Intrépide
- Reviens ici tout de suite ! Hurle mon père tandis que je claque la porte et m'enfuie en courant.
On pourrait dire que je réagis comme une gamine mais vous ne savez pas ce qu'est ma vie. Je sais qu'à la maison ma mère doit être en train d'essayer de clamer mon père à coup de « Laisse là Graham, elle fait une crise d'adolescence tardive ! Laisse-la respirer. » et que lui, va répondre que la fille du chef doit tenir son rang et assumer ses responsabilités. Mais voilà, c'est ça le problème, je ne veux pas être la fille du chef ! Si encore j'avais eu le droit d'apprendre à me battre, à chasser, à poser des pièges et tout le reste, ça irait à peu près mais non. Ça c'est réservé à mon débile de frère ainé. Tout ça parce qu'il est né quoi, deux minutes avant moi ! Du coup, moi je dois me contenter d'être la potiche qui sourit lors des inaugurations de monuments et qui doit applaudir quand les hommes reviennent de la chasse. En signe de protestation je suis d'ailleurs devenue végétarienne !
Je déambule dans le village, passant devant des maisons qui se ressemblent en tous points, en prenant soin de masquer ma chevelure rousse sous le capuchon de ma cape verte, hors de question qu'un villageois bien intentionné aille cafter à mon père où je suis. De toute façon, vu l'heure il va surement aller assister à l'Examen. Et dire qu'il voulait que je l'accompagne pour « m'impliquer dans les affaires du village ». Comment lui faire comprendre que je ne veux en aucune façon prendre des décisions concernant la vie des candidats, quand moi-même je ne sais pas ce que je veux faire de la mienne. J'entends déjà sa voix dans ma tête « Voyons, tu es la fille du chef ta voie est toute tracée ». Tout cela m'ennuie au plus haut point, j'ai besoin de m'aérer. Je sais que c'est risqué mais ça me manque, j'ai besoin d'y aller.
Discrètement je me dirige vers les bosquets bordant le mur d'enceinte du village. Il y a longtemps, en jouant à cache cache, j'ai découvert un endroit où le mur s'effritait légèrement. Pendant six mois et avec l'aide d'une cuillère j'ai agrandi le trou jusqu'à pouvoir m'y faufiler quand la pression était trop forte ou quand mon frère planquait des punaises dans mon lit (je vous ai dit qu'il était débile non ?). Lorsque mon père a voulu faire tailler les arbustes j'ai eu peur que mon secret ne soit éventé. Je me suis farouchement opposé à lui, arguant que les plantes sont bénéfiques pour l'environnement et que la déesse de la lune m'était apparue en rêve me demandant expressément d'empêcher la coupe des bosquets ». Mon père ne m'a pas crue une seule seconde mais, attendri par ma réaction, il a cédé, à la condition que je m'occupe moi-même de la taille lorsqu'ils dépasseraient une certaine hauteur. De joie, je me souviens m'être jetée dans ses bras, notre dernier moment de complicité il me semble.
J'arrive en vu des bosquets quand mon regard est attiré par une silhouette qui ne m'est pas inconnue : Diane Fox. Avec sa chevelure blanche et sa peau brune elle ne passe pas inaperçu. C'est aussi pour ça que je ne veux pas assister à l'Examen, car elle le passe aujourd'hui. Diane et moi nous ne nous sommes jamais parlées mais je sais, lorsqu'elle tourne les yeux vers moi, qu'elle devine où je vais. L'année de mes quinze ans, après une énième dispute avec mon père, je me suis sauvée et lorsque j'ai fini par revenir elle m'a surprise émergeant des arbustes. Ce jour-là j'ai vraiment cru que c'était la fin pour moi. La fille du chef qui se rend dans la forêt interdite, il y aurait eu de quoi alimenter les ragots du village pour au moins trois hivers. A ma grande surprise elle n'a rien dit. De mon côté je ne suis jamais allée la remercier, mais j'ai mis un point d'honneur à ce qu'on ne l'appelle pas « la sorcière » en ma présence. Je sais combien cet Examen est important pour elle (comme pour tous les autres d'ailleurs) mais intérieurement j'espère que c'est elle qui l'aura. En repensant à cet Examen, je ressens une pointe de jalousie envers les candidats, eux auront la chance de partir d'ici, de faire autre chose, et moi je vais rester moisir dans ce village figé dans le temps ad vitam aeternam.
Avant de me glisser derrière les arbustes je vérifie qu'il n'y a personne à l'horizon. Avec l'Examen, ils ont du se réunir sur la place. J'écarte délicatement les branches, arrache quelques pousses de lierre et me glisse dans l'ouverture. Une fois dehors, j'hume l'air à plein poumons, c'est fou comme il est meilleur de ce côté du mur. Ensuite, je creuse dans le sol pour y récupérer ma dague que j'accroche à ma ceinture, après tout c'est dans la forêt interdite que je me rends, moi Cara, dix-huit ans et fille du chef.
Petit mot de moi : ce chapitre est dédié à Gallylauteur dans le cadre des fanfictions code rouge. J'espère que cela vous plaira, c'est la première fois que je m'essaie à ce genre de littérature.
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