Chapitre 29

Je n'avais pas fait grand-chose de plus cette nuit-là, autre que rouler, et arrêter quand j'étais tout près de la panne d'essence, tourner en rond dans cette nouvelle ville inconnu. Quand le soleil commençait à se lever et que je commençais à ressentir de la fatigue, je retournais à la voiture, où Anou n'avait pas bougé de la nuit. Sur le siège passager, je me roulai moi-même en boule, la capuche de mon sweatshirt sur la tête pour me cacher au mieux du soleil. Plusieurs heures durent passer avant que je ne réveille. Le soleil était toujours là, Anou version humain derrière le volant. Il venait clairement de me réveiller volontairement, mais il n'eut aucun regard pour moi en voyant que je le fixais.

- J'ai fait le plein et j'ai conduit un peu, dit Anou. J'ai peut-être fait cent kilomètres, pas plus... Je peux pas rester humain assez longtemps pour conduire loin. Mais dans le temps que je conduisais, j'ai eu une impression bizarre, mais familière...

- Accouche, j'ai hâte de redormir, marmonnais-je.

- Et comment voudrais-tu que je...

- Facon de parler ! Dis-moi seulement ce que t'as à me dire.

Anou tourna enfin la tête vers moi ; la même tête qu'il avait hier. C'était la première fois que je le voyais deux fois de suite avec la même tête, d'habitude, il chargeait constamment d'apparence. La seule façon que j'avais de savoir si c'était vraiment lui, c'était son collier au cou. Il me regardait d'un air lasse, comme si je l'avais profondément déçu sur quelque chose. Je pris une grande inspiration et tirait à nouveau ma capuche sur mes yeux, ayant une petite idée de la suite.

- Cette fois j'en suis convaincu, t'as ramené les fantômes de ta famille avec toi.

Je haussais les épaules, n'osant même pas répondre à ça.

- Je t'avais dit de pas le faire ! s'écria Anou, visiblement nerveux. J'aime pas les fantômes ! Ils sont... violant et stupide ! Pour toi, aucun risque, mais moi, ils pourraient m'attaquer n'importe quand juste comme ça, j'ai pas envie de finir fou à baver sur le trottoir où je vais me faire ramasser par la fourrière !

- Non, ils sont gentils, c'est ma famille, quand même ! marmonnais-je. Ils te feront aucun mal !

- Ils feront quoi, alors ?

- Rien du tout.

- Ah ouais, rien du tout ? Je suis pas si stupide que ça !

Anou sortit de la voiture en claquant la porte bien fort. Je sentis le stress m'envahir : ça y est, j'ai perdu mon seul ami. De toute façon, il vaut mieux qu'il parte de son plein gré plutôt qu'il se fasse tuer, une fin heureuse serait une première. Il reste toujours que, si Anou part et me laisse seul, je ne sais pas ce que je ferais.

J'attrapai le trousseau de clé de la voiture, puis me lançai à la suite d'Anou. Dehors, le soleil m'éblouit et je dû attendre quelques secondes pour m'habituer au mieux à la lumière. Quand je parvins au moins à voir où j'étais, sur la bordure d'une route longeant une forêt de sapin, je cherchai partout à la recherche d'un quelconque mammifère avec un collier au cou.

- Anou ! criais-je, les mains en porte-voix autour de la bouche.

Il ne répondit pas, mais un mouvement attira mon attention, à près de quarante mètres plus loin, un chat gris courrait en direction inverse. Je soupirais, redoutant le temps passer sous le soleil qui s'annonçait à moi ; j'y était depuis vingt secondes et j'avais déjà hâte d'en avoir fini, mais je mis les sensations de brulure de côté et couru après lui.

Je le rattrapai en peu de temps, passant devant lui pour lui bloquer le chemin. Il me fixa un long moment avec ses yeux de félin, puis s'assis au sol. Je pris ce geste pour un « je te donne le droit de t'expliquer ». Je ne me fis pas prier.

- T'as pas idée comment ma famille me manque, commençais-je, les poings serrés. Tu peux pas me priver d'être près d'eux, après tout ce temps ! Quand je dormais, tout à l'heure, c'était la première fois depuis plus de dix mois que je ne faisais pas le même cauchemar que je fais tous les jours !

Crac.

- T'es sérieux, là ? s'écria Anou, qui s'était choisi une forme avec une tête de plus que moi, pour l'occasion. Tu faisais des cauchemars ? Et ensuite, tu dis qu'ils ne feraient rien ?

