Concours

RiviereDeNuit voici ma participation ! C'est mauvais, je te préviens.

Aujourd'hui, j'ai dix-huit ans. Et aujourd'hui, il m'est arrivé quelque chose de terrible et merveilleux à la fois. J'ai rencontré mes parents.

Dès ce matin, ma soeur Mina et moi comprîmes que cette journée serait particulière. En me réveillant, Mina découvrit dans mes cheveux initialement blonds comme les blés des mèches charbonneuses. Mon oeil gauche, azur comme le droit la veille, se révéla écarlate. Pendant mon passage éclair à la salle de bain, je pus aussi observer des inscriptions étranges sur mes bras. Des inscriptions qui formaient des mots que je lisais naturellement. En réalité, toutes ces transformations, au fond de mon coeur, me paraissaient évidentes. Elles faisaient partie de moi depuis toujours, je le sentais.

D'abord effrayées, ma soeur et moi prîmes ensuite les choses en main. Je pris mon temps à l'habillage, choisissant une tenue adaptée à la saison -- un mois de juin particulièrement ensoleillé -- mais je mis par-dessus un sweatshirt à capuche pour cacher mes bras et mes cheveux. Mina, de son côté, prétendait que je m'étais rendormie auprès de ses parents et nous partîmes en courant sans que je les salue, feignant d'être en retard.

Georges et Emma étaient mes parents adoptifs. Ils m'avaient recueillie alors que j'avais quatre ans, persuadés de ne pas pouvoir avoir d'enfants naturellement mais, deux ans après, Mina était née miraculeusement. J'éprouvais une grand sympathie pour eux et je savais qu'ils m'aimaient comme leur fille mais ils n'auraient jamais cru que ni ma volonté ni celles de mes amis n'étaient à l'origine de ces modifications. Le jour de mes dix-huit ans, alors que j'étais enfin majeure et libre de mes choix, il était inimaginable pour des adultes raisonnables qu'une force magique ait dessiné ces traces noires sur mon corps. Il m'était donc indispensable de me cacher d'eux, même si cela me coûtait.

Dès que nous fûmes sûres que les parents ne nous poursuivaient pas, nous nous arrêtâmes et je retirai mon sweatshirt. J'avais extrêmement chaud sous ce tissus et n'éprouvais plus le besoin de me cacher puisque je ne comptais pas me rendre au lycée. J'envoyai un message à mes amis pour les prévenir de mon absence, prétextant une gastro, tout en expliquant à Mina le programme que je m'étais organisé pour la journée durant ma longue séance d'habillage. Je souhaitais me rendre à mon orphelinat pour tenter de découvrir mes origines. J'étais persuadée d'en apprendre davantage en m'y rendant.

Je laissai pour cela ma soeur monter seule dans le bus pour son collège et en pris un deuxième, dans la direction opposée, pour raccourcir mon chemin à pieds jusqu'au pensionnat. Je savais cependant qu'aucun arrêt ne se situait à moins de quelques kilomètres de l'institut excentré que j'avais quitté quatorze ans auparavant. Il me faudrait marcher beaucoup.

Je quittai le bus et la ville pour longer une route départementale pendant presque une heure avant de reconnaître le chemin secondaire qui menait au lieu de mes premiers souvenirs. Je le suivis encore une dizaine de minutes pour arriver à cet édifice qui ne semblait pas avoir connu de modification depuis que je l'avais quitté. Je m'en approchai avec quelque appréhension tout en observant le paysage alentour. Aucune maison n'était visible et le son de la route que j'avais abandonnée semblait très lointain. Le bâtiment en pierre blanche n'était entouré que d'arbres et, plus loin, de montagnes dont les sommets grisâtres rapprochaient de beaucoup l'horizon. Des rires d'enfants se faisaient entendre et je me remémorai vaguement la cour dans laquelle nous passions nos récréations, le pensionnat abritant aussi l'école élémentaire du village voisin.

Quand je frappai à la grande porte de bois, j'eus une impression de déjà-vu. Je crus alors voir une jeune femme à la beauté époustouflante, blonde et aux yeux bleus comme moi mais aux traits plus fins, plus beaux et fragiles. Elle pleurait en déposant au pied de la porte un couffin dans lequel un bébé reposait. Elle frappa à la porte et je n'eus pas le temps de lire l'inscription sur la couverture de l'enfant avant que l'ouverture de la porte ne me ramène à la réalité. Un homme petit et grisonnant se tenait face à moi.

