chapitre 2
Le réveil sonne. Encore. Et moi, fidèle à moi-même, je regrette de ne pas avoir écouté ma voix intérieure hier soir qui me disait d’aller dormir plus tôt. Trop tard, évidemment.
Je tends la main sans ouvrir les yeux, appuie sur le bouton, et reste là quelques secondes à écouter la pluie contre la fenêtre. Le même bruit, tous les matins.
Londres et ses humeurs.
Je finis par me lever, enfile un chandail marron et un pantalon noir, avale une gorgée de thé trop chaud et attrape mon parapluie. J’enfile mes bottines, sors, et l’air humide me réveille aussitôt.
En passant devant le kiosque à café, le vendeur me salue d’un signe de tête.
— Comme d’habitude ?
— Comme d’habitude.
Il me tend mon latté supplément cannelle, que je serre entre mes mains pour me réchauffer. La journée peut commencer.
Le parc est presque désert à cette heure-là. La pluie a cessé mais le sol est encore couvert de flaques et de feuilles collées au pavé. J’aime cet endroit. C’est calme, et ça sent toujours un peu la terre et le bois mouillé.
Je longe le canal, comme tous les matins. Sous le petit pont, les trois habitués m’attendent déjà : le Duc, le gris tacheté et le petit roux. Ils ne me laissent même pas le temps de m’approcher qu’ils miaulent à l’unisson, comme s’ils me disputaient mon retard.
— Oui, oui, j’arrive, dis-je en sortant les trois boîtes de pâtée.
Je m’accroupis pour leur servir le petit déjeuner, et c’est là que je le remarque.
Un chat que je n’avais jamais vu auparavant.
Grand, le poil tigré mêlé de roux et de crème, les yeux d’un vert doré qui ressortent même sous le ciel gris. Il me regarde fixement.
— T’es nouveau, toi ?
Il ne bouge pas.
Il s’avance seulement quand je repose la dernière boîte au sol. Puis, sans prévenir, il pose ses deux pattes avant sur ma jambe.
Je sursaute légèrement.
— Eh, doucement, dis-je en riant. On ne se connaît pas encore.
Mais il reste ainsi, debout contre moi, me fixant d’un air insistant. Son pelage est un peu humide, mais chaud, et il ronronne sans même que je le touche.
J’hésite, puis je tends la main pour le caresser. Il ferme aussitôt les yeux, visiblement satisfait.
Il a l’air... reconnaissant.
— Toi, tu viens d’où ? Tu ne traînes pas ici d’habitude.
Je reste un moment accroupie, à le regarder. Le temps passe, la pluie recommence à tomber doucement, et mes cheveux commencent à coller à mon front.
Quand je me relève enfin, il redescend du banc et trotte à côté de moi sur quelques mètres avant de s’arrêter.
— Bon, j’y vais. Retourne à ton pont, toi.
Je le laisse derrière moi et reprends ma route jusqu’à la clinique.
La journée s’écoule lentement. Entre deux consultations, je repense à ce chat. À sa façon de me regarder, de venir sans crainte. C’est idiot, mais j’ai eu l’impression qu’il me cherchait.
Peut-être qu’il appartient à quelqu’un du quartier. Je me dis que je demanderai demain.
Quand je sors du travail, la nuit est déjà tombée. La pluie s’est calmée, mais l’air reste froid.
Je prends le même chemin, parce que je ne sais pas faire autrement. Les lampadaires allument une lumière dorée sur le canal.
Sous le pont, les trois habitués sont là, bien à l’abri, mais lui… il m’attend déjà.
Assis sur le banc, immobile.
Je m’approche doucement.
— T’es encore là, toi ?
Il saute du banc, vient vers moi, et, comme ce matin, pose ses pattes avant sur ma cuisse.
Je souris.
— Tu vas finir par me suivre jusqu’à chez moi, si tu continues.
Je m’accroupis pour le caresser, et il frotte sa tête contre ma main. Son regard est étrange. On dirait qu’il attend que je comprenne quelque chose.
Puis, soudain, il s’écarte, tourne la tête vers les arbres, et disparaît derrière les buissons.
Je reste un instant à regarder le vide avant de soupirer.
— Bon, à demain, mystère à moustaches.
Je reprends le chemin du retour, passe au kiosque à journaux. Le vendeur range ses piles de magazines, son bonnet tiré jusqu’aux oreilles.
— Vous fermez toujours la marche, hein, docteur ?
— Il faut bien que quelqu’un s’assure que les chats du parc mangent à leur faim, je plaisante.
Il rit, secoue la tête.
Je marque une pause, puis me penche légèrement vers lui.
— D’ailleurs… vous n’auriez pas entendu parler d’un chat perdu, ces jours-ci ? Un tigré roux, un peu crème sur le ventre ?
Il fronce les sourcils, cherche dans sa mémoire.
— Hmm… Non, je crois pas. Y a bien eu une affiche pour un siamois le mois dernier, mais rien d’autre. Pourquoi ?
— Pour rien, juste de la curiosité. Il y en a un nouveau sous le pont, je me demandais s’il appartenait à quelqu’un.
— Vous les connaissez tous, vos pensionnaires, à force !
— Oui, peut-être un peu trop, je réponds en souriant.
On se salue, et je continue jusqu’à la maison. Tout est calme. J’allume la lampe du salon, enlève mes bottes, fais chauffer un peu d’eau pour une soupe. Ma journée ressemble à toutes les autres, jusqu’à ce que je range mon manteau.
Un petit papier dépasse de la poche.
Je fronce les sourcils. Je n’y ai pourtant rien mis.
Je tire doucement. Le papier est sec, légèrement jauni, comme vieux.
L’écriture est fine, tracée à la plume.
“Rendez-vous à Moonhill, le 22 septembre, pour célébrer l’Équinoxe.
Nous t’attendons sur la place centrale à 22 h.
Sois à l’heure.”
Je reste plantée là, le papier à la main.
Je relis plusieurs fois la note.
Moonhill ? Jamais entendu parler.
Et quelle sorte de fête célèbre un “équinoxe” ?
Je la repose sur la table, un peu troublée. Probablement une farce.
Sauf que… je ne connais personne qui s’amuse à glisser des messages dans les poches des manteaux d’autrui.
Je souffle, secoue la tête, éteins la lumière.
Mais toute la nuit, impossible de dormir.
À chaque fois que je ferme les yeux, je revois les siens.
Ces yeux dorés.
Et cette phrase, imprimée dans ma tête :
“Sois à l’heure.”
Bạn đang đọc truyện trên: AzTruyen.Top