- Ils voulaient que je les retrouve, c'est tout.

- Mais tu te rend pas compte ? Il te faisait du mal, à toi ! Du coup, qu'est-ce qu'ils me feront, à moi ?

Je secouai la tête, à cour d'argument. Il ne voulait pas comprendre ; je sais qu'ils ne lui feront rien, parce que c'est mon ami. Et mes parents n'ont jamais été des personnes violentes, en aucun cas, mes sœurs encore moins. Pour ce qui est de Mimi, hier soir, elle me défendait, c'est tout.

- Peu importe ce que tu diras, il est hors de questions que je traine avec des fantômes. J'espère que tu me comprends.

Je hochai la tête, cette fois, refoulant les larmes que je sentais me monter aux yeux. Je pris une grande inspiration pour me donner du courage, puis levais la tête pour croiser les yeux violet d'Anou. Violet ? Pourquoi pas...

- En gros, tu me demandes de choisir entre toi et ma famille.

- Non, la réponse est trop évidente pour prendre la peine de poser la question. Je m'en allais déjà, de toute façon.

Anou reprit sa forme de chat, me contourna et couru aussi vite que ses courtes pattes le lui permirent. Cette fois, je n'y tenais plus, les larmes coulèrent le long de mes joues. Sans hésiter une seule seconde, je couru à la suite d'Anou. Je n'étais pas prêt à perdre le seul ami que j'avais ; mes parents, je les avais déjà perdus depuis longtemps.

- ANOU ! criais-je à plein poumon.

Il ralenti l'allure, mais ne s'arrêta pas pour autant, comme pour vérifier que je mesurais bien les avantages et désavantages de mon choix. Je le rattrapai en dix secondes de courses, et à peine le temps de m'arrêter, il avait déjà repris forme humaine pour me fusiller du regard.

- C'est toi que je choisi, Anou. Je veux pas te perdre. Je veux dire... je veux pas perdre mon seul ami.

Je détachai la clé de ma maison du trousseau de clé, puis la présentai à Anou. Il haussa les sourcils, dévisageant la clé.

- C'est à ça que ma famille est rattachée, soupirais-je. Je vais la laisser ici, et on va repartir sans elle. Ça te va ?

- Non, si tu fais ça, t'es cauchemar vont revenir, c'est évident, dit Anou en secouant la tête.

- Je prends le risque. T'es plus important, celons-moi.

- Important ? répéta Anou en riant. Exagère pas non plus, je suis juste un chat.

- Non, t'es tout, sauf un chat ! Enfin, si... t'es tout, carrément, et t'es aussi un chat, mais au sens figuré, t'es... t'es tout sauf un chat... enfin, peu importe, c'était censé être un compliment, mais il va complètement de travers, alors... J'ai pas envie de te perdre, c'est tout. Mais si tu le veux vraiment, vas-y, je te laisserais partir, je veux pas te retenir contre ton gré, mais je... je veux pas que tu parte, c'est tout. Parce que je...

Je m'arrêtai là, réalisant que j'en était vraiment rendu à dire n'importe quoi, alors que je pleurai en même temps. Je me retournai pour souffler et essayer de remettre mes idées en ordre, me passant les mains dans les cheveux, toujours les clés dans l'une. Sérieusement, je ne savais même pas ce que j'allais dire après le « je ».

Anou me contourna pour se mettre face à moi. Il était sérieux, même trop à mon gout. Il y avait un petit quelque chose de Josh hutcherson dans le visage qu'il s'était choisi.

- Parce que je quoi ? demanda-t-il, les yeux plissés.

- Parce que je veux pas ! m'écriais-je en écartant les bras. J'en ai marre, de perdre mes amis, j'en ai marre, et je veux pas te perdre, voila !

J'essuyai rageusement mes larmes, puis fourrais la clé de la maison dans les mains d'Anou. Il la laissa aussitôt tomber dans l'herbe, comme quoi il n'osait même pas toucher un objet hanté. Ce qui ne fit que m'exaspéré encore plus.

- T'as qu'à le dire, si c'est moi que tu veux plus voir, dis-je, les poings serrés. Ou si tu prends ma famille comme un prétexte. Est-ce que, pour toi, je suis un ami, au moins ? Ou seulement un bouche trou, parce que tu veux un ami, et puis c'est tout ?

- Bien sûr que t'es un ami, Éden ! Mais j'aime pas les fantômes, tu peux au moins comprendre ça !