《Bonjour. Que puis-je faire pour vous ?》, demanda-t-il en me détaillant d'un air peu satisfait. Intimidée, je baissai les yeux et la voix.
《Je m'appelle Kellya Lefèbvre, j'ai été adoptée dans cet orphelinat il y a quatorze ans. J'aimerais des informations sur mes origines.》

L'homme soupira. Je doutais qu'il m'ait entendue tant j'avait parlé doucement mais il finit par me laisser un passage pour entrer dans l'édifice, me disant qu'il n'était pas sûr de pouvoir m'aider. En quatorze ans, il avait beaucoup trié ses dossiers.

Au coin de ma vision, le même homme, moins grisonnant, ramassait le couffin et déchiffrait la couverture. 《Kellya... eh ben ! Bienvenue ma pauvre petite.》Il entrait ensuite en verrouillant la porte.

Aujourd'hui, il la laissait seulement claquer. Il m'expliqua sur le chemin que cela lui faisait bizarre de ne plus utiliser sa clef, qu'il avait pourtant gardée, mais qu'il en allait ainsi avec la technologie : elle simplifiait la vie en modifiant des geste du quotidien et, si on ne s'y faisait pas, on ne pouvait pas continuer à vivre avec les autres. Dans la pénombre des couloirs, il semblait avoir oublié les éléments qui lui avaient déplu dans mon apparence.

Dans le passé, il m'emmenait dans une salle qui semblait être la nursery d'après les cris de bébés qui en émanaient et je perdais notre trace. Dans le présent, il continuait de me devancer dans les escaliers en colimaçon jusqu'à son bureau, une pièce faiblement éclairée par une petite fenêtre au dernier étage. Il m'invita à m'asseoir face à lui tandis qu'il cherchait quelque chose, sans doute mon dossier, dans ses tiroirs.

Je reconnus le lieu : j'y étais entrée par une autre porte, plus grande et desservie par un ascenseur, avec Georges et Emma avant de repartir avec eux. En pensant à mes parents, je m'assombris. J'étais partie en leur mentant et sans même les saluer le jour de mon anniversaire. J'espérais qu'ils ne m'en tiendraient pas rigueur quand je rentrerais. Encore une fois, je revins à moi quand l'homme -- M. Sartoud, d'après la pancarte posée sur son bureau -- se mit à parler et se tourna vers moi.

《Kellya, adoptée par Georges et Emma Lefèbvre !》, déclara-t-il avec fierté. 《Je n'ai pas tout jeté quand même.》

Il me tendit le dossier en souriant. Je le remerciai vivement et l'ouvris immédiatement, impatiente de trouver des renseignements sur mes géniteurs.  J'allai pourtant en le lisant de déception en déception. Il contenait mes anciens bulletins scolaires, les certificats d'adoption et mes analyses psychologiques -- faussées par la peur que m'inspirait la psychologue quand j'étais enfant -- mais pas de certificat de naissance. Je levai des yeux perdus sur le directeur.

《Il n'y a pas le certificat de naissance. Vous l'avez égaré ?》

M. Sartoud fronça les sourcils et prit me dossier pour chercher ledit papier par lui-même. Il marmonnait un charabia incompréhensible en tournant les feuilles de plus en plus vite avant de s'arrêter brusquement.

《Je me souviens de vous ! Kellya, je vous ai trouvée un matin sur le perron de l'orphelinat. Vous étiez seule mais la personne qui vous a déposée devait venir de partir car vous ne pleuriez pas. Il n'y avait aucune lettre ni aucun indice sur l'identité de vos parents. Seulement une couverture arborant votre nom... vous l'avez emportée avec vous je crois.》

J'acquiesçai. Cette couverture était effectivement encore dans ma chambre. J'étais cependant déçue. Si le directeur de mon orphelinat ne pouvait pas m'aider à comprendre ce qui m'arrivait, qui le pouvait ? Je me résignai à rester dans l'incompréhension et le laissai me guider vers la sortie.

En passant à nouveau sur le perron, je ne savais plus que faire pour résoudre mon problème. Je errai quelques instants dans les jardins de l'institut, jardins dont ne profitaient pas les orphelins cloîtrés dans les murs de l'édifice. Au bout d'un moment, je ne saurais dire combien de temps, je me sentis fatiguée et j'eus froid malgré la chaleur estivale. Je m'assis sur un banc et, l'instant d'après, je revis la jeune femme qui m'avait déposée à l'orphelinat.

Je me trouvais dans une immense plaine couverte de neige mais où il faisait pourtant chaud. La luminosité était douloureuse pour mes yeux mais atténuée par des larmes retenues difficilement. J'avais une taille d'enfant de quatre ans et je m'agripais à une jambe de la femme qui faisait face à onze autres personnes d'âges variés. Tous ici, sauf moi, étaient d'une beauté surnaturelle mais aucun n'égalait ma protectrice. Nous étions tous vêtus de blanc mais j'étais la seule qui portait une robe et non une toge. J'entendais au travers de mes sanglots retenus une conversation tendue abordant les thèmes du péché et de la naissance. Étais-je en cause ? Je n'en doutais pas. Pourtant, je ne comprenais pas ce dont j'étais coupable.

