1.
Une fois, je suis tombée amoureuse. C'était rapide, violent ; je n'aurais pas aimé qu'il en soit autrement. La douceur m'a toujours mise mal à l'aise. C'est s'arrêter de vivre que de prendre le temps, c'est mourir que d'aimer lentement. La tendresse, c'est un truc de petit vieux ; quand je l'ai accepté, c'était une période sombre où j'acceptais la mort lâchement. Aujourd'hui, je désire la mort, c'est différent ; je ne suis pas suicidaire, je la désire comme on désire un amant mais qu'on ira pas chercher car c'est le rôle de l'homme de faire le premier pas.
Le problème quand je suis tombée amoureuse, c'est que c'était une fille ; ou une fleur, je sais plus trop. Elle avait des yeux de fleurs, des cheveux de fleurs, elle dansait comme les fleurs, chantait comme les fleurs. Hélas, elle n'avait pas de nom de fleur, ne m'en voulez pas si j'ai oublié son prénom, ce n'est pas de ma faute.
Je me souviens très bien ce que j'ai ressenti quand je l'ai vu pour la première fois. Rien du tout. Il y avait du néant qui flottait dans ma bouche, comme si j'avais trop bu ; pas assez pour me sentir ivre, mais juste assez pour être gênée par le goût dégueulasse de l'alcool. Cela n'était pas de son fait à elle, c'était assez habituel. Et puis les fleurs, je n'avais pas tendance à les aimer, généralement, je les mangeais ; par vengeance, par anticipation ; j'espère que mon corps mort sera envoyée dans l'espace, je ne veux pas que quoique ce soit prenne racine en moi et si mon cadavre ne peut pas pourrir sur la lune, j'espère qu'on me brûlera, qu'on mette mes cendres dans une urne, qu'on mette l'urne dans une boîte aux lettres, la boîte au lettre dans une rangée de boîtes aux lettres, la rangée de boîte aux lettres dans une colonne de boîte aux lettres, la colonne de boîtes aux lettres, dans une petite cour carrée morne sèche, comme le crématorium, la ville, le monde, les yeux des gens, les mains des gens, la lassitude de dieu que tout ce qui pousse soit des fleurs et pas de la bonté, de la joie, de l'amour.
Tu as su faire pousser l'amour. Tu n'étais pas blonde, tu avais les cheveux noirs, et j'ai pas d'adjectifs pour ça, c'est moins joli mais c'est comme ça. Quand tu marchais, je vérifiais toujours derrière toi ; de peur que le claquement du talon de tes semelles usées aient semés des abominations pareilles à toi.
Heureusement, tu étais triste. J'ai cru que j'étais folle avant que vienne le jour où je t'ai vu pleurer. Je hais les filles LED, qui éclaire tout sans avoir besoin d'énergie, je hais les aimer et j'ai cru que tu étais comme ça. Tu étais chaleureuse vacillante, plutôt bougie. Ta flamme s'éteignait sans crier gare quand souffler le vent. Ça me déchirait en deux de te voir pleurer, les vallées de larmes se creusaient sous tes yeux, des cascades de cri s'envolaient ta bouche, tes poings étaient de la taille parfaite pour se serrer très fort, tes ongles savaient bien déchirer ta peau.
J'ai su que je t'aimais car j'avais de la peine. Je préférais souffrir pour toi que de voir lumineuse. Je te consolais et j'aimais ça, j'essayais de te comprendre. En décodant le puzzle, j'apprenais à vivre un peu. Avant, je ne vivais pas beaucoup, j'étais figée, sage, et maintenant j'étais tout aussi figée mais j'apprenais la souffrance par tes yeux. Ta famille ne t'aimait pas bien, mais tu étais plus forte qu'eux dans ce domaine. Tu étais la meilleure à ce jeu-là, alors, j'avais essayé de te détester pour voir si je te battrais, mais je n'ai jamais réussi.
J'avais beau t'insulter, te frapper, t'ignorer, te moquer, te blesser, de saboter, te détruire ; tu avais toujours un coup d'avance. Alors, je t'ai pris au contre-pied, j'ai appris à me haïr moi. Je regardais mon reflet comme tu regardais le tien, je taillais mes avant-bras comme les tiens et plus profond encore. Tu as commencé à me faire la morale, à t'inquiéter, à écouter ; j'ai su que j'avais gagné. Quand je ne mangeais pas pendant des semaines, toi tu étais obligée de le faire pour m'aider, quand je coupais les veines sous mes poignets, tu ne pouvais pas le faire sur les tiennes, si tu devais me sauver ; tu ne pouvais pas te détruire. C'est ce soir là qu'on s'est embrassé pour la première fois. Tu m'avais garrotté les poignets et quand tu avais voulu appeler les pompiers je me suis opposée.