- Je le comprendrais quand t'auras appris mon nom, putin, Jayden, c'est pas si compliqué que ça ! Et la clé, elle n'a qu'à rester où elle est, et on l'oubli là, il est plus question des fantômes, ok ? Je parle de moi ! Est-ce que tu veux rester avec moi, ou est-ce que tu veux partir et ne plus jamais donner de nouvelle ?

Avant même qu'il ne réponde, je senti mes larmes faire leurs retours. J'en avait marre, de pleurer, mais au point où j'en était, la prochaine étape était la perdre de contrôle, et je commençai sérieusement à avoir envie de tuer quelqu'un. Je me retournai encore une fois dos à Anou, la tête entre les mains, prenant de grande respiration pour essayer de me calmer. Le soleil me brulait, j'avais le front plein de sueur et le reste de mon corps n'était surement pas mieux, mon visage et mes mains, où la peau était exposée, me brulait atrocement, j'étais pratiquement aveugle sous la lumière. J'aurais peut-être dû abandonner Anou et retourner à la voiture, ou même m'enfoncer un peu sous les sapins de la forêt à quelques mètres de moi, mais je restais là, rôtissant sous le soleil. Anou était plus important que moi, peu importe s'il ne voulait pas le voir.

- J'ai pas envie de partir, dit Anou après un long silence. Seulement...

- Y'a pas de seulement. Tu restes ou tu pars, c'est tout.

Il y eu un autre silence, et devant l'hésitation d'Anou, je me sentais commencer à trembler. Et je le savais bien, c'était signe qu'il était temps que je parte. S'il hésitait, ça voulait dire qu'il ne voulait pas, de toute façon, alors je me penchais pour attraper la clé au sol, puis couru vers la voiture. J'étais à peine à moitié chemin quand un faucon me fonça dessus et me griffa les bras avec ces serres. Sous la surprise, je laissais tomber la clé encore une fois, et le faucon l'attrapa entre ses pattes et partit en direction du sommet des sapins, puis s'enfonça dans la forêt. Je pris une grande inspiration pour essayer d'arrêter de trembler, puis le suivit dans la forêt, les poings serrés.

Malgré la forêt, le soleil passait les branches sans aucune difficulté, et j'avais chaud à en mourir, mais je tenais bon, courant après le faucon.

- Anou ! criais-je encore une fois. S'il te plait !

Mais il ne se retournait pas, et cette fois, pas moyen de le rattraper ; il volait. Au bout de trente secondes de course, j'abandonnais, me laissant tomber assis au pieds d'un arbre, et je pleurais, la tête entre les genoux. Anou ne voulait plus de moi ? Très bien. Anou ne voulait pas de fantômes ? Encore mieux. J'ai le droit qu'à l'un des deux ? Passe encore. Mais là, lui, il part, et il prend la clé avec lui ! Du coup, qu'est-ce qu'il me reste ? Rien !

Au bout de je ne sais combien de temps, qui me semblait être au moins une heure, durant lequel je ne fis que pleurer de plus en plus fort, j'entendis un crac et des bruits de pas. J'essuyai mes larmes et relevais lentement la tête ; un type venait vers moi qui, à sa tête, aurait pu se faire passer pour mon frère jumeau.

- Change de tête, j'ai pas envie de gueuler après mon sosie.

Anou leva les mains en l'air, comme voulant dire « me frappe pas ! ». J'en avait pourtant atrocement envie, au point que j'en tremblait.

- Pourquoi tu m'as fait ça ? demandais-je, les lèvres encore tremblantes. J'ai cru que tu reviendrais pas, et que... que j'étais seul, et...

Je fermai les yeux et prit une grande inspiration, la tête appuyé contre le sapin. Je sentais encore les larmes se frayer un chemin entre mes paupière closes.

- Je comptais revenir, t'inquiète pas.

- Si, je m'inquiète ! m'écriais-je aussitôt, me levant d'un bon et tremblant comme si j'étais atteint de Parkinson. Ça doit faire une heure, que je t'attend, sous le soleil, et j'ai chaud, j'ai soif, et toi, tu... tu t'en vas, tu me laisse tout seul, et la clé...

- Je suis allé la caché, parce qu'elle t'aurait rendu cinglé.

- Et alors ? Qu'est-ce que ça aurait changé, de toute façon ? Je suis déjà cinglé.