Ma protectrice s'effondra, en larmes, puis m'emmena vers l'institut en reniflant irrégulièrement. D'abord marchant à son côté, je me retrouvai vite dans ses bras. À l'arrivée devant l'orphelinat, j'avais l'apparence d'un bébé juste né. Je retrouvai mes esprits sur le banc du jardin, déboussolée. Que venais-je de voir ? Cette scène s'était-elle vraiment produite ? Était-elle arrivée avant ma "naissance" ? En baissant les yeux, je remarquai que je ne portais plus la tenue choisie ce matin, un short en jeans et un tee-shirt gris un peu large, mais une robe blanche. Étonnamment, cela ne me parut pas étrange. Comme pour les marques de mes bras, je trouvais cette robe évidente.

Je crus être encore dans l'une de mes hallucinations quand je vis la femme s'avancer vers moi, l'air triste. Elle n'avait pas changé, pas vieilli d'un trait, et je murmurai 《mère》, incapable de hausser la voix comme soufflée par sa beauté enchanteresse. Elle hocha la tête avant de prendre la parole

《Tu ne me connais pas, Kellya, et j'en suis navrée. Je suis Aphrodite, déesse de l'Amour et de la beauté. Je suis effectivement ta mère. Je n'ai pas eu le droit de te garder, mon père Zeus t'a interdit l'accès à l'Olympe et j'ai cru naïvement que tu serais protégée si je ne gardais pas contact avec toi. Qu'il ne te retrouverait pas... en te voyant, je comprends que ces précautions ont été vaines.》

Pour la première, guidée par son regard, je déchiffrai les inscriptions sur mes bras. J'arborais, sur le bras droit, le nom de celle qui disait être ma mère et sur le bras gauche, celui du dieu et protecteur des Enfers, Hadès. Je levai vers Aphrodite des yeux plein d'incompréhension. Elle me sourit tristement et, s'asseyant à mes côtés, commença à me raconter ce qui semblait être un souvenir douloureux.

《Il a eu de nombreux enfant illégitimes. Perséphone le savait. Elle trouvait toujours un moyen de châtier ces pauvres enfants. Mais, pour toi, elle a choisi une peine plus sévère qu'une métamorphose. Elle a choisi de t'enlever à moi, de nous punir toutes deux.》

Je ne comprenais pas tout. Je savais grâce à mes cours que Perséphone était la fille de Déméter et l'épouse d'Hadès, et je déduisais de la lecture de mes tatouages que j'étais la fille illégitime du dieu des Enfers, mais je n'arrivais pas à saisir la raison pour laquelle je devais être punie par sa femme. Avais-je demandé à naître ? Je doutais qu'aucune vision puisse me le révéler. Alors que je réfléchissais, ma mère parla à nouveau.

《Il a appris ton existence après ton bannissement et il te cherche depuis ce jour. Je crois qu'il t'a retrouvée...
- Et... quel est le problème ? Suis-je en danger ?》, demandai-je, réussissant enfin à l'interrompre.
《Non ! Enfin... je ne sais pas. En tant que fille de divinités, tu es destinée à en devenir une. C'est pour cette raison que Perséphone n'a pas pu te tuer. Mais je pense qu'il te réserve une place aux Enfers, à ses côtés, et non à l'air libre. Je ne sais pas ce qui t'attend une fois qu'il t'aura récupérée...》

Perdue, dégoûtée par cette annonce, je ne pus répondre et partis en courant malgré les protestations de ma mère. J'étais destinée à garder le royaume des morts auprès de mon père et d'une belle-mère qui me haïssait probablement ? Moi qui souhaitais faire des études d'Histoire, cela semblait une vie bien désagréable.

Je courus jusqu'à la route que j'avais quitté le matin et, ne pouvant pas penser à autre chose qu'à ces révélations, je laissai mes pieds et le bus me guider jusque chez moi. Arrivée devant la porte, je pris peur. La voiture de Georges était encore là. Il n'était pas au travail. J'entrai tout de même et me dirigeai vers le salon où je le trouvai. Il fronça les sourcils en me voyant. Je baissai le regard.

