Chapitre 14
Après l'épisode des policiers, je m'étais enfoncé encore un peu plus dans la forêt, mais juste assez près de la route pour ne pas la perdre de vu. Je regrettai vaguement d'avoir tué les policiers ; ils n'avaient rien fait, ils étaient même gentils avec moi. Mais, bon, je suis un vampire. Je tue tout le monde tout le temps, c'est plus fort que moi. Et si je les avais suivis, ils auraient bien fini par faire le rapprochement de mes comportements étranges. Et surtout, les chasseurs m'auraient retrouvé. Ils n'ont pas eu de chance en ce qui me concerne, mais une balle bien placée entre mes deux yeux et voilà, ma courte existence s'achèvera. Tout simplement. Pouf, plus de Jayden, et on en parle plus.
Le soleil était toujours visible, mais il était tellement bas qu'il ne me faisait ni chaud ni froid. Une dizaine de minutes, tout juste, et il aura disparu. J'avais couru aussi vite que j'avais pu, arrêtant pour me cacher derrière un arbre quand j'entendais une voiture de police passer – et j'en avais entendu beaucoup -, pour finalement me retrouver ici, au beau milieu d'une ville que je connaissais parfaitement : Miska. J'en étais tellement heureux que j'aurais pu me mettre à pleurer. Une toute petite minute de course, encore, et je serais chez moi. Chez moi !
Je dus prendre une grande inspiration pour me changer les idées, puis allai me cacher dans une ruelle. Malgré que je n'aie jamais été particulièrement populaire à l'école, avant, je me doutai bien que n'importe qui serait en mesure de me reconnaitre, malgré mon teint pâle et mes yeux rouges. Ce qui s'était passé chez moi, avec l'autre vampire, n'avait certainement pas passé inaperçu, quand bien même que ça c'est passé il y a plus de dix mois. Je préférais ne pas prendre de chance.
Caché à l'ombre de ma ruelle, je regardai les piétons et les voitures passer. Je préférais rester là et attendre la nuit plutôt de risquer d'être vu. Et en plus, malgré la joie intense que je ressentais à être ici, dans ma ville, j'avais les yeux qui se fermaient d'eux même, à être resté debout toute la journée. En vingt-quatre heures ou presque, je n'avais dormi qu'une heure, dans le cabanon du vieux.
Je m'installai confortablement, prêt à m'endormir, quand je remarquai, un peu plus loin devant moi, un chat qui me fixait, sans bouger. Il avait l'air prêt à sauter sur une proie. Il était maigre ; malgré la distance j'arrivais à voir les os en travers sa fourrure grise et blanche. Sans y faire plus attention, je fermai les yeux, et au même moment, le chat poussa un miaulement étonnamment fort. J'ouvris à nouveau les yeux ; il avait profité du moment que je ne regardai pas pour s'avancer jusqu'à moi, reniflant ma main.
- J'ai rien à manger sur moi.
Le chat miaula encore, puis se blotti contre moi et ferma les yeux, se mettant à ronronner. Plutôt affectif, pour un chat de gouttière... Quand j'avais huit ans, on avait un chat, qui ne m'avait jamais laissé le prendre dans ses bras. On l'a eu deux mois, puis il s'est sauvé. Mais ce chat, en l'espace de trente seconde, m'a déjà démontré plus d'affection que l'autre en deux mois.
- T'es bizarre, minou. Du coup, je t'aime bien.
Le chat leva la tête, montrant bien le collier qu'il avait au cou, où il était accroché une plaque bleu écrit « Anou ». Une façon de me dire qu'il ne s'appelle pas minou. Et pourtant... j'aurais juré que ce collier n'était pas là avant.
Je retournai la plaque ; pas d'adresse, pas de numéro de téléphone, pas de nom de propriétaire. Rien d'autre que le nom du chat. Le chat recula la tête pour que je lâche la plaque, puis s'approcha à nouveau pour me lécher la joue. Quand il s'éloigna pour que je puisse le voir entièrement, le collier et la plaque avait disparût.
- Ouais... t'es bizarre, Anou.
Anou miaula à nouveau, un long miaulement bizarre, qui aurait presque pu sonner comme un « pas plus que toi ! ». Du coup, je préférais ne pas insister. J'étais peut-être en train de devenir cinglé, je n'étais pas encore rendu au point de me disputer avec des chats de gouttières.
