15
Jane ouvrit la portière de la voiture et descendit du véhicule, laissant son regard fixé sur l’énorme structure qui s’étendait devant elle. Sa bouche était ouverte de surprise et d’appréhension devant ce qu’elle pouvait observer.
Deux immenses pylônes d’acier reliés par quatre câbles imposants, leurs extrémités rejoignant les rives, de part et d’autre de la construction. Les voies inférieures étaient détruites et englouties par les eaux, laissant quelques cadavres métalliques pendre lamentablement au dessus des Narrows. Certaines tiges rattachant les voies supérieures aux câbles s’étaient rompues et volaient au rythme du vent.
Et le pont semblait bouger, comme une vague, ballottant de gauche à droite.
La main d’Orry se posa doucement sur son épaule, mais malgré la douceur du jeune homme, elle se décala d’un pas, rompant le contact. D’autres bruits de pas se firent entendre autour d’eux. Tout le petit convoie s’était arrêté et descendait de voiture afin de mieux analyser la situation.
- Le pont bouge.
La voix de John Garner s’éleva aux côtés des deux jeunes gens. Il semblait effrayé lui aussi mais on sentait qu’il se contenait, ses filles n’étant pas loin de lui. Son épouse, Gabrielle, une femme grande et élancée était blottie contre lui, les mains jointes devant elle, en signe de prière.
- Mon dieu, souffla-t-elle, mais comment allons nous passer ?
Orry prit une grande inspiration, puis souffla profondément.
- Il ne bougeait pas comme ça quand nous sommes venus, répondit-il s’efforçant le plus possible de ne pas montrer sa peur. Nous pouvons faire demi tour et attendre qu’il y ait moins de vent. Je comprendrais que vous ne nous suiviez pas…
- Hors de question d’abandonner, le coupa John. Nous te suivons, nous avons confiance en toi. Ce pont tient comme ça depuis des dizaines d’années, je ne pense pas que nos convoies le fassent s’écrouler. Allons-y doucement.
- Combien de kilomètre fait-il ? Demanda Jane d’une voix mal assurée.
- Presque deux en suspension.
- Et tu crois qu’il vaut mieux aller vite ou lentement ?
- Nous ne pourrons pas aller vite de toute façon, la chaussée est abîmée.
La voix d’Orry semblait de plus en plus effrayée.
- Orry, regarde moi.
Le jeune homme se tourna vers Jane et leurs yeux se rencontrèrent pour la première fois depuis longtemps. Il fut surpris de retrouver le regard doux de la jeune femme et eu envie de la serrer contre lui, mais il ne le fit pas, se souvenant de la situation.
- Orry, je te suis d’accord ? Si tu penses qu’on peut le faire alors on y va. Tu es déjà passé une fois, tu connais les lieux mieux que moi.
- Je ne veux pas de cette responsabilité sur les épaules Jane.
- Chacun est responsable de ses actes à partir du moment où tu exposes les risques. Réunissons tout le monde et parlons leur. Et tu n’es pas seul.
Orry baissa la tête ne voulant pas céder devant les émotions que les mots de Jane provoquaient en lui. Après avoir recouvré ses esprits il se tourna vers John et à eux deux, ils réunirent toute la troupe que formait ce premier convoie.
Une vingtaine de personnes se tenait maintenant devant lui. Derrières eux les deux camions et les quelques voitures, tous bien chargés attendaient de reprendre la route, ou pas. Orry expliqua l’état du pont, exposa les risques, s’excusa de ne pas être venu le vérifier par lui-même plus tôt et enfin il termina en disant que chacun avait le droit de changer d’avis et de partir.
Il y eu un moment de flottement, puis Gabe, le jeune homme qui devait au préalable être le conducteur de la voiture dans laquelle était monté Jane, prit la parole.
- Orry, on sait tous que tu es à l’origine de ce projet mais si on t’y a rejoint c’est de notre propre chef. Si on est là, c’est pour s’en sortir et être maître de notre vie. Moi je te suis, ce n’est pas un fichu pont qui va me faire repartir là bas. J’ai donné ma démission à l’usine, j’ai plus rien qui me retient et je ne veux pas y retourner. Donc pour moi c’est droit devant, vers Staten Island, ce pont ne me fait pas peur.
D’autres voix s’élevèrent dont celle de John et Gabrielle ou encore Anton, l’homme le plus âgé du convoie. À 70 ans il était le doyen du Queens et avait accepté sans aucune hésitation d’apporter son aide et ses connaissances à cette aventure.
C’est d’un commun accord que tout le monde remonta dans son véhicule prêt à en découdre avec ce monstre de métal qui les attendait. Il avait été convenu que seul deux véhicules traverseraient en même temps, les cibi installées dans certains véhicules leur permettant de communiquer. Orry et Jane prenaient la tête suivis de prêt par le camion conduit par Josef et dans lequel Gabe se trouvait également.
Ils avancèrent doucement et franchirent les quelques centaines de mètres qui les menaient vers le premier pylône. Jusque là tout allait bien, la chaussée était abîmée mais à part quelques nids de poules rien n’empêchait la progression des véhicules. Jane se tenait fermement à la poignée au dessus de la vitre et regardait droit devant elle, serrant les dents.
Orry maîtrisait ses nerfs à la perfection, ne pensant qu’à une chose. Emmener la jeune femme assise à sa droite de l’autre côté, saine et sauve.
