• Chapitre 2 •


Les jours passent et la nouvelle continue de tourner en boucle dans ma tête : non seulement, je vais revoir Victor, mais en plus de cela, je vais vivre avec lui. Vivre avec lui sans même que l'on ait échangé ensemble avant, parce que, comme bien souvent, ma mère s'est occupée de tout. Victor n'a parlé qu'avec elle. Ils se sont mis d'accord ensemble et moi, je ne suis qu'un pion que l'on déplace à sa guise. Un pion est même un bien grand mot, puisqu'un pion, on l'utilise dans un but précis : gagner la partie. Non, moi, je ne suis qu'une petite poupée qui obéit au doigt et à l'œil. Le pire, c'est que parfois ça me plaît, autant que ça me révolte.
Après un repas dominical plus long que l'intégral des Feux de l'amour, voilà enfin le moment pour moi de me retrouver seule avec Luke et Meïleen. « Enfin », car s'il y a bien une personne qui va pouvoir répondre à mes questions sur Victor, c'est bien mon frère et ça fait un mois que j'attends ça. Je me voyais mal l'appeler juste pour jouer les détectives, question discrétion, c'était loupé. Notre promenade digestive est l'occasion idéale pour aborder le sujet en délicatesse. Il n'y a que lui, sa petite-amie et moi. Pour une fois, maman me laisse le champ libre. Elle est restée à la maison avec mes grands-parents, la chaleur de cet après-midi d'été n'étant pas la météo favorite de notre famille à la peau diaphane.
– Prête pour la vie Toulousaine, Néra ?
Surprise que le sujet soit lancé par quelqu'un d'autre que moi, je me retourne vers ma belle-sœur. Main dans la main avec Luke, elle m'adresse un sourire bienveillant. La douceur de Meïleen n'a d'égale que sa force de caractère. Au fil des années, j'ai compris qu'elle savait parfaitement cacher son jeu et que c'était son atout principale. Sa robe jaune pâle à fleurs, ses tâches de rousseur sur sa peau marron-cuivré, ses cheveux crépus tressés puis laissés naturels sur sa nuque, comme deux petites chignons : ce ne sont que des leurres pour laisser croire à une certaine fragilité. Elle n'est rien de cela et, parfois, je me perds à rêver d'être comme elle.
– Néra ?
La voix de Meïleen me ramène à la réalité et je relève mon regard sur son visage, plutôt que sur sa tenue. J'imite son sourire :
– Impatiente et terrorisée à la fois.
Rapidement, mes yeux fuient les siens et reviennent sur le muret où je marche en équilibre. Un moment d'inattention serait suffisant pour que l'un de mes pieds trébuchent sur les inégalités des pierres et que je me retrouve à rouler sur le chemin en contrebas, où sont Luke et Meïleen.
– Tout va bien se passer, dis toi que tu pars pour vivre ta passion.
J'acquiesce. Meïleen ajoute :
– Un pas de plus vers ton rêve de créer un jeu vidéo !
– Plusieurs, pas qu'un.
– Évidemment !
Elle rit alors qu'un léger sourire étire mes lèvres. C'est le moment de rebondir sur le sujet. Si je ne le fais pas tout de suite, quelqu'un va parler d'autres choses et je me retrouverai le bec dans l'eau. Peut-être que je pourrais dire « ce n'est pas vraiment ça qui me terrorise le plus » et laisser les autres m'interroger ? Ou peut-être devrais-je être un petit peu plus direct, dire « au fait, je ne savais pas que Victor était à Toulouse, qu'est-ce qu'il fait là-bas » ?
Seulement, à force de tergiverser, Luke me devance :
– Maman m'a dit que tu n'étais pas très contente de partir.
– C'est faux !
Les mots sont sortis rapidement de ma bouche. Plus calme, j'explique :
– Je suis heureuse de partir, comme l'a dit Meï, je me rapproche un peu plus de mon rêve. Toutefois...
J'insiste sur ce mot en pointant un doigt vers mon frère.
– ... Je ne suis pas contente de la façon dont maman a pris en charge les choses.
– Control freak.