J'ouvris les yeux un peu plus tard sans même me rendre compte que je m'étais endormi. Il faisait plus sombre que tout à l'heure, ce qui, pour moi, était une bonne chose. Et Anou le chat avait disparue, ce que je trouvai un peu triste, mais je préférai encore essayer de l'oublier. Ça ne m'étonnerait même pas que ce chat n'ait été que le fruit de mon imagination... Je me levais du coin de ruelle où je m'étais endormie, m'étirai un peu, puis allai sur la rue principale.
À ma grande joie, pratiquement rien n'avait changé durant mes dix mois d'absence. Les seules différences majeures que je pus trouver, c'était une boutique de vêtement qui avait changé d'endroit, et un autre, un restaurant de sushi, qui avait fermé ses portes. Je n'ai jamais aimé les sushis, de toute façon.
Malgré l'heure, il y avait encore quelques piétons dans les rues, et quelques voitures. J'aurais voulu mettre le capuchon de mon sweatshirt, mais je l'avais abandonné dans le cabanon. Idée idiote. Qu'est-ce qui va se passer, si quelqu'un me reconnait ? La police va se ramener vite fait, c'est certain. Et puis, ils me cherchent déjà. Peut-être qu'ils savent que c'est chez moi que je veux aller ? Peut-être que, en arrivant là-bas, je ne vais trouver que des policiers, mêlé dans leurs rangs quelques chasseurs.
Je m'arrêtai de marcher, les poings serrés. Si près du but, mais non, je ne peux pas retourner à la maison. Quand bien même que je me tromperais et qu'en arrivant là, il n'y a personne, ça ne voudrait dire qu'une chose : la police, et tout particulièrement les chasseurs, sont de grand crétin. C'est vrai, il ne faut pas être Einstein pour savoir que j'aurais envie d'y retourner, un jour ou l'autre. Et ce jour, ou cette nuit, plutôt, c'est aujourd'hui. Ou aujourd'nuit... aunuit'hui... Arg, dix mois plus tard, et je n'arrive toujours pas à m'habituer au concept jour nuit...
Je levai la tête vers le ciel, poussant un grand soupir pour démontrer mon exaspération, et vis que, de l'autre côté de la rue, il y avait l'église. Derrière, un peu plus loin, il y avait le cimetière. Là où ma famille est enterrée. Peut-être que les chasseurs surveillent ces lieux aussi. Peut-être même qu'ils surveillent toute la ville, comme celle où habite tout un tas d'autres vampires, dont Marcus, Anik, Seb... Moi-même pour près de dix mois. Et que je n'ai jamais été foutu de connaitre le nom de cette ville.
Je passais la main derrière mon dos, empoignant mon pistolet sans même le sortir de sa cachette, puis m'avançai d'un pas décidé vers le cimetière. Si les chasseurs sont là à m'attendre, j'espère qu'ils sont prêts, parce que moi, je le suis.
Il me fallut près d'une heure pour retrouver la pierre portant le nom de toute ma famille. En fait, je n'usais que la moitié de ma concentration à la retrouver, l'autre moitié occupée à regarder dans toutes les autres directions, cherchant des gens suspects qui pourraient être des chasseurs. Mais je n'en trouvai pas. J'avais trouvé la pierre tombale.
Quand je la vis, je m'arrêtai aussitôt de respirer. Elle était tout au fond du terrain, et elle était énorme. Normal, puisqu'elle était destinée pour quatre personnes. Du moins, c'est ce que je me suis dit, avant de lire mon nom, en dessous de celui de mon père et au-dessus de celui de Lily.
Alors quoi, ils ont retrouvé mon corps aussi ? Est-ce que je suis mort et que j'ai tout imaginé ce qui s'est passé ses dix derniers mois ? Non, mais c'est quoi, ce bordel ? Pourquoi il y a mon nom, sur cette pierre ? Comment ont-ils pu en venir à la conclusion que je suis mort, si je n'étais pas là ?! OK, je sais, je me rappelle parfaitement du moment : je me suis évanoui. Essayez de faire différemment si, alors que vous êtes en train de vous étouffer grave avec du sang de vampire, vous voyez chacun des membres de votre famille morte à quelques mètres à peine de vous. Vous aussi, votre cerveau aurait lâché, j'en suis sûr. Ce n'est pas pour autant que je suis mort ! Techniquement parlant.
Je m'asseyais devant la tombe, six pieds au-dessus du cercueil. C'est ironique quand on sait que, celons les légendes, les vampires dorment dans des cercueils. De toute ma famille, je suis le seul à être devenu un vampire, et je suis le seul qui n'ai jamais touché de cercueil de ma vie. Et puis, pourquoi faudrait-il dormir dans des cercueils ? Il existerait un genre de loi ancienne de vampire nous interdisant de dormir dans un lit ?