C’est une fois le premier pylône passé que tout devint différent. La portée la plus longue s’étendait devant eux. Plus d’un kilomètre entre les deux pylônes, des câbles soutenant des tonnes d’aciers mais semblant si fragiles, des tiges de métal cassées fragilisant la tenue du pont, certaines couchées en travers de la chaussée, d’autres frappant les bord de la structure dans un bruit métallique assourdissant, et un balancement effrayant.
Seule la respiration saccadée de Jane se faisait entendre au milieu de tout ce vacarme. Pas un mot ne fut échangé. Orry serrait le volant à un point tel que les jointures de ces mains étaient blanches et douloureuses. Mais il n’en avait que faire. Il ne voyait que le bout du pont. Il fallait passer, il fallait avancer. Il zigzaguait entre les différents déchets recouvrant les voies. Morceaux de métal, carcasses de voitures, trous dans la chaussée, ils avaient droit à tout.
Jane se retournait régulièrement pour vérifier que le camion les suivait bien et avait la place de passer entre les divers obstacles. Après leur repérage les hommes ayant participé à l’opération avaient assuré que le passage était dégagé, mais elle ne s’était pas attendue à cela. Elle avait imaginé une route sécurisée, vierge de tout objet. Elle avait été naïve.
Lorsque le deuxième pylône fut derrière eux, elle senti Orry se détendre un peu. Sur cette partie là, les voies inférieures n’avaient pas cédé, le pont était quasi intact, le balancement moins distinct.
Sa main se décontracta autour de la poignée et elle lâcha une profonde inspiration. Elle se mit alors à trembler, sans qu’elle ne puisse le contrôler et enfin, elle fondit en larme. Orry se tourna vers elle, inquiet, la regarda attentivement et freina sans poser de question. Il se détacha et se pencha vers elle, la tirant contre lui dans une étreinte qu’il voulait réconfortante.
La jeune femme se laissa faire, elle ne pouvait plus bouger. Ses nerfs lâchaient complètement, elle n’en pouvait plus de se battre et de résister. Ils restèrent quelques instants ainsi, jusqu’à ce que le camion de Josef et Gabe se gare à côté d’eux.
- Tout va bien ? leur demanda Josef d’une voix inquiète.
Orry releva la tête et, d’un pouce en l’air, lui fit signe que tout était OK. Il avait une boule énorme dans la gorge, qui l’empêchait de parler. Jane glissa d’entre ses bras et reprit sa place. Elle envoya un signe de main au jeune homme qui attendait dans l’autre véhicule et lui affirma qu’il pouvait reprendre la route.
Le camion prit la tête et la voiture le suivit, dans le silence. Une fois en totale sécurité, les quatre jeune gens descendirent des véhicules, les jambes tremblantes. Josef prévint les autres voyageurs qu’ils pouvaient les rejoindre en leur donnant les informations nécessaires à leur traversée. Et l’attente commença.
Les bruits métalliques du pont, bien que moins forts, leur parvenaient toujours et tant que tout le monde ne les auraient pas rejoint, personne ne serait tranquille. Les véhicules arrivèrent les uns après les autres, au compte goutte, à une lenteur hallucinante. Le deuxième convoie avait rejoint le premier et, le temps que tout le monde traverse les Narrows, le troisième arriva lui aussi.
Certains véhicules, guidés par Josef, partirent vers l’ancien hôpital avant l’arrivée des dernières voitures mais Orry et Jane, eux, restèrent jusqu’à la fin du passage. Jusqu’à ce que leur famille, qui fermait le troisième convoie, ne soit en sécurité auprès d’eux.
Lorsqu’ils aperçurent le camion des Horner au loin, ils s’avancèrent en courant vers lui, pressés de les retrouver enfin, après cette journée de stress. Chacun s’embrassa et laissa les sentiments d’amour et d’amitié les submerger. Plus rien ne comptait, à part eux six et ce qui les reliait.
- Tu avais raison Orry, finit par dire Rob, je ne pense pas retraverser ce pont de si tôt. Il va vraiment falloir qu’on se débrouille. Je t’avoue que ça me fait peur.
- On y arrivera, je suis certaine que Staten Island nous réserve des surprises que nous n’imaginons pas, le rassura Isabel, toujours optimiste.
- On verra, si on fait attention à la force du vent et qu’on ne l’emprunte pas souvent, ça peut être jouable de rejoindre Brooklyn de temps en temps. Sinon on verra pour le New Jersey. Je pense qu’on a encore beaucoup d’endroit à découvrir, ajouta Orry, maintenant rassuré.
- Nous devrions y aller les enfants. Nous devons encore nous installer un minimum pour la nuit.
Tout le monde fut d’accord avec Hanet et chacun reprit sa place dans son véhicule. Orry regarda Jane rejoindre leur voiture et senti la main rassurante de son frère sur son épaule.
- Tout va bien aller frangin, sois patient. Lui souffla-t-il avant de regagner le camion.
Orry remonta à bord de la voiture et démarra, prêt à mener sa famille vers leur destination, un endroit où ils pourraient être heureux, seuls maîtres de leur vie. Un endroit où il allait tout faire pour reconquérir la seule femme qui n’avait jamais éveillé le moindre désir en lui et où il souhaitait plus que tout fonder sa propre lignée, avec elle.


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