Anou baissa la tête, comme s'il se rendait compte que j'avais raison. Il fit un pas vers moi, les bras levé, mais je l'arrêtai aussitôt :

- T'approche pas de moi. Je suis sérieux quand je disais que j'ai soif. Je suis épuisé, mais je suis encore plus en colère, c'est surement la seule raison pourquoi je suis pas déjà aveugle sous le soleil.

Je me rassis contre mon sapin, la tête basse, et Anou s'assis en face de moi.

- J'aurais voulu revenir plus tôt, mais toute ces transformations, j'étais trop épuisé. Et puis, bah, je me suis endormi. En plus, les faucons, c'est même pas des mammifères...

- Je dois en déduire que tu fais pas que les mammifères, même si tu m'as dit une fois que c'est tout ce que tu savais faire ?

- Je sais faire tout et n'importe quoi, mais les mammifères, c'est les plus facile. Tout particulièrement les félins.

- Tu es un félin.

- Justement.

- Qu'est-ce que t'as fait de la clé ?

Anou perdit aussitôt son petit sourire. Il regarda un peu partout, comme cherchant le meilleur moyen de le dire.

- Je les cachée.

- Tu l'as déjà dit. Elle est où ?

- Si je te le dis, elle ne sera plus cachée.

Cette fois, je n'y tenais plus, j'empoignai Anou par le col de son illusion de chemise à carreaux verte et le levais à bout de bras, ses illusions de jambes humaines bâtèrent l'air désespérément.

- Tu le fais exprès, ou quoi ? m'écriais-je en le secouant, et Anou ferma les yeux, visiblement apeuré. Tant mieux pour toi si t'aime pas les fantômes, mais tu seras pas toujours là, que tu le veuille ou non, tu vas mourir de vieillesse à quinze ans, comme tous les chats, moi je mourrais jamais de vieillesse. À moins que les chasseurs m'attrapent, un jour tu seras plus là et je serais seul. Je veux au moins avoir ma famille avec moi ! Eu, au moins, ils ne peuvent pas partir et m'adonner pendant des heures !

- Je veux pas t'abandonner ! dit Anou dans un couinement.

Je relâchai le col de sa chemise et il atterrit sur ses pieds, mais je le poussais pour qu'il tombe sur ses fesses. D'un côté, je me sentais atrocement mal pour ce que je faisais à Anou ; d'un autre, je me sentais encore pire pour ce que lui me faisait à moi. Et de toute façon, on peut dire que ce n'était pas vraiment moi, je ne faisais qu'obéir à ce que la voix me disait de faire. C'était ma voix, après tout, elle se devait d'avoir raison.

- T'as qu'à aller la cacher dans un endroit plus accessible ! Je sais pas, moi, quelque part ou je pourrais la trouver !

Anou hocha timidement la tête, puis se retourna, se transforma en chat puis couru dans la forêt. Et je le suivis. Arrivé à un arbre en particulier, Anou le grimpa à près de trois mètres de hauts, mais quand les branches commencèrent à se faire plus délicate, il se changea en écureuil pour faire le reste du chemin. J'entendit un écureuil couiner, mais je n'avais aucun moyen de savoir si c'était Anou ou un autre écureuil, puisque ses forêts en était bourré. Mais quelque seconde plus tard, je vis un objet brillant tomber des branches, et je tendis la main pour l'attrapé ; la clé.

Anou descendit l'arbre et, arrivé à l'une des dernières branches, se changea en humain, assis sur la branche, adossé au tronc.

- Je suis sincèrement désolé, dit Anou.

- Tu mériterais même pas mon pardon, dis-je, les poings serrés. Tu mériterais de souffrir comme j'ai souffert, juste pour voir ce que ça fait.

- Mais tu le souhaites pas, dit Anou, les yeux écarquillé.

- Peut-être.

- S'il te plait, dit Anou en secouant la tête, dit pas ce genre de truc devant... ça.

Je baissais les yeux vers la clé que j'avais toujours dans la main. C'était fou qu'un objet aussi commun puisse le faire peur à ce point. Je pris une grande inspiration, puis la tendis à nouveau à Anou, qui écarquilla encore plus les yeux.

- Qu'est-ce que tu veux que j'en fasse ?

- Va le cacher.

Anou ne répondit rien ; il ne comprenait visiblement rien à ce qui se passait dans ma tête.

- Quelque part où je pourrais le trouver, ajoutais-je. Genre, tu pourrais l'enterrer ici, pourquoi pas. Et faire une marque sur l'arbre.

- Si c'est ce que tu veux vraiment, dit Anou en haussant les épaules et baissant la tête.