- Alors, sœurettes, je vous ai manqué ? marmonnais-je en fixant les noms Melissa et Lily sur la tombe. Caché dix mois de temps, c'est bien suffisant pour dire que j'ai gagné la partie, hein ? Avouez-le, je suis trop fort pour vous. (Je levai les yeux vers le nom de mes parents, Cindy et Frederick). T'es pas trop en colère contre moi, maman ? Ça fait dix mois que j'ai pas rangé ma chambre et que je t'ai pas aidé à nettoyer la cuisine après les repas. Et papa, ça fait tout aussi longtemps que j'ai pas tondu le gazon dans la cour. Et puis... j'ai tué des gens, aussi. Pour être honnête, j'ai perdu le compte, mais je crois que j'en ai tué cinq. Ou peut-être six. Je suis désolé, sincèrement, mais il le fallait. Je n'avais pas le choix... Pardonnez-moi.
Je ne savais plus vraiment quoi dire de plus, même si, du coup, je me sentais atrocement mal. Je regardai cette fois mon propre nom, me demandant presque s'il fallait que je dise quelque chose pour moi-même. Ou plutôt le moi d'avant. Le Jayden pour qui la pire chose qu'il n'avait jamais fait, ce fut de pousser un élève dans les escaliers. Et le pire, là-dedans, c'est que je ne me souviens même plus de la raison, pourtant je savais que j'en avais eu une bonne. Mais ce fut un mal pour un bien, de toute façon, parce que j'avais été renvoyé de l'école. Dans l'autre école que j'avais été ensuite, à l'autre bout de la ville, c'est là que j'avais rencontré Ben, Sophie, Jimmy et Timmy, enfin tous les amis que j'avais. Eux, de ce que j'en sais, ils sont toujours en vie, contrairement à d'autres. Je suis sûr que je pourrais, juste comme ça, aller chez eux, lancer des pierres aux vitres de leurs chambres pour les réveiller, et dire : « Coucou ! Je suis revenu d'entre les morts ! C'est chouette, hein ?! » Et puis on en rirait, comme s'il n'y avait rien de plus commun, on se dirait quelque banalité dans le genre :
- Alors, qu'est-ce que t'as fait de t'as journée ?
- Qui, moi ? Oh, rien... J'ai fait mes devoirs de math, j'ai joué au foot avec les jumeaux, j'ai passé presque toute la journée chez eux. Et toi ?
- Rien de particulier, comme d'habitude. J'ai tué deux policiers. C'est dommage, ils étaient gentils, mais tu sais ce que c'est...
- Ouais, c'est triste. Alors, ça te dit, un ciné ? Il y a un film trop bien que j'aurais vraiment envie d'aller voir !
- Oh non, pas pour moi. Je supporte pas très bien la lumière, alors un film...
- Ouais, bon... Une partie de foot ?
- OK.
Je suis sûr qu'à rester seul pour toujours et à jamais, je vais finir assez cinglé pour m'imaginer que ce genre de petite conversation dans ma tête est tout à fait réel. J'ai quitté Laura hier matin, et je souffre déjà de la solitude.
Je levais la main pour bien voir, dans ma paume, le numéro qui y était toujours. Il commençait à s'effacer, et j'avais l'impression que c'était le moment ou jamais d'appeler Laura. Mais je n'avais pas de téléphone sur moi, et je n'avais pas vraiment envie de partir à la recherche d'un téléphone. Je ne me sentais pas vraiment prêt à quitter la tombe. Même si je savais que ce n'était pas pour la tombe que j'avais fait tout ce chemin. C'était pour la maison.
J'entendis un bruit derrière moi, et je me relevai aussitôt, pointant de mon pistolet l'origine du son. Je ne voyais rien de suspect, mais j'étais assez sûr d'avoir vu du mouvement. Je m'approchai lentement, droit devant moi, à trois rangées de pierre tombale plus loin.
- Qui est là ?
Personne ne me répondit, par contre, j'entendis un son étrange, comme quelqu'un qui pousse un « oh ! », mais qui avait eu le temps de cacher sa bouche de ses mains avant que le son ne sorte. Toujours le pistolet bien haut, je regardais dans toutes les directions, m'attendant à voir les chasseurs débarquer. J'avais l'impression que je m'avançai tout droit dans un piège. J'aurais peut-être dû me retourner et partir à toute vitesse dans le sens contraire, mais la curiosité l'emportait. J'avais l'impression que je le regretterais, si je n'allais pas voir qui ou quoi se cachai par là.
