Chapitre 16
J'avais passé plusieurs heures à tourner en rond dans la ville à la recherche d'une bonne cachette, avec Ben dans les bras. Le soleil commençait à se pointer quand je trouvai enfin une petite maison apparemment abandonnée, caché par une bonne épaisseur d'arbre. C'était vieux, salle, même dégueulasse, mais pour moi, c'était parfait.
J'avais foncé à l'intérieur, et je fus heureux de voir que, malgré qu'elle fût visiblement abandonnée, il y avait encore un canapé, quand bien même qu'il semblait défoncé. Je déposais Ben dedans et relevai son teeshirt pour voir sa blessure au ventre : le sang avait arrêté de couler, mais il n'avait pas cicatrisé. Peut-être à cause de la balle qui est toujours là ? Quoique, moi, quand on m'avait tiré dans le dos et que j'avais dû attendre le soir d'après pour la retirer, j'avais quand même cicatrisé par-dessus. Là, Ben ne cicatrisait pas. Je posais ma main sur sa poitrine ; je ne ressentais aucun battement, aucune chaleur. Clairement, son cœur avait arrêté de battre. Il est mort. Ou en train de se transformer ? J'espérais que ce soit ça. J'avais encore de la difficulté de m'empêcher de trembler, tellement j'avais peur.
Toutes les chances étaient contre moi. On m'avait bien dit que j'étais un cas d'exception, d'avoir survécu à la transformation à douze ans. Alors, un an de plus pour Ben, ça ne peut pas faire une très grande différence. Les chances qu'ils survivent sont minces.
Dans un besoin de bouger un peu pour me changer les idées, je partis explorer la maison. Il y avait un deuxième étage, ne contenant rien d'autre que deux chambres minuscules. Il y avait un lit et une table basse dans chacun, mais c'était tout. La seule couverture du lit était vieille et puait le mort, et je trouvais même quelque asticot sur le matelas. Pour les deux lits.
Je redescendis et allais dans ce qui aurait pu faire office de salon, mais qui ne contenait rien d'autre qu'un canapé avec un Ben mort dessus. Au fond du salon, il y avait une porte, menant à une troisième chambre, un peu mieux garnie que les deux autres d'en haut. Celle si avait plusieurs couvertures, deux tables basses, une de chaque côté du lit, et une armoire pour ramasser les vêtements, mais elle était vide. Je trouvais encore des insectes dans le lit, mais je n'y fis pas attention. Un de ces jours, si j'ai à rester ici, je ferais le ménage.
Oui, j'aimerais bien rester ici. Toujours à Miska, ma ville, mais pas dans la maison de mon enfance. Rester dans cette maison, non, je ne pourrais pas. Quand j'y suis allé, quelques heures plus tôt, la seule chose dont je pouvais penser, c'était comment ma famille était morte, et comment je me suis fait transformer en vampire. Et, aussi, le rêve qui me hante chaque jour. Mais bien sûr, je n'oubliais pas comment Charlie le chasseur m'avait retrouvé, et passé si près de nous tuer, Ben et moi. Même si, là tout de suite, Ben est réellement mort. Mais il va se réveiller, c'est obligé.
Je n'arrivais pas à voir qui était le plus cruel des deux : le vampire ou le chasseur. Les vampires tuent des innocents pour se nourrir. Les chasseurs tuent les vampires qui tuent des innocents. OK, vus comme ça, les chasseurs sont les gentils. Et donc, on peut me dire pourquoi ils ont tué Ben ?!
Je revenais de ma visite de la maison, après avoir vu une cuisine aux armoires vide et une table à manger à trois pattes et demi en son centre et une toilette empestant la merde, et allai m'assoir contre le mur du salon, regardant fixement Ben, attendant qu'il bouge, qu'il parle, qu'il fasse n'importe quoi. Mais il ne faisait rien.
En désespoir, je sortis le téléphone de Ben que j'avais toujours dans ma poche, puis composais encore une fois le numéro de Laura, qui était à peine visible dans ma main. Cette fois, elle répondit à la troisième sonnerie.
- Allo ?
À sa voix trainante, il était évident que je l'avais réveillé, pour la deuxième fois cette nuit.
- Allo, c'est Jayden, dis-je, la voix autant tremblante que le reste de mon corps.
- Ça va ?
