les feuilles commencent à jaunir. Le vent soulève de petites spirales dorées entre les pierres. J’aime cet endroit — pas pour ce qu’il représente, mais pour ce qu’il me rappelle : la continuité, la paix simple des choses qu’on entretient.

J’arrive à leur tombe. Margaret et Thomas Johns. Je dépose le nouveau vase, récupère l’ancien. Je m’assois sur le petit banc de pierre.

— Bonjour, vous deux.

C’est idiot, mais ça me fait toujours du bien de le dire à voix haute.

— Anna vous envoie ces fleurs. Comme toujours. J’espère que vous avez une bonne place, là-haut, parce qu’ici-bas, ça se rafraîchit.

Je souris, parle de tout et de rien : la clinique, le café, le chat tigré. Je leur raconte aussi les papiers, les messages étranges, sans trop y croire moi-même.

— Vous auriez dit que je regarde trop de films. Mais je crois que papa aurait trouvé ça amusant. Et maman aurait dit : Fais juste attention à ne pas y laisser ton cœur.

Le silence me répond, doux et familier. Je reste un moment à écouter le vent. Puis je me lève, essuie la pierre avec ma manche.

— À dans un mois. Et pas de bêtises entre-temps.

Je repars lentement. Sur le chemin du retour, le ciel s’assombrit. L’averse menace. Je resserre mon manteau, cale le vieux vase contre mon flanc pour ne pas le casser. Quand j’arrive à la maison, le chat m’attend sur les marches. Assis, tranquille, comme s’il savait.

— T’as encore un message ? je demande en plaisantant.

Il me regarde longuement, puis tourne la tête vers la porte. Je ris, un peu nerveuse, et ouvre. Il me suit du regard jusqu’à ce que je referme derrière moi.

À l’intérieur, tout sent le café et la pluie. Je pose le vase sur la table et nettoie rapidement la céramique. En rejoignant le salon, j’aperçois qu’une notification clignote sur l’écran de mon téléphone : un SMS, contenant juste une ligne :

> « Quand la lumière et l’ombre s’égalisent, les portes s’entrouvrent. »

Je reste un instant immobile. Dehors, le tonnerre gronde, lointain, presque rassurant. Je m’assois à la table, regarde les fleurs fanées. Elles restent magnifiques malgré le temps qui est passé. Je me lève pour préparer du thé — juste pour occuper mon esprit. Je jurerais que le chat, dehors, est encore là : assis sous la pluie, parfaitement immobile, les yeux fixés sur ma fenêtre.

Je secoue la tête, me souris à moi-même.

— Tu vois des choses, Élise. T’as besoin de vacances.

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