- Qui est là ? répétais-je. Montrez-vous !
Je n'étais plus qu'à une rangée de pierre tombale de l'origine du bruit, et cette fois, j'en étais sûr à cent pour cent : il y avait quelqu'un qui se cachait derrière une tombe. Je voyais un pied qui dépassait.
Je m'arrêtai d'avancer, à un mètre de la tombe. Je lançai un rapide coup d'œil dans toutes les directions : je ne voyais personne de caché ailleurs, alors, si c'est un piège, je n'en voyais pas le sens.
Alors, je pris une grande inspiration, puis contournai la pierre à toute vitesse. En une fraction de seconde, j'étais enfin devant la personne qui m'avait espionné, mon pistolet contre sa tempe.
Cette personne, un gars qui semblait avoir treize ou quatorze ans, tenant un petit bouquet de fleurs entre ses mains, était recroquevillé contre la tombe de Jeffrey Ferguson - mort en 1945, et essayait de regarder à la fois moi et le canon de mon pistolet, ce qui le faisait loucher. Il avait la bouche grande ouverte en une expression de joie intense, ce qui me troubla profondément. Sa réaction n'allait pas du tout avec la situation.
J'abaissai mon pistolet, essayant de comprendre ce qui le rendait si joyeux, alors que, lentement, il refermait la bouche, pour ensuite montrer un énorme sourire. Il me tendit le bouquet de fleurs, puis dit :
- Je savais que t'étais en vie, Jay !
Il se releva d'un bon et me serra dans ses bras très fort. Je restai parfaitement figé, alors que je constatais que cette personne avait de bons muscles. Sa carrure ne correspondait à personne que je ne connaissais avant. Il était plus grand de moi de presque une tête, mais pas si grand que ça. Il n'avait clairement pas fini de grandir.
Je le repoussai légèrement, ne voulant pas lui faire mal après cette démonstration de gaité. Il continuait toujours de sourire, me regardant d'en haut.
- Qui...
Je m'interrompis quand la réponse me vint aussitôt. Merde, ce qu'il avait changé en dix mois. Il avait grandi, il avait plus de muscle, et les boutons d'acné étaient bien présents. Mais c'était lui.
- Ben ?
- Jay ! s'écria-t-il encore.
Il me prit encore une fois dans ses bras, comme s'il ne lui manquait plus que je dise son nom pour confirmer que soit bien moi. Il ne semblait pas se soucier une seule seconde que j'avais mon nom sur une pierre tombale.
- Heu... qu'est-ce que tu fais là ? demandais-je.
- Vendredi 13 ! C'est un vendredi 13, aujourd'hui ! J'ai toujours su que, si tu étais toujours en vie, ce serait cette journée-là que tu reviendrais ! Chaque vendredi 13, je suis venu. Mais t'inquiètes, je venais plus souvent que ça, hein ! parce que, avec aujourd'hui, ce n'est que le troisième vendredi 13, depuis ta mort. Mais je savais que tu étais toujours en vie ! Je le savais !
Il essaya de me prendre dans ses bras encore une fois, mais je m'éloignai aussitôt. Ben abandonna l'idée, mais il continuait toujours de sourire de toute ses dents. Moi, pour ma part, j'étais trop sous le choc pour faire autre chose que de le regarder fixement.
- Comment tu savais que j'étais toujours en vie ? demandais-je. C'est parce qu'ils n'ont pas retrouvé mon corps ?
- Qu'est-ce que tu racontes ? dit Ben, son sourire disparaissant de moitié. Bien sûr qu'ils l'ont trouvé... Je t'ai vu dans le cercueil... (Il frissonna, perdant définitivement son sourire. Il semblait avoir perdu toute la joie qu'il avait eue en me voyant.) J'en fais encore des cauchemars. Je savais que t'étais toujours en vie parce que je refusais d'accepter le contraire, c'est tout.
- Ah, marmonnais-je. Merci.
Ben baissa les yeux comme si, sur le dernier point, il avait honte. Je l'imaginai assez bien à de nombreuses séances chez le psy, racontant comment la famille de son meilleur ami s'était retrouvée toute morte, dans un grand bain de sang.
Réalisant que Ben regardait le pistolet que j'avais toujours dans les mains, je le ramassai derrière mon dos.
- Je n'étais pas mort, dis-je en secouant la tête. Je ne sais pas comment c'est possible, mais je n'ai jamais été dans un cercueil.