Rien qu'au ton de sa voix, je savais que j'étais démasqué. Évidemment que je n'allai pas bien, elle s'en rendait bien compte.
- Non, dis-je, et je sentis une larme coulée sur ma joue. Tu, heu... tu pourrais répondre à une question ?
- Oui, bien sûr, mais qu'est-ce que t'as ?
- Quand j'ai été transformé, je suis resté évanoui combien de temps ?
- Près d'une journée entière. Mais pourquoi tu me poses cette question ?
J'essayai de répondre, mais tout ce que je pus faire, ce fut d'éclater en sanglots. Je n'arrivais pas à le dire, c'était trop dur.
- Ça va, prend ton temps, dit Laura.
Je hochai la tête, étant bien conscient qu'elle ne pourrait pas me voir. Il me fallut près de cinq minutes pour parvenir à dire ce qui s'était passé, et ce que j'avais fait ensuite.
- Tu crois qu'il y a des chances qu'il survive ? demandais-je.
- Je suis désolé, mais ce serait vraiment surprenant, dit Laura après quelques secondes de silence.
- Mais quand je me suis réveillé chez les chasseurs, vous m'aviez prélevé du sang pour essayer de comprendre pourquoi j'avais survécu. Vous avez trouvé quelque chose de particulier, dans mon sang ? Peut-être que Ben pourrait survivre, comme moi, si c'est moi qui l'ai transformé, non ?
Encore une fois, il y eut un long silence.
- On n'a rien trouvé dans ton sang, on en est venu à la conclusion que t'as eu de la chance, c'est tout... Ou de la malchance, voie-le comme tu veux.
- Malchance, marmonnais-je. Une terrible malchance.
Je levais les yeux vers Ben, toujours étendu dans le canapé devant moi. Il n'avait pas bougé d'un poil.
- J'aurais dû appeler une ambulance. C'était une mauvaise idée sous tous les points de vue, d'essayer de le transformer. Mais... tu peux m'expliquer pourquoi ce chasseur a tiré sur Ben ? Il aurait pu me tuer, moi ! Je ne l'avais pas remarqué. Il lui aurait suffi de me tuer, et Ben serait retourné chez lui, comme si rien ne s'était passé. Il était déjà convaincu d'être dans un rêve, de toute façon.
- Peut-être qu'il voulait un moyen de pression sur toi, puisque tu leur avais déjà échappé tout juste cinq minutes avant. Une balle dans le ventre, ça ne tue pas sur le coup.
- C'est sur moi, qu'il aurait dû tirer ! m'écriais-je. Ça ne lui aura servi à rien du tout de tirer sur Ben. Rien du tout...
Incontrôlablement, je recommençai à pleurer, roulé en boulle et appuyé contre le mur. S'il y avait bien quelque chose dont je n'avais pas besoin dans ma vie, c'était de voir un être cher mourir devant mes yeux. Un de plus. Et s'il fallait en plus que, cette fois, ce soit entièrement de ma faute...
- Jayden, calme-toi. Ce n'est pas ta faute, OK ? dit Laura à l'autre bout du fil, comme si elle avait lit dans mes pensées. Rien n'est de ta faute.
- Non, bien sûr, dis-je au bout de quelques secondes, après avoir essuyé mes larmes et repris mon souffle. C'est de la tienne, comme tu l'as déjà dit plusieurs fois. La tienne, et celle de Charlie. Vous aviez pas sus arrivé plus tôt pour tuer le vampire avant qu'il ne tue ma famille et ne me transforme. Il est là, le problème. C'est toi et Charlie. Au moins, t'as de la chance. Toi, je t'aime bien. Mais Charlie... Si je le vois encore une fois, je vais le tuer. Lui et tous les autres chasseurs.
- Hey, non ! s'écria Laura, presque en panique. Tu ne vas pas te mettre à jouer les Terminator !
- Laura, y'a pas de gentils, dans cette histoire, dis-je, les dents serrées. Désolé, mais les chasseurs sont tout aussi méchants que les vampires. Ce chasseur a tué Ben, tu comprends ? Et Ben n'avait aucune raison d'être tué !
- Jayden...
- Écoute ce que j'ai à dire, OK ? Si les chasseurs veulent tuer des vampires, tant mieux. Moi, de mon côté, je ne tuerais rien de plus que des chasseurs. Légitime défense, d'après moi.