Je répète :
– Control freak, en effet. Mais, elle t'a dit où est-ce que j'allais habiter ?
Je joue les imbéciles. Je sais très bien qu'elle s'est empressée de contacter Luke pour l'informer de la magnifique coloc qui m'attend.
– Oui, c'est moi qui lui ai parlé de Vic.
Sous le choc de la réponse de mon frère, je m'arrête dans ma recherche d'équilibre. Un bras en haut, un bras en bas tel un planeur, je m'écris :
– Tu as quoi ?
Je saute pour éviter la chute et atterrie derrière le couple. Luke continue d'avancer, alors que d'un air totalement détaché, il m'explique :
– Je savais qu'elle ne te laisserai pas partir toute seule, ou du moins, qu'elle ne te laisserai pas partir sans avoir les casiers judiciaires de tes colocs, un CV, une prise de sang, un certificat médical et tutti quanti.
– Donc tu as trouvé ça judicieux de proposer que j'aille vivre chez Vitor ?
Les émotions font fourcher ma langue, je me corrige :
– Victor.
– Vous vous êtes toujours bien entendu, non ?
– Toujours ?
Je crie presque.
– On ne s'est pas vu ni parler depuis qu'il est parti, il y a 4 ans.
– Oui, mais avant, vous vous entendiez bien non ?
Le souvenir de notre baiser me revient en mémoire. Ses lèvres contre les miennes. Le contact de sa joue rappeuse. Son regard désolé lorsqu'il est parti...
Je ne sais pas comment qualifier notre relation. Oui, nous nous entendions bien. Je dirais même qu'il était mon meilleur ami à moi aussi, mais c'était avant. Avant que je ne gâche tout à cause d'une foutu pulsion dont je ne connais toujours pas la provenance. D'ailleurs, je pensais sincèrement qu'il aurait voulu garder ses distances avec moi pour toujours.
– Néra ?
La voix de mon frère me fait sortir de ma réflexion. Je pivote vers lui et Meïleen qui se sont enfin arrêtés pour m'attendre. Elle m'adresse de nouveau un petit sourire, mais cette fois, ce n'est pas de la bienveillance que j'y vois. Elle est désolée. Comme si elle venait de prendre conscience d'une chose que je lui disais en silence. J'ai peur de ce qu'elle a pu comprendre.
Lorsque Meïleen lève les yeux en direction de Luke, tout en lui serrant le bras et qu'elle lui murmure « peut-être qu'on devrait laisser tomber, il y a peut-être des choses que l'on ne sait pas », mes craintes se confirment et je m'empresse de dire :
– Non, non vous savez tout !
Les sourcils broussailleux de mon frère se froncent au-dessus de ses yeux bleus perçants, copier-coller des miens. Il faut que j'efface mon air paniqué. Il faut que je me contrôle avant que la vérité ne se déverse involontairement de mes lèvres et qu'ils découvrent tout. Luke serait hors de lui, car même si je suis celle ayant du mal à gérer mes émotions, Luke est celui avec les colères les plus terrifiantes.
– Juste, à ma place ça ne vous mettrait pas mal à l'aise d'aller chez un ancien ami que vous n'avez pas vu depuis 4 ans ?
De nouveau, ils échangent un regard. Luke finit par hausser les épaules et me répondre :
– C'est mon meilleur ami.
– Et ? Ce n'est pas le mien.
Mentir pour essayer de s'en sortir n'est pas dans mes activités favorites.
– Avant, tu disais qu'il était « ton frère préféré ».
Bien vu. Je ne pensais pas qu'il s'en souvenait. Peut-être que je lui ai bien trop souvent dit lorsque j'étais en colère après lui, ce qui arrivait presque tous les jours.
D'un geste de la main, je balais sa réponse. Je tente un petit rire et saute sur l'occasion pour poser mes questions. Au point où j'en suis...
– C'était avant... Maintenant, je ne sais plus rien de lui. Pourquoi est-ce qu'il est à Toulouse, par exemple. Je croyais qu'il était à Clermont !
– Toulouse est la capitale de ...
L'air fier, mon frère laisse sa phrase en suspens pour que je la finisse.