— Non !
— Pourquoi ?
— Je t'aime.
Là, j'ai placé mes mains derrière ta tête et j'ai pressé mes lèvres contre les tiennes.
Tu as tressailli, mais tu n'as pas bougé. Subitement, je t'ai lâché puis j'ai soulevé la bonde de la baignoire pour laisser l'eau ensanglantée s'échapper du siphon. La mort, ça ne devait pas être sale ; d'autant plus que là je n'étais pas morte.
Je hais la saleté : il faut briller. Comme les rayons qui partout vivent, poser sa touche de tendresse et lui laisser son existence propre ; sur le givre, dans les flots, dans les yeux, au milieu des herbes, sur les dunes d'un désert, sur les plis d'une jupe, au rebord d'une fenêtre ; tout se pare d'un voile de nudité, d'une pureté illusoire, même le sang des enfants est beau dans la lumière.
Je ne voulais plus qu'on soit belles ; je l'ai éteinte.
On a recommencé à s'embrasser. Puis, dans l'obscurité, on a fait l'amour.
C'est formidablement difficile de faire l'amour à une femme : toutes les stratégies connues, reconnues, approuvées, ne fonctionnent plus. Tout est caduc et à réapprendre (je suis mauvaise élève). On était deux pièces de puzzle qu'on tentait d'emboîter sans être faites l'une pour l'autre ; c'était pas le bon format, pas de raison de s'obstiner mais je suis obstinée, je suis brave, je fonce la tête la première dans la mêlée alors j'ai foncé sur toi, et on a fini par trouver quelque chose qui marchait mais c'était pas naturel, on a gondolé nos cartons, je me suis abîmée à jamais. Maintenant, quand le puzzle ne s'emboîte pas, je ne sais jamais si c'est parce que je ne suis pas faite pour l'autre ou si c'est parce que je me suis trop tordue en ton nom.
N'essayez pas d'imaginer. Ce n'est pas une image qu'il faut trouver, c'est une idée : les idées peuvent être des images, les images peuvent être des idées, mais l'une peu aller sans l'autre. On s'est abîmé au-delà du corps, on s'est brisé au-delà des os. Les larmes ont plus coulé que le sang, l'esprit a plus tremblé que les bras, les rêves ont plus sombré que le soleil éteint ; on s'est noyé à la surface, dans une flaque d'eau, par erreur, par envie, par amour, par ennui.
Ça a duré quelques mois encore. Ma vie était parfaite. On se haïssait si bien ; on criait, on frappait, puis on s'embrassait ; c'était formidable de s'embrasser dans le bruit et la fureur, c'était exaltant ; l'amour a plus de couleur, les bleus, le sang, les mains blanchis d'angoisse, les joues rosies de froid, les lèvres tuméfiées, violettes, l'œil au beurre noir et le cœur vert d'espoir, vert de lumière, comme l'herbe de nos rêves.
Le monde était idéal, on faisait tout ensemble, rien ne pourrait nous séparer. Si on vivait ce serait ensemble, si on mourrait se serait ensemble. Je ne savais pas la route que l'on prendrait mais tu étais ma seule certitude. Tous les chemins portaient ton nom ; lieu dit de la fleur triste, allée de la fleur triste, rue de la fleur triste.... Je m'y voyais déjà, tu sais ?
Elle s'est jeté du neuvième étage. Ses parents habitaient au premier.
Je n'ai jamais su pourquoi elle ne m'avait pas prévenue, je n'avais jamais envisagé ma mort sans elle, maintenant tous mes plans tombaient à l'eau.
Sans ma seule raison de mourir : je devais me résoudre à l'évidence, j'étais devenue immortelle. Le danger soudain perdit l'appel qu'il avait sur moi, tout était fade. A quoi bon tout tenter, si il n'y avait plus de risque ?
Je sombrais alors dans la mélancolie, la figure pâle et triste, j'errais dans les rues de la ville, je m'accoudais au fenêtre, rêvant d'une cigarette à ma main, et je me perdais dans le rêve d'une mort à laquelle j'avais échappé.
Je resterais longtemps attachée à cette idée, une corde d'esprit reliant mes poignets cicatrisés à cette fleur que j'avais tant aimé qui avait refusé de me dire quand elle allait mourir.
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