Scène 9
Mes pieds sont recouverts de boue, mais je ne sent pas le froid. Au niveau de la porte, j'accélère le rythme et saute. Un éclat résonne dans le phare, la porte s'élance dans les airs avant de retomber, au même moment que moi, au milieu d'une immense flaque d'eau, éclaboussant de toute part. La pièce est recouverte d'eau, la pluie semble avoir infiltré la totalité du phare.
Des voix résonnent en haut. En tournant sur moi même, je finis par remarquer une échelle murale, les prises sont recouvertes d'un filet d'eau continue. Sans attendre, j'attrape les barres et poursuit ma montée avec un calme inhabituel. Je gravis l'échelle jusqu'au premier étage, le bruit de la pluie fait écho dans toute la pièce et s'accompagne du bruit des vagues. D'un mouvement vif, je saute de l'échelle et me retourne posant les pieds encore dans une flaque d'eau.
Devant moi se trouve le spectacle d'une mer déchaînée visible à travers le mur éventré du phare de part en part. La femme de tout à l'heure gît sur le côté droit du trou béant. Du sang s'écoule de son corps comme un ruisseau jusqu'à mes pieds. Je m'approche lentement, ses cheveux sont dénoués et cache son visage, je m'accroupis près d'elle. Tel une flèche, sa main se décoche et saisit mon bras droit, la douleur est perceptible, son visage se dresse face à moi, ses yeux sont noyés de larme mais sa pupille est consumé par la colère. Révolté par la situation, je lui plaque l'épaule sur le mur avec la main gauche, pousse un cri. Je continue d'une voie tiraillée entre la fureur et le désespoir:
- « En ce moment, je n'ai qu'une seule envie. C'est de vous jeter à la mer, alors calmez vous, éclairez mes doutes, et épargnez moi un pétage de plombs ! »
Son emprise se relâche, son visage devient triste, muet pendant quelque secondes, sa tête hoche de gauche à droite comme pour exprimer un déni. Je secoue à nouveau son épaule, et reprends à voix haute pour faire barrage au bruit de la pluie et des vagues :
- « Ecoutez moi, je peux peut être vous sauver mais j'ai besoin que vous m'éclairez .»
Sa tête me fixe, ses yeux me fixent, une voix roque remplit l'espace :
- « Je pouvais enfin... enfin quitter cette île, si mon frère n'avait pas perdu la tête... », elle tousse du sang, sa main tombe sur le sol, son visage se détend, son regard devient paisible, sa voix plus douce :
- « L'œuf, reprenez le, détruisez le, n'écoutez pas Odesso, ses paroles sont empoisonnées »
Son corps se relâche, sa tête glisse sur le mur de pierre, tandis que je relève et m'écarte lentement d'elle jusqu'à me retrouver au centre de la pièce. D'un tour complet, je balaye la pièce mais la boussole est introuvable, au final je m'approche de la fissure dans le mur du phare et distingue une lumière sur la mer. Elle danse comme un feu-follet ballotté par les vagues. La lumière du phare tourne, je remarque que c'est la lumière de la cabine du bateau d'Odesso, la plage a disparu sous la pluie. Plus loin sur la droite, entre les rochers, une ombre se déplace en direction du bateau à une vitesse anormale, chacun de ses pas fait gicler l'eau de toute part.
Je cours jusqu'à l'échelle murale, me positionne, et m'élance de toute mon énergie vers le mur béant avant de sauter dans le vide en direction du bateau. Mon corps fend l'eau, percutant chaque goutte de pluie, laissant derrière moi une traînée de lumière au passage du phare, comme un comète perçant l'atmosphère. La chute dure trois secondes avant que j'atterrisse genoux et poings sur le sol, le tremblement parcours tout mon corps mais je ne ressent aucune douleur. En levant la tête j'aperçois l'ombre sauté comme un fauve sur le bateau en pleine mer. Le choc fait rebondir le bateau sur la mer. Je me relève brusquement et entame une course effrénée. Le bruit du moteur du bateau se fait entendre, il s'aligne pour quitter l'île.
Je laisse pousser un cri immonde, serrant les poings de toute mes forces avant de sauter vers le bateau. Mon corps arrive comme un couperet, brise toutes les vitres, décapite la cabine, plongeant le bateau dans l'obscurité, avant de cogner violemment la coque intérieur. Le choc repousse le bateau dans une valse sur les vagues. La tête collée au sol j'essaye de reprendre mes esprits. Une figure s'approche de moi, me saisit par le cou et me soulève d'une seule main, son étreinte est brûlante. Il m'est impossible de voir son visage dans la nuit.
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