20

Neven

La directrice et la maîtresse n'ont pas spécialement apprécié mon intervention. J'ai perdu le contrôle et mes paroles ont dépassé mes pensées, mais au moins le message est clair et elles vont faire le nécessaire auprès des parents. Apparemment, ce gosse n'est pas du genre facile et est plutôt turbulent, mais ce n'est pas mon problème. En revanche, j'ai été rassuré de voir que Eloan a rejoint la petite fille aux couettes avec le sourire. Il n'était pourtant pas d'une grande motivation au réveil.

De retour chez moi, Donovan boit son café assis sur la terrasse. Après m'être fait couler expresso, je le rejoins. Je jette un œil sur mon ami, il est bien silencieux et c'est une chose rare chez lui.

- Nick suit une cure de désintox, lâche-t-il.

À l'évocation de son prénom, tout mon corps se crispe. La haine s'installe doucement dans mes veines, je ferme les yeux pour me contenir et ne pas sortir de mes gonds. Je n'ai aucune envie d'évoquer son frère, pour moi il n'est plus rien.

- Tu devrais t'expliquer avec lui, il pourrait te donner les réponses que tu attends.

- Non ! rétorqué-je fermement.

- Neven, soupire Donovan.

- Je t'ai dit, non !

- Bordel ! Comment veux-tu avancer ?

- Si tu es venu ici dans l'idée de me faire changer d'avis, tu peux reprendre tes valises et repartir, m'énervé-je.

Mon ami pousse un long soupir, ce n'est pas la première fois que nous avons ce genre de discussion et il refuse toujours de comprendre que si je me retrouve en face de son frère, je vais le défoncer. Je ne conçois pas mon avenir en tôle pour lui avoir refait le portrait, j'ai un enfant à élever. Je ne cache pas que si Eloan ne faisait pas partie de ma vie, il est certain que je serais en prison à l'heure qu'il est.

- C'est juste un conseil, reprend Donovan.

- Tu sais où tu peux te le mettre, ton conseil ? rétorqué-je la mâchoire serrée.

- Tu ne pourras pas toujours vivre dans l'ignorance, rajoute-t-il.

- Ça y est, t'as fini ?

Il secoue la tête, puis se lève pour entrer dans la maison. Je reste seul, les yeux dans le vague. J'ai conscience que cela m'aiderait à avancer, mais je ne me sens pas prêt et j'ai surtout cette peur qui me ronge de découvrir pourquoi celle que j'aimais, m'a trompé. J'ai forcément merdé à un moment donné, pourtant, je n'ai jamais eu l'impression qu'elle est manquée de quoi que ce soit. J'ai toujours été présent, attentionné et prévenant, certes j'ai mon caractère, mais elle avait aussi le sien.

Je tente de me remémorer ma vie d'avant, Kathleen était souvent absente pour son job, et avec le recul, je me demande si tout ça était vrai, ses réunions, ses séminaires. Elle nous a laissés plus d'une fois seuls, Eloan et moi, durant des jours. Quand il pleurait la nuit, c'est moi qui me levais pour lui donner son biberon, ou encore moi qui lui faisais prendre son bain. Combien de fois, me suis-je retrouvé endormi sur le fauteuil avec Eloan dans les bras ? Beaucoup.

Je passe une main sur mon visage pour ôter toutes ces images du passé qui me font plus de mal que de bien. Notre vie était sans doute trop parfaite et manquait de piment, mais de ce côté-là ce n'était pas moi le fautif. Kathleen prétextait toujours être fatiguée, alors la routine de ne rien faire s'est installée et s'est sans doute là que tout a dérapé, que tout a changé.

Une tasse se matérialise devant mes yeux, je remercie Donovan pour ce nouveau café, puis il s'assoit à nouveau à côté de moi. Nous restons un long moment silencieux, juste à fixer l'horizon. Il sait qu'il est allé trop loin en me demandant d'affronter son frère, je ne peux pas lui en vouloir. Même s'il ne se parle plus, qu'il a mis une croix sur lui, Donovan cherche aussi à comprendre pourquoi Nick a agi ainsi.

- Je repars demain, m'annonce-t-il.

- Je te fais fuir ?

- Ne sois pas idiot. Je voulais juste te mettre un coup de pied au cul.

- Ce n'est pas une raison pour partir si vite, répliqué-je.

- Je dois retrouver ma copine, nous partons en week-end.

- C'est sérieux alors ?

- Ouais, elle est cool et rigolote.

