Chapitre 3
"Prêt à en découdre avec Le Codec", j'ai dit. Maintenant que je suis devant, je pense que c'est plutôt lui qui va en découdre avec moi.
L'aspect du bâtiment est neutre, couleur béton. Il semble lugubre et vieux, limite délabré. En plein centre ville, je suis passé devant deux-cents fois au moins sans jamais y faire attention. Le jour, il semble abandonné, fermé, éteint. Jamais je n'aurais imaginé que tapi derrière ce nom, ces murs et son ombre, se cachait le plus grand club de la ville. D'ailleurs, heureusement que je sais que c'est ici, car je pourrais presque en douter.
J'approche de l'un des vigiles. Un grand costaud en costard sombre et chic. Il me détaille de la tête aux pieds sans gêne. Je me sens gauche.
— C'est pour quoi ? demande-t-il, un léger sourire bordant ses lèvres.
— Pour, pour rentrer, réponds-je bêtement, ce qui agrandit son rictus.
— Tu sais où tu entres au moins, petit ?
— O-ouais. Et je ne suis pas petit !
Je lui montre ma pièce d'identité attestant de ma majorité.
— Première fois que je te vois. Première fois que tu viens ?
— Ouais.
— Et tu n'es pas accompagné ?
— Non.
Je n'ose pas rétorquer que j'espère justement, peut-être, en ressortir accompagné. Si j'arrive à y entrer un jour...
Il m'étudie encore quelques secondes, puis sourit franchement.
— Un nouveau petit client comme ça, ça peut toujours faire plaisir.
Je ne le contredis pas, même si j'ai l'impression d'être devenu un bout de viande frais qui va se faire bouffer par des cannibales en rut. Il s'écarte et ouvre la porte en me reluquant une dernière fois.
Il me laisse enfin m'engouffrer dans Le Codec.
J'en ai lu des livres avec ce genre de lieu, de décors scéniques. Des tas. Cela ne m'empêche pas de m'en décrocher la mâchoire devant le spectacle.
L'air est, contre toute attente, assez frais. Il n'est pas étouffant, oppressant, chaud... comme l'ambiance. L'odeur des lieux est même agréable. L'intérieur, neuf, moderne, rouge et noir, contraste complètement avec l'aspect de la devanture. Comme quoi, il ne faut rien juger à son apparence extérieure.
La salle dans laquelle je me trouve est divisée en plusieurs espaces. Je prends mon temps pour les détailler. Sur le côté, il y a des petits salons. Certains sont composés de tables basses entourées de longues banquettes, d'autres de tables normales avec des sièges confortables, spacieux. Des "couples" y sont installés, pour boire un verre, discuter, s'enlacer... se chauffer. Figé, planté là, je les étudie sans pouvoir bouger. Ils me fascinent. Je remarque un très probable "soumis" assis au sol, aux pieds de son très probable "dom" qui parle avec une autre personne. Le lire est une chose, le découvrir de ses yeux en est une autre. Il porte un mini short et un haut transparent. Une chaîne est accrochée au collier de son cou. Elle est fermement tenue par son "ami". Je fronce mes sourcils. C'est officiel, je ne pourrai pas. Je respecte les goûts et préférences de chacun, je peux parfaitement les comprendre, mais personnellement je ne pourrai pas. Ce n'est pas pour moi. Tant de livres lus, relus, dévorés, pour en venir à cette conclusion au bout de seulement trois minutes en ces lieux. Je ne suis pas fait pour le milieu BDSM.
Au centre, se trouve un groupe important de danseurs. Ils sont peu vêtus. Si jusque-là un client perdu ne l'aurait pas saisi, on remarque clairement que ce n'est pas une boîte de nuit classique. Les gens ne sont pas habillés ainsi en boîte de nuit classique. On ne danse pas ainsi en boîte de nuit classique. On ne s'expose pas ainsi en boîte de nuit classique.
Ils s'amusent, dansent, se collent, se chauffent, pour s'exhiber. Tenter pour certains, finir d'exciter pour d'autres.
