Chapitre 10
J'étais couché sur le dos, sur la banquette, à fixer le plafond de la voiture depuis au moins dix minutes, dans le grand silence, quand Laura se mit à parler toute seule. Il me fallut un moment avant de réaliser qu'elle parlait au téléphone. Elle disait, à d'autres chasseurs, qu'elle ne se sentait pas top, alors elle arrêtait pour aujourd'hui. Du même coup, elle ne viendrait pas demain non plus. J'étais à la fois heureux et triste. Du côté heureux : deux jours seuls avec Laura. Du côté triste : seulement deux jours seuls avec Laura.
Il nous fallut près de deux heures de route pour arriver à destination, deux heures passées dans un silence embarrassant. J'espérais, du coup, que ce ne serait pas la seule chose que je verrais pour ses deux jours.
C'était une petite maison brune dans une cours minuscule, dans un cartier bourré d'autres maisons dans le même genre. Je n'étais pas vraiment sûr du choix de destination de Laura : et si je me prenais d'une folie meurtrière comme quand j'avais tué Quirin ? Mais, en réalité, je n'y croyais pas vraiment. En deux heures couchées sur la banquette, j'avais finalement réussi à me calmer. Il ne restait plus qu'à voir combien de temps ça allait durer.
- Bienvenue chez moi, dit Laura.
Elle passa un bras autour de mes épaules et m'entraina vers la maison.
- Je croyais que tu vivais chez les chasseurs.
- Non. Enfin, c'est vrai, j'y dors souvent. Mais pas aussi souvent qu'ici. Ici, c'est le vrai chez-moi. S'il fallait que tous les chasseurs dorment là-bas, il n'y aurait jamais assez de chambres !
- Il y en a combien, des chasseurs ?
- Quelques centaines... Mille, peut-être, dans la région.
J'ouvris la bouche, mais aucun son n'en sortit. Mille ? Dans la région, seulement ? Marcus avait raison, j'allais me faire tuer.
Laura ouvrit la porte et j'entrai en premier. La porte menait directement à un petit salon, où il y avait une bibliothèque bourrée de livres, et une télévision minuscule. On voyait tout de suite où étaient ses préférences.
Laura entra à ma suite et alluma la lumière. Je plissai les yeux, mais je voyais quand même assez bien. Pour l'instant.
- Je vais allumer une chandelle, ça ferra moins de lumière, dit-elle.
Elle alla près de la table basse devant le petit canapé deux places du salon, où il y avait une bougie en son centre, puis ouvrit un petit tiroir qu'il y avait en dessous, en sortie un briquet, puis alluma la bougie. La petite flamme orange qui apparut me fit presque autant mal aux yeux que la lumière du plafond, que j'allais éteindre.
J'allais m'assoir près de Laura, sur le canapé, et me roulai en boule, enfoncé bien confortablement dans mon coin. Laura me fit un petit sourire, puis détourna les yeux, tout aussi gênés que moi.
- Je suis vraiment désolé, pour ce qui s'est passé, tout à l'heure, dis-je. Je sais pas ce qui m'a pris, j'avais vraiment pété un câble.
- Ça va, ce sont des choses qui arrivent, dit Laura en haussant les épaules.
Je repensais à Quirin, qui avait dit : « Oh non, c'est pas le moment », comme si, effectivement, c'était des choses qui arrivaient souvent.
- J'aurais pu tuer quelqu'un. Je veux dire, un humain... normal. Si j'avais tué quelqu'un d'autre que Quirin, qu'est-ce que tu aurais fait ?
- Tu ne l'as pas fait, c'est ça l'important, dit Laura en secouant la tête. Ne me pose pas ce genre de questions.
Ce fut mon tour de baisser les yeux. Je me sentais mal, pour Laura. J'avais l'impression de lui compliquer l'existence.
- Qu'est-ce qui va se passer, si un autre chasseur attrape un vampire de mon... enfin... (je pris une grande inspiration, essayant de ne pas montrer le fait que j'étais vraiment triste de les avoir quitté.) Eux. Et qu'il lui dit ce que tu viens de faire pour moi. Est-ce qu'ils vont essayer de te tuer ?
- J'expliquerais ma version. Ils étaient trop nombreux pour moi, alors j'en ai pris un en otage, et je suis parti avant que ça vire au bain de sang. Mais qu'ensuite, je ne t'ai pas tué, car sinon, ils se seraient tous lancés sur moi, et je serais morte.
- Alors pourquoi t'as dit que tu ne te sentais pas top ?
- J'avais ma claque des vampires pour aujourd'hui. Après avoir été coincé, seule, par une quinzaine de vampires, ça se comprend.
Je hochai la tête, sans rien ajouter. Moi, je ne voyais pas de faille, mais j'étais sûr que les chasseurs ne s'arrêteraient pas là.