- Je suis content pour toi.

- Et j'attends de toi que tu te bouges avec la jolie rouquine, enchaîne-t-il sérieusement.

- Ouais, ne t'en fais pas.

Je suis décidé à me montrer plus cordial et sympa avec elle, et je croise les doigts pour que le passé ne me rattrape pas.

***

Donovan s'est absenté en fin de matinée et j'ai eu envie de l'étrangler quand je l'ai vu revenir avec une télévision. Nous avons donc passé l'après-midi à installer celle-ci.

- Je n'avais pas besoin de ça, râlé-je.

- Pense à prendre un abonnement internet aussi.

- C'est inutile ici et j'ai mon téléphone pour ça.

Il bougonne dans son coin, et pousse un cri de victoire quand enfin l'image apparaît sur l'écran.

- Mon filleul va pouvoir regarder des dessins animés.

- Je vais aller le chercher d'ailleurs.

Il acquiesce tout en zappant. Je le laisse avec son nouveau jouet et prends le chemin de l'école. Je m'appuie sur une des barrières en attendant que les grilles s'ouvrent. Je lève les yeux au ciel quand j'aperçois la mère de la gamine aux couettes. Elle s'installe à mes côtés sans aucune gêne.

- Je pense que nous sommes partis sur de mauvaises bases, commence-t-elle.

Je tourne la tête vers elle, aucune once de rancœur ne l'habite. J'y suis sans doute allé un peu fort avec cette femme.

- C'est ma faute, je suis désolé.

Elle semble étonnée que je lui présente des excuses, ce qui me fait sourire.

- Reprenons alors, je suis Caroline, la maman de Clémence.

- Neven, le père de Eloan et l'homme que vous avez vu, Donovan, est son parrain.

- J'ai cru le comprendre, s'amuse-t-elle.

- Je n'en ai pas après vous, je désire juste être tranquille, précisé-je.

- Et je ne vous draguais pas, lâche-t-elle.

- Vraiment ?

Je hausse un sourcil en la dévisageant, c'est une belle femme, brune avec des yeux couleur noisette. Une coiffure impeccable, tirée à quatre épingles, elle est à l'opposé de ce qui me fait fantasmer aujourd'hui.

- Bon d'accord, peut-être un peu, avoue-t-elle.

- Vous êtes charmante, mais je vous assure que vous perdez votre temps avec moi.

- Cela ne nous empêche pas de discuter ?

- Non, effectivement. Mais je ne suis pas un amateur de grande conversation.

Les premiers enfants commencent à sortir, je reste à ma place alors que Caroline s'éloigne, puis elle revient sur ses pas.

- En revanche, Clémence souhaite vraiment inviter votre fils à venir jouer.

- Je n'y vois aucun inconvénient, s'il en a envie.

Nous sommes interrompus par Eloan qui court dans ma direction, suivie de Clémence. Je salue la femme et prends le chemin du retour avec mon enfant très bavard, il m'informe que le fameux Théo ne l'a pas embêté de la journée et qu'il est même venu lui dire pardon.

Arrivé chez nous, Eloan découvre le cadeau de Donovan. Il est en pleure dans les bras de son parrain. Je ne pensais pas qu'une simple télé pouvait le mettre dans un tel état. Je prépare son goûter tandis que mon meilleur ami lui explique comment se servir de la télécommande. À aucun moment, je ne regrette d'avoir proposé à Donovan d'être son parrain, je sais qu'il sera toujours présent pour mon fils. Le rire de Eloan me fait sortir de ma rêverie, puis je le vois courir en direction de la porte et mon ami le rejoint.

Donovan et Eloan profitent d'être ensemble, et ça me fait chaud au cœur de les voir si complices. Ils sont allés se baigner et maintenant, ils jouent au foot sur le sable. Je rentre afin de préparer le repas, je n'ai aucune idée si Evana se joindra à nous. Je ne suis pas allé lui rendre visite afin de lui laisser le choix de venir ou pas, ce soir. Alors que je commence la découpent des tomates pour agrémenter la salade, j'entends sa voix derrière moi.

- J'espère que tu n'envisages pas une reconversion en tant que météorologue, tu serais mauvais.

Je souris à sa remarque, puis me tourne pour lui faire face. Evana a posé ses mains sur le dossier de la chaise et m'obverse avec un air taquin. L'organe qui me maintient en vie s'affole lorsqu'elle s'approche de moi. Elle est magnifique dans cette combi-short noir, et ses cheveux lâchés. J'ai remarqué qu'elle ne se maquillait pas, elle reste naturelle et n'en est pas moins jolie. Une fois près de moi, elle dépose ses lèvres sur ma joue en s'y attardant un peu plus que la normale. Elle s'apprête à s'éloigner, mais je la retiens par la main et me penche jusqu'à son oreille.

