Ma Benz
Je claque la portière rutilante de la grosse allemande et m'avachis sur le cuir moelleux du siège pendant que Dylan donne l'adresse au chauffeur.
Il n'y a pas de vitre de séparation : nous allons devoir nous engueuler en français et je m'en frotte les mains à l'avance. Je suis encore bien ivre et ça m'aide à affronter le regard noir Mercedes qu'il me lance.
-Tu as agi comme un con, me dit-il.
-Tu as agi comme un petit con, lui répond-je en souriant.
Il est pris sur le fait comme un gamin et une moue de colère passe sur son visage. Il ouvre sa chemise dans un geste d'humeur. La chaleur de la nuit le fait suer et son parfum mêlé à l'odeur de sa peau embaume à l'arrière de la voiture.
-Ton ami Tyler est un garçon formidable, à l'opposé de Thomas qui est une petite saloperie. Je ne sais pas exactement quel est votre lien et je m'en fous complètement pour tout te dire, mais ça ne lui donne pas le droit d'être odieux comme il l'a été. La fessée "cul-nu" que Di Caprio lui a donnée était jubilatoire et votre numéro d'interprétation ce soir était digne de Brokeback Mountain. Si vous aviez porté des chapeaux je suis sur qu'Ang Lee aurait déjà téléphoné à vos agents.
-Et toi? Tu t'es vu en John Travolta gay ce soir?
-Ah non mon chou, "John Travolta gay" c'est un pléonasme! Tu peux faire beaucoup mieux que ça! De plus je n'avais rien à prouver à qui que ce soit ce soir! Je ne suis qu'un "ami qui t'accompagne alors que ta fiancée est en déplacement" n'est-ce pas? J'ai le droit de rester moi-même en fait. Je peux continuer de m'assumer en tant qu'homo. Vu que Colton a décidé également de s'assumer en tant que tel, rien ne nous empêchait de nous rencontrer ce soir, non?
Il envisage de répondre un truc en anglais mais les mots se transforment en un bouillonnement grotesque et rageur dans sa gorge. Il a l'alcool coléreux. Il tente un geste vers moi mais la présence du chauffeur le renvoie dans le fond du siège. Dylan est délicieux lorsqu'il est fâché. Je ne peux m'empêcher de saliver en pensant à la réconciliation sur l'oreiller qui plane au dessus de nous. Je reste muet et souriant pour le forcer à réagir en premier mais ça ne vient pas. Je tente la dernière carte qu'il me reste. La carte "Bitch":
-J'aime pas te voir embrasser quelqu'un d'autre.
-Mais je ne l'ai pas embrassé! Rugit-il. On a fait semblant enfin!
-Je n'ai pas aimé quand même. J'ai du mal avec le fait que tu tournes un baiser avec un homme en dérision. J'ai des potes qui se sont faits tabasser ou renier par leurs proches parce qu'ils revendiquaient le droit de s'embrasser. Moi, quand je t'embrasse je suis sérieux.
Il se rembrunit avant de me répondre.
-Moi aussi je suis sérieux, c'est juste que...
-Je sais. N'en parlons plus. J'ai beaucoup bu et toi aussi. Cette discussion va tourner en rond.
Nous restons silencieux un moment chacun tourné vers sa fenêtre à regarder les palmiers des avenues défiler.
Ça ne marchera jamais.
Dylan se retourne vers moi et brise la glace avec un sourire et une caresse discrète du doigt sur le dos de ma main.
-Tu danses quand même terriblement bien! Il devait être écœuré Colton que tu ne rentres pas avec lui.
-Tu bouges bien aussi. Même avec des vêtements.
-Les couturiers italiens sont imbattables pour allier confort et esthétique.
-T'es joli dans ton Versace. Tu t'es bien amusé dans ta soirée "Top Celebrity"?
-Tu veux une danse privée en rentrant?
-T'as pas peur d'exciter un vieux bandit?
-Qui te dit que les vieux bandits ne m'excitent pas un peu dans leur genre?
Je me penche pour murmurer à son oreille en dérobant un peu de contact du bout des lèvres:
-T'inquiète pas, y a pas de galères : j'le dirai ni à ton père ni à ta mère. Ondule comme un verre de terre, jette moi dans les yeux ton regard de Panthère.