- J'ai pas halluciné, dit Ben en fronçant les sourcils. T'étais mort, et t'étais dans le cercueil. Si ça se trouve, c'est toi, là tout de suite, qui es une hallucination. (Il le disait avec un tel calme, comme si ça lui arrivait souvent, d'avoir des hallucinations. Je me sentais mal, à savoir que, si c'est le cas, c'est de ma faute, ou plutôt la faute à l'autre vampire.) Comment ça se fait que tu sois là ? Exactement pareil qu'au dernier jour. T'as pas grandi d'un centimètre. Sauf que t'es pâle et que t'as les yeux rouges. T'es un fantôme, revenu des morts ? Un genre de réincarné ? Tu viens tout juste de sortir de ta tombe, et là t'arrives pas à réaliser que t'es mort. J'ai déjà vu ça dans un film.
Je secouai la tête, n'arrivant pas à trouver de réponse adéquate. Et je n'arrivai pas à comprendre comment il aurait pu me voir dans un cercueil. À moins qu'ils aient eu le temps de faire toute la cérémonie et de m'ensevelir six pieds sous terre, puis de me déterrer et de m'amener chez les chasseurs, tout ça pendant que j'étais inconscient. Peut-être que j'étais resté inconscient bien plus longtemps que ce à quoi je m'étais imaginé, mais j'avais des doutes.
- Je ne suis pas mort, dis-je en détournant le regard. J'étais le seul survivant. Je me suis évanoui. Je me suis réveillé ailleurs. C'est tout.
- Ailleurs ? Genre, t'as été kidnappé ?
- En quelque sorte.
Son calme me troublait encore plus que l'avait été sa joie de me voir. Il semblait tellement... différent. Il ne lui restait plus grand-chose du Ben que j'avais connu, autant physiquement que mentalement.
- Et les autres ? demandais-je. Timmy, Jimmy, Sophie... ils vont bien ?
- Ouais, surement, dit Ben en haussant les épaules. On ne se parle plus vraiment... Ils m'ont rejeté du groupe, disons. J'ai trop changé. Mais de ce que j'en sais, ils se portent très bien. Ils n'en ont rien à foutre, que tu sois mort. Tant pis pour eux, c'est moi qui avais raison.
Là-dessus, j'étais tellement sous le choc que j'arrêtai de respirer. Alors, si j'ai bien suivi, Ben a perdu tous ses amis, il va régulièrement chez le psy, il est sujet à des hallucinations, il dit que je suis encore en vie alors même qu'il m'a vue dans un cercueil... et il est venu porter des fleurs à la pierre tombale de ma famille au beau milieu de la nuit.
- Tu devrais peut-être, heu... passer par-dessus, dis-je nerveusement. Faire ton deuil. Oublie que tu m'as vu, OK ? Dis-le : Jayden est mort. Et maintenant, retourne te coucher. Demain, t'iras voir Timmy et Jimmy, tu leur présenteras des excuses...
- Mais t'es pas mort, dit-il, me coupant la parole. T'es là, devant moi. J'avais raison depuis le début.
- Non, Ben, je suis mort ! dis-je, commençant à perdre les nerfs. Tu veux savoir ? Mon cœur ne bat même pas ! Je suis cent pour cent morts !
- Vraiment ? Je peux voir ?
Sans attendre de réponse, il posa sa main sur ma poitrine, le regard dans le vague, attendant de sentir les battements de cœur qui ne viendront jamais.
- Ben, soupirais-je, commençant à avoir de la difficulté à me retenir de pleurer. T'es devenu complètement cinglé.
- Oui, c'est ce que j'ai entendu dire, soupira-t-il. C'est parce que tu m'as beaucoup manqué. Mais ce n'est pas grave, puisque t'es revenu. C'est fou, ton cœur bat vraiment pas !
- Ben, lâche-moi ! m'écriais-je en retirant sa main. Il n'y a plus rien qui soit en vie, en ce qui me concerne. Je n'ai plus que mon cerveau, et puis j'ai des doutes qu'il soit entier. Je suis un zombie, voilà ce que je suis ! Alors, si tu ne veux pas que je te bouffe le cerveau, tu devrais partir tout de suite, et oublier que tu m'as vue.
- Alors tu vas devoir me bouffer le cerveau. De toute façon, moi non plus, il n'est plus vraiment entier. Je serais une perte pour personne, surtout pas pour moi-même.