- Le vent a encore le temps de tourner.

- Espérons-le, souffle-t-elle en réponse.

Je lève les yeux vers la porte et y découvre Eloan qui nous fixe. Aussitôt, je recule mettant une certaine distance entre la jeune femme et moi. Evana se raidit et son regard se voile de tristesse, elle amorce un pas en arrière, mais je l'en empêche. Je ne veux pas qu'elle interprète mal mon geste.

- Ne te sauve pas, chuchoté-je.

- Mange avec nous, Evana ?

La jolie rousse sursaute en entendant mon fils, elle me sourit, puis elle pivote vers lui.

- Oui, sourit-elle.

- Chouette ! Vais me laver, papa.

Mon pirate court jusqu'à la salle de bain, tandis que Donovan arrive à son tour dans le salon.

- Désolé, dès qu'il a vu Evana, il s'est dépêché de rentrer, se justifie Donovan.

- Ce n'est rien, le rassuré-je.

Mon ami se présente officiellement à Evana, puis ils se mettent à discuter . Je sors des bières, et je continue de préparer le repas.

- Papa ! hurle mon fils.

- J'y vais, intervient Donovan.

Une fois que mon ami a quitté la pièce, je sens Evana se placer près de moi.

- Pas de pommes de terre aujourd'hui ?

- Si vraiment, ça te manque d'en éplucher, je peux revoir le menu.

- Pour tout à l'heure, commence-t-elle.

- N'y pensons plus. Je n'avais pas prévu que Eloan nous voit... si proches.

- Je comprends, ne t'en fais pas.

- Je vais lui parler, soufflé-je.

- Cela signifie-t-il que toi et moi...

- Si tu es d'accord.

Un sourire timide illumine son visage. Je n'ajoute rien, c'est inutile. Elle ne me demande d'ailleurs pas plus d'explication, elle m'embrasse simplement au coin des lèvres et j'apprécie vraiment ce contact entre nous.

- Tu veux que je mette le couvert ? demande-t-elle lorsqu'elle s'écarte.

- Si tu veux.

Je lui indique où tout se trouve, puis elle s'affaire à dresser la table. Elle me donne un coup de hanche pour m'éloigner du tiroir où sont rangés les couverts, mais je ne bouge pas et la regarde du coin de l'œil.

- Tu ne vas pas bouger ?

- Non, débrouille-toi pour que je le fasse, la défis-je.

- Il me semble que tu es chatouilleux, rétorque-t-elle d'un air malicieux.

- J'ai un couteau entre les mains, c'est dangereux.

- Pose-le.

- Je crois qu'il est préférable que je ne le fasse pas, nous ne sommes pas seuls.

Nous restons à nous regarder avec une telle intensité, que l'envie de l'embrasser est forte. Je pose mes yeux sur ses lèvres qu'elle mordille doucement.

- Arrête de faire ça, répliqué-je d'une voix rauque.

- Et si je refuse ?

Un raclement de gorge nous sort de notre bulle. Donovan nous observe avec un air amusé. Je laisse Evana ouvrir le tiroir et elle continue sa tâche. Elle est ensuite accaparée par Eloan qui lui montre comment fonctionne la télévision. Mon meilleur ami profite de cette diversion pour me retrouver.

- Putain ! Je ne pensais pas que c'était si chaud entre vous.

- Arrête tes conneries, marmonné-je.

- Elle te dévore littéralement des yeux, mec, chuchote-t-il.

Je mets les tomates dans le saladier, puis l'assaisonnement sans répondre à Donovan. Je sais qu'il a raison, mais je refuse de l'admettre pour l'instant, c'est trop tôt.

- Et je ne parle pas de la façon dont tu la mates.

- C'est ça m'en parle pas, rétorqué-je en lui souriant.

- Ouais... et tu souris beaucoup aussi.

- Tais-toi, Don.

- OK ! se marre-t-il en levant les mains.

Nous finissons par nous installer à table, la soirée est sympa et je suis content de voir que mon ami s'entend bien avec Evana. L'ambiance est détendue tout comme moi, je me sens à ma place et aucune image du passé ne vient me déranger. Je profite de ce moment d'accalmie tout simplement.

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