- Je le veux pas. T'as aucune idée de l'effort que je fais, là toute suite, pour prendre ce que toi tu veux en considération.

- Consi-quoi ? Ce mot est trop long pour moi...

Je souris, un tout petit peu. Pendant qu'Anou avait toujours la tête inclinée, comme m'incitant à expliquer le sens de ce mot, j'éclatais de rire pour de bon. Un rire à me tenir les côtes, à gorge d'éployer. Quand je parvint enfin à relever la tête vers Anou, je vis qu'il n'était plus assis sur sa branche ; il était les deux pieds sur la terre ferme, à près de trois mètres de moi, et il continuait de reculer lentement.

- Ça va, pardon, c'était pas drôle, dis-je en essuyant les larmes qui m'avaient coulé des yeux du coup. Je sais même pas pourquoi je riais.

- Plus ça va et plus je te trouve cinglé.

- Peut-être que c'est à cause des fantômes.

Anou baissa la tête, sans rien ajouter.

- Si j'enterre la clé, tu voudras quand même toujours de moi ? demandais-je.

- Avec toi, c'est toujours mieux qu'avec personne du tout.

- En gros, je suis bouche trou.

- Quel trou ?

- Peu importe, soupirais-je. On a qu'à dire que toi aussi, c'est ce que t'es. Vas-y, creuses-moi un trou.

- Et après, tu vas... boucher le trou ?

- Bouche trou, c'est une expression. Aucun rapport avec le trou que je veux que tu creuse...

- Ah... d'accord.

Sans attendre qu'un autre sujet arrive, Anou se changea un labrador et creusa un grand trou de ses pattes avant. Quand il eut fini, il reprit forme humaine et s'éloigna du trou en reculant, me laissant la place.

- Beurk, j'aime pas les chiens, marmonna-t-il pour lui-même.

- Bah ouais, t'es un chat. C'est le stéréotype.

- Ça fait de la musique ?

- Non, soupirais-je. C'est pas « stéréo ».

- Ton... ta façon de parler est trop forte pour moi.

- Mon vocabulaire est trop avancé ?

- Je crois...

Je soupirais, essayant de passer par-dessus son ignorance et de me répéter « normal, ce n'est qu'un stupide chat ! », le fait qu'il avait une forme humaine me le faisait un peu oublier.

J'allais m'agenouiller devant le trou, pendant qu'Anou continuait de reculer lentement. Je regardai la clé dans ma main, qui semblait plus froide qu'il y a une minute. C'était surement quelque chose d'anormal dont je devrais m'inquiéter, mais sur le moment, alors que je mourais de chaud, cette fraicheur était bienvenue.

- C'est pas des adieux, dis-je, regardant la clé comme si je parlais directement à mes parents et à mes sœurs. Je vais revenir pour vous, je vous le promets.

- Tu nous abandonnes pour lui ?

Je me retournai, surpris. C'était Anou qui avait parler, du moins je crois, mais là, toute suite, il ressemblait comme à deux gouttes d'eau à mon père, et il n'avait plus son collier au cou, qu'il gardait toujours peu importe la forme qu'il prenait.

Mon père avait pris possession du corps d'Anou.

- Papa ! m'écriais-je, la gorge serrée.

Je me relevai, laissant tomber la clé dans le trou au passage. J'étais partager entre la fureur que mon père ait décidé de se servir d'Anou, et la joie de le revoir. Du coup, je n'arrivais plus à me décider quelle émotion exprimer.

- Tout ce temps qu'on ai attendu pour te retrouver... et tu nous abandonne à nouveau ?

- À nouveau ?

Peu à peu, je sentais la colère prendre le dessus.

- À nouveau ? répétais-je encore, les poings serrés. Tu crois que j'ai choisi cette vie, peut-être ? Que j'ai choisi que vous mourriez, et que je devienne un meurtrier ? Je vous ai jamais abandonner, ce n'est en rien ma faute si vous êtes mort !

- Mais tu nous abandonne, tout de même.

- C'est faux ! Je vais revenir, je le promets ! Laisse Anou tranquille, maintenant !

- Non. J'ai besoin d'un corps, pour que tu me voies et m'entende. J'ai besoin de lui, tant qu'il a déjà une forme humaine.

- Laisse-le !

Mon père secoua lentement la tête de gauche à droite, un sourire aux lèvres. Sérieusement, la mort avait grandement changé sa personnalité. Comme moi, en fait.