Ben me présenta son poignet, et sur le coup, je ne pus empêcher une larme de couler, que je m'empressais d'essuyer. Sur son poignet, il y avait une épaisse cicatrice. Dans le genre qu'il aurait essayé de s'ouvrir les veines d'un coup de couteau.
- En fait, je serais une perte pour mes parents, et ma sœur. Ils avaient beaucoup pleuré, cette journée-là. Est-ce que t'es vraiment mort, là tout de suite ?
J'essayai de répondre, mais j'étais incapable de produire le moindre son. Je hochai la tête, redoutant la suite. Je commençai à croire que je n'aurais jamais dû revenir à Miska.
- Si t'es mort, alors, pas de problème, je peux me confier à toi, hein ? Eh bien je suis gay, et j'étais amoureux de toi.
- Ben...
Je n'arrivais plus à parler. J'étais tellement sous le choc, que même quand il me prit encore dans ses bras pour m'embrasser, je me laissais faire. Son baiser dura cinq secondes, durant lequel je restais totalement immobile. Puis Ben s'éloigna d'un pas, un sourire au visage.
- Tes lèvres ont un gout de rouille, dit-il dans un petit rire. Et ça doit être vrai que t'es mort. T'es vraiment froid, comme un bloc de glace. (Il marqua une pause, passant ses doigts sur ses lèvres comme pour marquer la sensation dans sa mémoire.) C'était mon premier baiser. Je suis contant que je l'ai fait avec toi. Même si je suis probablement en train de rêver. (Il marqua une autre pause, perdant soudainement son sourire, pour me dévisager.) Et toi ? Est-ce que t'ai gay ?
- Eh bien, bredouillai-je. (J'avais le cerveau en bouilli à essayer de comprendre ce qui se passait. Formuler une phrase entière devenait du coup un peu compliqué). Je... je ne me suis jamais vraiment posé la question. Heu... En fait, je suis devenu immortel avant de taper la puberté, du coup... Heu, je sais pas... Je crois... (Je levai les yeux vers Ben, qui me regardait nerveusement. Si mon cœur battait encore, il aurait surement fait un monumental BOUM.) Je crois que oui. Oui, je le suis !
Le sourire de Ben se fendit à nouveau d'un énorme sourire, alors qu'il me prenait dans ses bras pour m'embrasser encore une fois, plus longuement. J'étais tellement heureux que je parvins presque à ressentir un réel battement de cœur dans ma poitrine.
- Dis-moi, cette fois... commença Ben en reculant la tête pour mieux me voir. Est-ce que t'es mort ?
- Je ne me suis jamais senti aussi vivant depuis ses dix derniers mois, dis-je dans un rire. Je t'assure, ça vient réellement de se passer, t'as pas halluciné !
- OK, mais t'es mort, ou pas ?
Je levai les yeux pour le regarder : il semblait sérieux, même trop sérieux à mon gout. Je me dégageai de ses bras et reculai de deux pas, mettant les mains dans les poches. Malgré que j'essayasse d'être aussi sérieux que lui, j'avais toutes les difficultés du monde de m'empêcher de sourire encore. J'aurais voulu que ça dure toute la nuit. Vraiment, j'avais toujours vu Ben comme le meilleur ami que je n'avais jamais eu, je n'avais jamais réalisé que c'était bien plus que ça.
- Réponds-moi, dit Ben. Tes lèvres... ne gouttent pas la rouille. Ils goutent le sang.
Je pris une grande inspiration, n'osant plus le regarder dans les yeux.
- Crois-moi, t'as pas envie de connaitre la réponse... (Je regardai dans toutes les directions, essayant de trouver de l'inspiration. Mon regard s'arrêta sur la tombe de ma famille, un peu plus loin.) Il faut que j'aille chez moi. Après, il faut que je reparte.
- Pourquoi ? s'écria-t-il aussitôt. Pourquoi il faudrait que tu repartes ? Tu viens juste d'arriver !
- Je ne veux pas avoir ta mort sur la conscience ! m'écriais-je. Je suis dangereux. J'ai déjà tué des gens. Et... Il m'arrive de perdre le contrôle. Je ne veux pas que ça arrive si t'es dans le coin.
- Dommage. (Ben me prit la main, la serrant fort entre les siennes. J'arrivais presque à sentir le sang circuler et les battements de son cœur.) Je te suis.
C'était la réponse que je redoutais, mais je ne pus m'empêcher de sourire. J'avais de bonnes raisons de croire que d'aller cher moi pourrait être dangereux. Y aller avec Ben, c'était mille fois pire.
- OK, allons-y.
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