Je peux aussi observer d'autres couples se balader puis s'éclipser vers une autre partie du Codec. Je ne me risque pas à les suivre pour satisfaire ma curiosité. Un pas après l'autre. Un choc après l'autre. Je préfère déjà m'habituer à ce que je découvre ici.
Ne me sentant pas l'âme d'un danseur, et ne portant ni la tenue adéquate, ni l'assurance adéquate, je me dirige vers le bar.
— Un coca, demandé-je poliment au serveur, en essayant de ne pas bloquer sur ses tétons percés qui me donnent envie de crier de douleur pour lui et masser les miens.
— Avec quoi ?
— Avec des glaçons, rétorqué-je, agacé.
— Mais... sans alcool ?
— O-oh non, sans alcool, soupiré-je.
Ce serait un coup à ce que j'en perde mon libre arbitre, éméché par un taux d'alcoolémie peu glorieux, et que je me retrouve le cul exposé sur une croix de Saint André.
— Merci, marmonné-je faiblement en récupérant le soda et en me hissant sur le tabouret devant moi. Ils ont tous le chic de posséder du mobilier de hauteur.
— Bonsoir, prononce sans cérémonie une voix grave.
— Quoi ? réponds-je sur la défensive en le détaillant.
Il est grand et musclé. Sa mâchoire est saillante. Ajoutée à son regard d'acier et son attitude sûre et décontractée, il ressemble à un prédateur. Tout en lui hurle clairement : "je suis un prédateur, et je suis un dominant".
Quand il s'installe sur le tabouret près du mien, je tente de m'écarter de quelques centimètres supplémentaires. Hélas, comme mes pieds ne touchent pas le sol, c'est peine perdue.
Il détaille mon visage, mon corps, et sourit face à mon attitude située entre la défensive et la terreur.
— Je disais "Bonsoir".
— Ouais et alors ? me renfrogné-je.
Avant, comme soumis potentiel, je me mettais la note de zéro. Là, je me donne moins zéro au carré.
Bon, OK, je fantasme toujours sur les trucs soumis/dom, mais je flippe carrément.
Je ne veux pas obéir.
Je ne veux pas ressentir de douleurs, même si elle doit me conduire au "sous-espace".
Je ne veux pas porter ce genre de vêtements dans lesquels on est comme nu, exposé, offert, comme certains ici présents. Mis à part dans l'intimité, avec mon homme.
Je ne veux pas être attaché, je ne veux pas perdre le contrôle, le laisser.
Je ne veux pas me demander si je suis simplement un objet, un jouet.
J'admire l'assurance que possède ces personnes qui m'entourent, car je n'en ai aucune. Je les envie presque. Car je ne veux pas qu'on m'enchaîne, sauf si ce sont des menottes et que c'est Rease qui les boucle. Je ne veux pas être un jouet. Je veux jouer mais pas en être un. Pas comme l'a fait Rease cet après-midi-là.
Je ne veux pas qu'on me prête, comme ce gars, plus loin, qui se laisse tripoter par un homme devant un autre, probablement le sien, qui sourit, satisfait. Il s'agit de leur truc, tant mieux si cela les rend heureux, mais ce n'est pas le mien.
Je pense qu'il y a une sérieuse méprise entre ce que je suis et ce en quoi je fantasme.
— Tu m'as l'air complètement perdu, sourit-il.
— C'est mon air naturel, soufflé-je, plus agacé que jamais.
Il rit.
— Tu me plais. Petit, mignon, revêche, à mater.
Il me reluque sans retenue.
— J'aime apprivoiser les petits mecs comme toi.
— J-je ne suis pas un animal, me renfrogné-je. Bien que je puisse mordre si vous continuez à me faire chier. Je ne deviendrai pas votre petit mec, alors circulez y à rien à voir !
Il rit de plus belle en saisissant son verre.