J'essayai de trouver une solution pour libérer Anou ; quand bien même j'étais heureux de l'avoir revu, il avait sérieusement prit possession d'Anou, et je doute que c'était le genre de chose qui allait l'aider à surmonter sa peur des fantômes. Sauf que je n'arrivai plus à réfléchir. Tout ce que je pu faire, ce fut de verser quelque larme sur l'épaule de mon père quand il me prit dans ses bras.

- Ne nous abandonne pas, me chuchota-t-il à l'oreille.

- Je vous abandonne pas. Je vais revenir. Tu sais que je tiens toujours mes promesses, non ?

Je me dégageai de ses bras et m'agenouillai devant le trou où il y avait la clé, puis poussa la terre pour le recouvrir.

- Jayden, dit mon père derrière moi. Sort tout de suite cette clé de là.

Je secouai la tête, les larmes aux yeux. Ça me faisait mal de désobéir ainsi à mon père. Mais je revoyais ce que Mimi avait fait au couple, hier soir, je ne voulais pas que mon père fasse la même chose à Anou.

Le trou était à moitié plein quand je sentis qu'on me retenait par la capuche de mon sweatshirt et qu'on me tirait par en arrière, et que je tombais de dos sur le sol d'épine. Mon père voulait sérieusement m'empêcher de partir sans la clé, et je commençai à croire que le seul moyen de sortir de cette situation serait un exorcisme, seulement, je n'arrivais pas à me rappeler comment ils faisaient, dans Supernatural. Quelques mots bizarres en latin ? Je n'étais pas convaincu que c'était ce qui allait libérer Anou. Pendant un instant, je songeai à appeler Laura et lui demander comment on peut se débarrasser d'un fantôme, mais si je réussi à libérer Anou, il va surement se retourner et me tuer, pour avoir parlé de lui à une chasseuse.

- S'il te plait, papa ! m'écriais-je en désespoir de cause. Laisse Anou tranquille, il t'a rien fait !

- Oh si, il me fait quelque chose. À moi, à ta mère, et à tes sœurs, il essaye de nous séparer encore une fois, alors qu'on vient tout juste de se retrouver.

- Peut-être que c'est lui qui avait raison depuis le début, aussi ! criais-je encore plus fort. Je sais pas ce qui s'est passé exactement, mais t'es pas mon père, t'es pas comme lui ! Mon père, il était du genre super-modèle dès que je ramenai un ami à la maison. Je crois pas que lui, il aurait pu faire du mal à mon ami.

- Je suis pas ton père ? C'est ce que tu crois ?

- Exactement !

J'avais à peine terminer mon mot qu'une douleur atroce me traversa le crâne. Je tombai à genoux, les larmes aux yeux, serrant les dents à les casser sous la pression. Je n'arrivais plus à penser à quoi que ce soit, sauf que la dernière fois que j'avais eu mal à ce point, c'était cette nuit-là, alors que je voyais toute ma famille morte sous mes yeux, et que je m'empoisonnais au sang de vampire. Même, ce n'était pas qu'une allusion ; derrière mes paupières close, je revoyais toute la scène comme si c'était réelle, et je me sentais pleurer comme un bébé ; j'aurais tout donné, allant du peu de santé mental qui me restait, pour ne jamais avoir à revivre ça. Je voyais mon père, le cou dans un drôle d'angle, les yeux et la bouche ouverte, moi essayant de le réveiller, ne pouvant me rendre à l'évidence qu'il est mort.

Puis, j'ouvris les yeux. La douleur dans mon crâne avait disparu, mais je pleurais toujours à chaude larme.

- Pour... pourquoi tu me fais... ça ? bégayais-je entre deux hochais.

- Parce que tu nous abandonne. Encore.

- C'est pas vrai !

- Si, c'est vrai.

Puis mon père disparût, laissant la place à un Anou raide comme un piquet, les yeux grands comme des billes. Je me relevais aussitôt, prit de l'envie de le prendre dans mes bras et de m'excuser, mais au moment où je fis un pas vers lui, il reprit sa forme de chat et tomba coucher, la gueule ouverte, tremblant de tout son petit corps. Je le pris dans mes bras et le secoua légèrement pour le faire réagir, mais il semblait complètement dans les vapes.

- Anou ? T'es toujours par minou ? Miaule si tu m'entends.

Il ne miaula pas. Il n'eut aucune réaction. Ce n'était pas ce qui allait m'aider à passer mon envie de pleurer, mais j'en était sûr, Anou allait se réveiller dans quelques heures, en pleine forme. Il avait intérêt.

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