- J'espère qu'il ne t'arrivera rien à cause de moi, soupirais-je.
- T'as pas à t'inquiéter pour moi, assura Laura en me passant la main dans les cheveux. En fait, je suis vraiment contente de t'avoir retrouvé. Tu m'avais beaucoup manqué.
Elle s'approcha de moi sur le canapé et me pris dans ses bras. Je me laissai faire, même si la chaleur de son corps était vraiment quelque chose, alors que moi, j'étais tellement froid que je voyais la chair de poule sur les bras de Laura.
- Toi aussi, tu m'as manqué, maman, marmonnais-je. Je veux dire... Laura.
Je pris une grande inspiration, espérant qu'elle ne m'avait pas entendu. Mais Laura me serra encore plus fort. Malgré tout, je ne pus m'empêcher de sourire. Laura pourrait vraiment être une mère, à sa façon.
Nous passâmes la nuit sur le canapé, à parler de n'importe quoi et de rien. C'était fou comme sa présence me faisait du bien. Une présence humaine, pour une fois. Qui n'avait pas pour but de me rendre plus fort physiquement en me faisant courir toute la nuit autour de la maison (de toute façon, avec les voisins tout près, ça n'aurait pas été vraiment subtil) et plus fort mentalement, en me traitant de toute sorte de noms au moindre signe de faiblesse. Il était peut-être cinq heures du matin quand Laura, n'y tenant plus, tomba endormie, toujours sur le canapé. Je m'étais pris un livre dans la bibliothèque – une histoire de vampire, pourquoi pas ? – et fut vraiment perturbé par l'histoire. Une histoire d'amour entre une humaine et un vampire qui brille ?
Deux heures plus tard, le soleil commençait à se lever. Je remis le livre dans la bibliothèque, à côté de ses trois autres tomes – sérieux, cette merde avec quatre tomes ! Puis, à contrecœur, j'allais réveiller Laura. Il lui fallut un moment pour se réveiller, mais quand elle réussit enfin à focaliser son regard sur moi, elle comprit aussitôt le problème.
- Viens, j'ai une chambre pour toi, dit-elle en me prenant la main et m'entrainant dans la maison.
Elle s'arrêta devant une porte, juste à côté du salon. Elle semblait nerveuse, tout à coup, mais, après une grande inspiration, ouvrit la porte. C'était une petite chambre, avec un tout petit lit, comme s'il était destiné à un enfant qui venait tout juste de passer le stade du berceau. La couverture était bleue avec des étoiles et des petites fusé, et Laura, le dos bien droit comme si elle s'était subitement transformée en robot, retira la couverture et l'accrocha devant la fenêtre, puis fouilla dans la penderie pour d'autres couvertures, qu'elle entreprit de mettre sur le lit. Pendant ce temps, je restais près de la porte, regardant les nounours au-dessus de l'armoire, la veilleuse en bob l'éponge dans une prise de courant, les lego et petite voiture dans un bac au coin d'un mur.
- T'as un fils ? demandais-je timidement.
Laura ne répondit rien, continuant de faire le lit. J'avais envie d'insister, mais j'avais l'impression que ce serait une très mauvaise idée.
- J'avais un fils, dit Laura au bout d'un moment. Il avait six ans... aujourd'hui, il en aurait huit. Mais je n'ai jamais pu me décider à faire le ménage...
Elle prit une grande inspiration, continuant à lisser les couvertures alors que le lit était fait.
- C'est comme si j'étais ta deuxième chance, marmonnais-je pour moi-même.
Encore une fois, il y eut un long moment de silence avant que Laura ne lève les yeux vers moi.
- Il a été tué par un vampire, dit-elle tout bas. Il n'y a pas survécu, lui.
Sur le coup, je me sentis mal. J'avais l'impression que Laura m'en voulait d'avoir survécu, alors que son fils, non.
- Je suis désolée.
- C'est après ça que je suis devenue chasseuse. Et je t'ai sauvé. Toi au moins, t'as eu de la chance.
J'avais envie de répliquer : en quoi ai-je eu de la chance, sérieusement ? Moi, je ne suis pas mort, parfait. Mais tout le reste de ma famille...
Je pris une grande inspiration pour m'empêcher de parler, puis me contentais de hocher la tête. Valait mieux ne pas parler.
- Merci, pour la chambre, dis-je à la place de tout le reste.
- Pas de quoi, dit platement Laura.
Elle contourna le lit et partit en direction de la porte, me faisant un câlin au passage. Elle ferma la porte derrière elle, me laissant seul dans la chambre de son défunt fils.
Au moins, maintenant, je comprenais pourquoi elle s'obstinait à dire que je suis trop jeune pour mourir...
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