– Du rugby ?
– Néra...
Avec une moue, je hausse les épaules et continue de jouer les imbéciles :
– De la saucisse ? Du cassoulet ?
– De l'aéronautique, Néra.
Luke tourne les talons, son chignon échappe de nouvelles mèches ondulées qui vont se coller dans la sueur de sa nuque. Meïleen le suit et moi, je lâche un profond soupir face à cette évidence à laquelle je n'avais même pas pensé. Parfois, je suis tellement perdue dans la contemplation de ma propre personne que j'en oublie de réfléchir convenablement.
– Ne fais pas comme si tu le savais pas. Il continue ses études en aéronautique là-bas. Il a trouvé une grosse entreprise qui l'a pris en alternance.
Je reprends ma marche derrière eux, les yeux rivés sur mes van's à l'effigie de L'étrange Noël de Monsieur Jack. Mon pouce se met à taper frénétiquement chacun de mes doigts, tandis que mes yeux suivent tous les motifs de mes chaussures que je connais déjà par cœur.
– Je lui ai parlé hier.
A l'entente des mots de mon frère, ma respiration se bloque. Je reste concentrer sur mes pieds. Il continue :
– Il a hâte de te revoir, mais il aurait aimé parlé un peu avec toi avant ton arrivée.
Je réponds par un simple bruit de bouche. Je ne vois pas ce que je pourrais dire de plus. Je ne vais pas de nouveau accuser ma mère de ne pas m'avoir laisser le temps de lui parler, car j'aurais très bien pu réclamer son numéro. Si ça se trouve, je l'ai peut-être même encore.
– Il voudrait bien t'appeler, mais il ne connaît pas tes disponibilités.
De façon incontrôlable, j'échappe un rire. Suis-je la seule à remarquer qu'il s'agit d'une excuse ?
– Pourquoi tu rigoles ?
Je secoue la tête. Quelques mèches de cheveux viennent se coller sur mes lèvres. Je les en chasse en souriant.
– Pour rien... Je me dis juste que s'il voulait vraiment m'appeler, il l'aurait déjà fait. Il doit bien se douter que je ne suis pas la personne la plus occupée de la planète.
– Nous, on sait que tes journées se résument à dessin, jeux vidéos, musiques et balades dans la forêt. Mais, comme tu as dit, ça fait 4 ans que vous ne vous êtes pas vu...
Je relève enfin la tête sur mon frère, qui marche à reculons pour me parler. Lui et Maïleen sont presque arrivés au bout du chemin. Je vois déjà le bitume fumant derrière eux. Nous serrons bientôt de retour à la maison. Je lance donc ma dernière question avec une tactique pour le moins douteuse :
– Du coup, les siennes se résument toujours à moto, muscu, drague et soirées ?
Luke fait semblant de réfléchir alors qu'à ses côtés, Meïleen rit déjà.
– Hmm, oui à quelques choses près!
Je pouffe. Victor a toujours été le tombeur de ces dames. Lui et mon frère, malgré leur physique complètement opposés, ont fait chavirer beaucoup de cœur. Sauf que Luke, le petit brun trapu, a fini par trouver quelqu'un qui a inverser les rôles et qui a fait chavirer le sien, à l'âge où Victor, le grand châtain au physique athlétique, a pris goût aux relations de courtes durées.
Changeant brusquement de sujet, je m'élance dans la direction de Luke et Meïleen. Lorsque j'arrive à leur hauteur, je crie :
– Le dernier arrivé à la route doit payer le McDo !
Meïleen pousse Luke en riant, avant de suivre mon exemple. Comme des enfants, nous nous courrons après. La poussière vient se coller à nos peaux moites. Nous rions. A travers ce simple instant de légèreté, mon cœur se gonfle et je me promets d'en savourer chaque petite seconde. Ce que j'ai trop tendance à oublier de faire.
J'ai obtenu les informations nécessaires. Victor n'a pas changé. C'est au moins une bonne chose. Une certitude dans cette mer d'inconnu. Je peux m'apaiser un peu, au moins jusqu'au grand déménagement.
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