Le regard intense du Léopard sur moi est une charge érotique et prometteuse d'une fin de soirée qui tarde un peu trop à arriver. Il ne se passe rien de plus à l'arrière de la Merco Benz et le chauffeur s'arrête enfin devant l'immeuble.
Une poignée de fans attend devant la porte. Le visage de Dylan se décompose. Il va falloir affronter le truc à deux, avec un bras en vrac. Il va surtout devoir rentrer avec moi seul chez lui devant un public et c'est ce qui l'angoisse le plus. Je n'ai pas envie de faire d'effort après ce soir. Après Thomas, Colton et Leonardo je n'ai pas envie de donner plus. Mes grandes convictions s'effondrent les unes après les autres devant mon ami qui commence à donner des signes d'agitation. Qu'est-ce que ça changera pour moi au final? Pour lui ça changera tout.
-Tu veux rentrer en premier et que je revienne dans dix minutes?
Je vois bien qu'à ce moment là il est dépassé par les choix. Me blesser. Prendre un risque énorme pour son image. Assumer seul ses groupies après une soirée arrosée. Il est paniqué et comme j'ai prévu de le niquer un peu plus tard je prends les devants et demande au chauffeur de m'attendre.
J'ouvre la portière et l'aide à descendre.
Les cris stridents redoublent, je me prends du "Dyyyylaaaaan!" plein les oreilles. Nous nous frayons tant bien que mal un passage jusqu'à la porte, j'ai peur qu'elle lui fasse mal en essayant de l'agripper pour leur photo-souvenir de merde. Elles seraient prêtes à le violenter pour 45 likes de plus sur leur page Facebook. Il obtempère et signe encore sur des papiers qu'elles jetteront à la poubelle dans quelques années, grimace un sourire faux sur des clichés qui disparaîtront lorsqu'elles changeront de smartphone dans deux mois. Il se tient le bras, il a besoin de son anti-douleur, il souffre. Je le laisse entrer dans l'immeuble en repoussant la horde et le fais passer devant moi.
-Good night Mr. O'Brien.
Je referme la porte sur son regard surpris et dépité avant de regagner le taxi. Les zombies-girls se jettent sur la vitre et continuent de hurler et de taper pendant que je remonte dans la voiture. Bienvenue à FanHystériqueLand.

Dans ma Benz l'euphorie de la soirée et de ses vapeurs légères redescend. Comment gérer tout ça? Impossible. Se laisser aller au roulis et attendre la nausée. Au bout de la rue j'arrête le chauffeur et sors de la berline, je fais le tour du bloc pour rejoindre l'immeuble en espérant que la meute se soit dispersée d'ici là. Je jette ma veste sur mon épaule pour me soulager de la chaleur de la nuit californienne, marcher seul un moment apaise toujours les esprits échauffés.
Je prends mon temps et en profite pour mater dans les rues le ballet des putes et des épiceries coréennes ouvertes tard. Par curiosité touristique plus que par besoin je rentre dans l'une d'entre elles pour acheter deux bières et un paquet de chocolats au beurre de peanuts dont je n'ai pas vraiment envie. J'ouvre encore deux boutons de ma chemise et secoue doucement le tissu pour faire entrer l'air à l'intérieur. Le couloir de natation m'appelle avec force alors que j'arrive en bas de l'immeuble.
Dans l'ascenseur je finis de défaire ma chemise, une fois dans le vestibule du penthouse je trouve le pantalon Versace en boule par terre suivi de près par la chemise. Je suis la piste du fauve et à mon tour j'arrive torse nu sur la terrasse. Dylan flotte dans l'eau en regardant la nuit et ne tourne même pas la tête pendant que je pose les bières sur le rebord. Pour ne pas le déranger je m'écarte un peu et retire mon pantalon avant de glisser mes jambes dans l'eau tiède.
J'ouvre une des deux boites et ferme les yeux en buvant une gorgée pendant qu'il plonge sous l'eau. Il réapparaît devant moi les cheveux plaqués sur son front par l'eau, un large sourire lui fait plisser les paupières.
Je deviens insaisissable à ton contact l'air est humide, c'est comme une étincelle dans ton regard avide.
S'il n'est toujours pas niqué je vais m'en charger.
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