- Jayden, répéta-t-elle encore, une pointe de colère dans la voix. Je t'avais averti. Si tu te mets à tuer pour le plaisir, je n'aurais pas le choix de te donner la chasse, moi aussi.
- C'est pas pour le plaisir. C'est parce que... merde, j'en peux plus, dis-je, et je sentis encore d'autres larmes coulées de mes yeux. Je suis désolé, Laura, mais là, je peux plus me cacher. Je vais peut-être mourir. Peut-être que c'est toi qui vas me tuer. Tant mieux. Si je vois un chasseur, moi, je vais pas me sauver, ou attendre qu'il tire en premier. Je vais le tuer. Et si je pouvais tous les tuer, ce serait encore mieux. Mais toi, je te tuerais pas. T'es mon amie. Tant mieux si toi, tu me tues. C'est sans rancune. En attendant, je vais jouer le chasseur, moi aussi. Chasser les chasseurs. Ce sera chouette.
- Jayden, NON ! s'écria Laura. Si tu fais ça...
- Qu'est-ce que je fais du téléphone ?
Laura ne répondit rien sur le coup, surprise par mon changement de sujet soudain.
- Quoi ?
- C'est le téléphone de Ben. Qu'est-ce que j'en fais ?
- Débarrasse-t'en au plus vite.
- Et Ben, lui ? S'il est mort, je fais quoi de son corps ?
- Ramène-le à ses parents.
- Merci. T'es pas totalement contre moi, en fin de compte.
- Jayden...
Sans attendre la suite, je fermai l'appel, puis cassai le téléphone en deux entre mes mains, aussi simplement que si c'était un morceau de carton, puis en quatre, et en huit, me retrouvant avec des confettis métalliques dans les mains. Jusqu'à ce que ce qui reste de la pile décide de laisser échapper une sorte de liquide, qui me brula les mains, et je laissais retomber les débris au sol, secouant les mains de haut en bas, puis les essuyant ses mes jeans pour en retirer le liquide, qui se mit ensuite à me bruler les jambes, où je l'avais essuyé.
Note à moi-même : les batteries de téléphone peuvent être utilisé comme armes contre les vampires... bah ouais, pourquoi pas.
Je baissais les yeux vers mes mains où, dans chaque paume, le liquide avait laissé des cloques rouges. Non, ce n'était pas la batterie de téléphone. C'était la chaleur. Au même titre que la lumière, c'est vraiment toute source de chaleur, qui peut être utilisée comme armes contre les vampires. Bon à savoir. Parce que les vampires sont tout aussi cruels, si ce n'est pas plus, que les chasseurs. Je n'y peux rien si j'en suis un, et je n'y peux rien si je n'ai pas le choix de tuer et de boire du sang pour survivre. Je sais que c'est mal. Mais aucun état d'âme ne pourra m'empêcher de tuer tous les autres.
Je levais les yeux vers Ben. Il ne donnait toujours aucun signe s'il allait se ressusciter ou pas. Selon Laura, la transformation, ou au moins la mienne, dure près d'une journée entière. D'ici là, je serais fixé.
Une journée entière avant de savoir si Ben est vraiment mort, s'il faudra que je le porte dans mes bras jusque chez ses parents. Toute une journée à savoir si j'ai vraiment tué Ben.
J'abaissai à nouveau les yeux vers mes mains, qui me faisaient mal quand j'essayai de refermer les poings. Je me suis fait tirer dessus deux fois. Et maintenant, je me brule, genre deuxième degré, peut-être ? En plus de ça, j'avais trop peu dormi, ces derniers temps, j'en avais la tête qui tournait, malgré la peine qui me comprimait le cœur. Au sens figuré, bien sûr... puisque mon cœur ne peut même pas battre.
J'avais soif de vengeance. Et autre.
Je sortis mon pistolet de derrière mon dos, retirai le chargeur, comptai les balles, puis le remit le chargeur. Il manquait cinq balles. Qui voulait donc dire que j'avais en tout, avec mon deuxième chargeur, vingt-cinq balles.
Je repensais à Laura, quand elle avait dit qu'il y avait peut-être mille chasseurs, dans la région seulement. Sans compter les vampires...
Vingt-cinq balles, je ne vais pas aller loin, avec ça. Il m'en faut plus.
- T'inquiètes pas, Ben, dis-je sans même lever les yeux vers lui, sachant pertinemment que je parlais dans le vide. Je vais revenir vite.
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