《Le lycée m'a appelé pour me dire que tu n'étais pas en cours. Je me disais que tu n'allais pas bien et que tu étais rentrée chez une amie. Je n'imaginais pas que tu étais trop occupée à te transformer en délinquante !》

À ces mots prononcés avec colère, je fondis en larmes. Dans cet état, j'étais incapable de lui expliquer ma situation. De toute façon, il aurait été tout aussi incapable de la comprendre. Je sortis mon portable et le lui tendis, déverrouillé et montrant ma discussion textuelle avec Mina. J'avais envoyé des messages à cette dernière à chaque étape de mes recherches jusqu'à ma sortie de l'orphelinat. Les sourcils de mon tuteur se fronçèrent plus encore en lisant ces échanges.

《Ta soeur est au courant ?》, commença-t-il. 《Vous avez monté tout un plan pour que je croie que tu n'y es pour rien ?》

Il semble qu'il continua à s'énerver sur mon portable un certain temps au point de me crier dessus mais je n'écoutai plus rien. J'étais comme hypnotisée par une autre voix qui, encore une fois, me semblait familière sans que je l'aie jamais entendue.

《Kellya. Tu sais aussi bien que moi où se trouve ta place. Rejoins-moi vite.》

Ces mots résonnaient en boucle dans ma tête, de plus en plus fort. C'était mon père, je le sentais. Je tentai vainement de résister à son influence pendant de longues minutes mais je finis par céder. Je me levai, comme possédée, alors que Georges me sermonnait toujours, et je partis en l'abandonnant.

Je ne sais par quel enchantement je trouvai la route à suivre pour rejoindre la voix qui m'appelait depuis mon for intérieur, toujours est-il que je me retrouvai en ce qui me sembla être l'espace de quelques secondes -- mais qui dût plutôt se chiffrer en heures car j'avais mal aux pieds en arrivant -- devant un lac qui m'était jusqu'alors inconnu. Sur une barque, face à moi, un vieillard pâle comme la mort m'observait. Il parassait attendre que je monte avec lui.

Il ne fallut à mes jambes que cette pensée pour qu'elles s'activent sans tenir compte de ma volonté -- en avais-je encore une ? -- et me fassent monter dans la frêle embarcation. Le passeur, dès que je fus à bord, poussa la berge et nous nous engageâmes dans un chemin fluvial qu'il semblait bien connaître et que je n'avais pas remarqué auparavant. Dans mon esprit, la voix de mon père m'appelait toujours. Elle se faisait plus pressante à présent que, je le savais, j'approchais de lui.

La traversée me parut durer une éternité. Je ne vis pas la rive vers laquelle nous voyagions jusqu'à ce que la barque bute sur elle. Là, en quittant celui que j'associais à Charon le passeur des Enfers, je découvris une grande porte qui semblait lourde mais s'ouvrit seule à mon arrivée, révélant Cerbère qui montra les crocs de ses trois immenses gueules en me voyant. Le fait que je ne sois pas morte semblait déplaire à ce colossal gardien. Heureusement pour moi, un homme brun et qui paraissait jeune s'approcha, faisant taire le chien à trois têtes.

J'identifiai vite cet individu à mon père. Il m'accueillit avec l'air joyeux et me guida derrière l'épaisse porte. Tout retour en arrière était désormais impossible, je le savais depuis que j'avais suivi Charon sur sa barque, mais mes jambes cessèrent de s'activer sans moi et je m'effondrai. Je criai à Hadès de me laisser retourner chez moi sans me déplacer. Je me sentais incapable du moindre déplacement.

Il se tourna vers moi, visiblement agacé par mes supplications, mais choisit de se comporter affectueusement envers moi. Il s'agenouilla et me sourit d'une façon si fausse qu'elle me fit frémir.

《Il ne faut pas t'en faire, Kellya. Tu te sentiras bien ici. C'est ton royaume après tout !》, dit-il d'une voix mielleuse. À ces derniers mots, je sentis un immense désespoir m'envahir. J'étais finalement bloquée ici auprès de lui et, la moitié de l'année, de sa femme qui me haïssait certainement. Le plus grave pour moi était que jamais je ne verrais à nouveau Mina ou Georges et Emma, et que je n'avais salué aucun d'eux avant de les abandonner.

Hadès m'expliqua ensuite que je passerais les six mois d'absence de Perséphone dans son palais en tant de reine et ses six mois de présence où je le souhaiterais dans le royaume des morts ou ailleurs si j'arrivais à passer devant Cerbère. Cette alternance me permettrait de garder le décompte des années qui s'écouleraient, ce qui est parfois difficile dans l'éternité qui m'attendait.

Aujourd'hui, j'ai dix-huit ans. Et aujourd'hui, je suis devenue reine à temps partiel des Enfers dont je me sais prisonnière car jamais je ne pourrai dompter leur gardien canin et franchir la porte. Mon seul espoir de revoir un jour ma famille est d'attendre leur mort, que je ne souhaite en aucun cas.

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