Chapitre 16
« Je sais que de nombreuses rumeurs ont circulé dernièrement concernant les événements de cette fin d'après-midi. Je sais que de nombreuses inquiétudes ont été formulées – à raison. »
Attablé à l'une des longues tables en bois installées dans la nef pour le dîner, Arthur observe avec attention la directrice, assise sur l'autel, qui s'adresse à l'ensemble des élèves et des professeurs. Comme à son habitude, Miss Peregrine dégage une aura de calme et de fermeté qui tranquillise immédiatement l'assistance. Seuls de minuscules détails, invisibles aux yeux de ceux qui ne la connaissent pas, trahissent son trouble : son débit de paroles est légèrement plus élevé que d'habitude ; son pied droit s'agite légèrement.
« Un peu avant la fin des cours aujourd'hui, reprend-elle, Ethan Thomston, élève en classe 5 de la maison Nightingale, a été retrouvé dans un état préoccupant. Ethan se rendait aux toilettes quand il a été victime d'une attaque. Les symptômes dont il souffre nous permettent de supposer, sans certitude, que cette attaque est celle d'un détraqueur. »
À ce dernier mot, une vague de panique traverse la salle ; des chuchotements apeurés s'élèvent, des paroles incrédules sont échangées. Miss Peregrine attend le retour du silence avant de reprendre :
« Ethan est en convalescence à l'infirmerie pour une durée indéterminée – nous faisons tout ce qui est en notre pouvoir pour lui permettre de se rétablir. »
Enzo se tourne vers Arthur et lève un sourcil, sceptique.
« Ça m'étonnerait qu'il guérisse un jour, lui souffle-t-il. Mais ça, ils se gardent bien de nous le dire. »
Arthur acquiesce, avant de reporter son attention sur la directrice.
« Pour l'heure, des mesures de sécurité ont été prises. Toutes les issues de l'école ont été fermées à double-tour et renforcées. Jusqu'à nouvel ordre, aucun être vivant n'a la possibilité d'entrer dans cette école – ou d'en sortir. »
Arthur sent le regard de Miss Peregrine se poser sur lui. Il se fige et sa fréquence cardiaque s'accélère ; la directrice ne détourne le regard qu'après plusieurs longues secondes.
« Du fait de leur invisibilité, les détraqueurs sont très difficiles à chasser, mais cela reste possible. Nous mettons tous les moyens en œuvre pour le retrouver ; il est cependant possible qu'il ait quitté l'école. Les détraqueurs prennent généralement pour cible des Particuliers isolés, aussi ne vous déplacerez-vous que par groupes d'au moins trois personnes. Un couvre-feu est mis en place à vingt-et-une heures ; tout élève surpris hors de son dortoir ou de sa salle commune passée cette heure en subira les conséquences. »
Une rumeur angoissée traverse la salle. Miss Peregrine attend patiemment que les chuchotements se taisent pour reprendre :
« J'en profite pour vous annoncer que suite au comportement inacceptable de deux élèves, la maison Hawk s'est vue retirer cent points. »
Suivant le regard perçant de la directrice, les yeux de tous les élèves se tournent peu à peu vers Arthur et Enzo. Arthur se recroqueville sur sa chaise, les joues en feu, faisant craquer ses doigts sous la table. Il n'ose pas regarder Enzo, assis à côté de lui, bien qu'il sente son regard posé sur lui.
« Je suis désolé, Arthur, souffle son ami en s'approchant de lui. Je n'aurais pas dû t'entraîner là-dedans. »
Mais Arthur fixe obstinément son assiette du regard.
« Je fais mes propres choix, dit-il entre ses dents serrées. Et j'en assume les conséquences. »
*
« Arthur Portland, Enzo Andreani, appelle Miss Hawk en fusillant les deux garçons du regard. Veuillez vous rendre à la loge de M. Hogord. Votre retenue commence maintenant. »
Arthur et Enzo rassemblent leurs affaires. Une semaine a passé depuis la découverte du Particulier sans âme ; une semaine pendant laquelle personne, élève ou professeur, n'a semblé capable de se concentrer sur les cours. Arthur a passé la semaine à ressasser tous les événements de la veille – sa sortie avec Enzo, la peste, les remontrances de Miss Hawk, puis le cri de Cali Wolfe, le garçon aux yeux noirs, l'entrevue avec Elizabeth et les mesures de sécurité alarmantes de la directrice. Quelque chose s'est brisé entre Enzo et lui, même si l'un et l'autre tentent de faire comme si rien ne s'était passé.
« Allez, lui souffle Enzo. Plus vite on s'y met, plus vite ce sera fait. »
Ils atteignent la loge du concierge, qui leur ouvre avant qu'ils aient toqué, comme s'il n'avait attendu que leur présence pendant toute la journée.
« Bien, bien, dit-il d'une voix grinçante. Mes délinquants préférés. Entrez, entrez. »
Il leur adresse un grand sourire, découvrant des dents sales et tordues. Les deux garçons entrent dans la loge et reculent contre le mur, tentant vainement de marquer le plus de distance possible entre eux et l'haleine putride du concierge.
« Voici votre tâche », annonce celui-ci en désignant un coin de la salle.
Au fond de la loge trône une immense cage en métal, empli d'une trentaine de petits oiseaux gris tachetés.
« Des engoulevents, dit-il en guise d'explication. Enfin, pas n'importe quelle sorte d'engoulevent – des engoulevents particuliers. Ces oiseaux ont été ramenés des quatre coins du globe spécialement pour l'occasion. »
Enzo et Arthur fixent le concierge avec perplexité.
« Euh... pour quelle raison ? demande finalement Enzo.
– J'attendais que vous me demandiez. Eh bien, à cause de leur Particularité.
– Et... quelle est cette Particularité ?
– Ils détectent le mal. Attendez, je vous montre. »
Soudain, le concierge s'empare d'un couteau trônant sur la table de sa loge, et le pointe vers Enzo. Celui-ci fait un bond en arrière, effrayé. Les oiseaux se mettent à crier, produisant une impressionnante cacophonie. Le concierge baisse son couteau et les engoulevents se taisent.
« Voilà ! s'exclame-t-il, fier de lui. Ils détectent le mal. Comme vous l'aurez compris, on va disposer ces cages dans toute l'école pour détecter le détraqueur. »
Il montre la trentaine de cages individuelles empilées sur un vieux chariot.
« Et... il y a combien d'oiseaux ? demande Enzo.
– Trente-sept.
– Et... on va tout faire aujourd'hui ?
– Bien sûr. Oh, on a encore quatre heures complètes avant le couvre-feu. »
Le concierge leur adresse un sourire narquois. Puis, sans attendre, il s'empare de la grande cage, la place dans les bras d'Arthur, et fait signe à Enzo de prendre le chariot. Chancelant sous le poids de la cage, Arthur sort de la loge, sentant les trente-sept paires d'yeux des engoulevents se poser sur lui. Les oiseaux semblent le sonder du regard, essayant de détecter s'il porte du mal en lui. Ils restent silencieux.
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