— Je ne serai pas loin, dans dix minutes, quand tu auras ravalé ta fierté, accepté tes envies et pulsions, voudras que je te fasse crier, car tu ne désireras que cela, devenir mon petit "animal".
Je lève les yeux au ciel et le laisse sans aller. Bon débarras.
Après cinq verres de soda et le rejet, sans ménagement, de huit prétendants potentiels, ou plutôt de huit doms potentiels, tous plus imbus les uns que les autres, j'ai une terrible envie de pisser.
Sauf que j'ai peur de me lever du tabouret, sortir de mon coin, m'exposer en traversant la pièce pour aller jusqu'aux toilettes. Sans parler du fait de me retrouver justement dans les toilettes, lieu réputé pour ses baises pressées.
Je me raisonne.
1. Je n'arriverai jamais à me retenir jusqu'à la fermeture du club, ce qui était mon plan A : me lever et partir quand il n'y aura plus personne.
2. Avec tous les coins dédiés à la baise, ici, ils ne vont pas aller se fourvoyer dans de sordides toilettes.
Je soupire et me lève. Le sucre des sodas me donne de l'énergie et du courage... et surtout cette trop grande envie de pisser. Sur mon chemin, je garde les yeux rivés au sol pour éviter de bloquer sur qui que ce soit dans une posture "surprenante".
Je fais de même une fois aux toilettes, qui effectivement, sont étrangement déserts et calmes.
Quand je me lave les mains, j'entends des gars discuter et rire :
— Il faut chasser ton réflexe vomitif. Comment voudras-tu la prendre en entier, sinon ?
Je ne me sèche même pas les mains, je sors, fuis, sans vouloir en entendre plus. Sortez-moi d'ici !
Je reste planté au centre du Codec, et j'hésite.
Est-ce que je m'en vais ?
Est-ce que je pars explorer d'autres parties du club ?
Est-ce que je retourne m'asseoir sur un tabouret ?
Merde, après tout, je suis venu ici dans l'espoir d'espionner Rease. "Le voir", je voulais dire "le voir". Donc, hors de question d'avoir subi tout cela sans m'assurer d'abord qu'il n'est pas présent ce soir. Et moi qui voulais me détendre avant les exams... je suis super tendu. Même si je suis terrorisé et fuyant, mes fantasmes brûlent sous mes yeux et sur mon corps.
— Pardon, marmonné-je en heurtant quelqu'un, alors que l'option "rejoindre un tabouret" venait d'être validée par mon cerveau.
— Qui va là...
Je lève les yeux au ciel et soupire en reconnaissant la voix de l'autre abruti qui voulait "m'apprivoiser". À son rictus, je comprends qu'il a fait exprès de se décaler pour que je lui rentre dedans.
— Mmmh, tu as dit "pardon", tu commences à te laisser dompter.
— N-non. Je disais "pardon" dans le sens : "Désolé que vous soyez aussi con, j'en suis navré pour vous". Dégagez !
Il rit encore.
— Jin ?
Je me raidis. Je dévie légèrement mon regard vers le vis à vis de "Dom-connard", et tente de garder de ma superbe -si toutefois j'en ai déjà eue dans ma vie- face à Rease-Maître Dom.
— V-vous fréquentez Le Codec, vous, lancé-je maladroitement.
Sans blague, quelle surprise !
— Tu le connais ? lui demande Dom-connard.
— C'est le fils d'Annie.
— Tu es Jin le fils d'Annie, couine le dompteur fou qui en perd son assurance, comme un ballon de baudruche qui perdrait son hélium.
Ma Benoit XVI de mère a encore frappé.
— Merde, sincèrement désolé mon gars. Passe tous mes respects à ta mère. Quelle femme formidable. Tu ne devrais d'ailleurs pas trainer dans ce genre d'endroit.
Il y a dix minutes il voulait me fouetter et me baiser, et voilà que maintenant il me renvoie dans les jupes de ma mère, chastement, et avec des excuses.
— Vous êtes ? demandé-je.
— Je travaille avec ta mère, j'ai été le coéquipier de Kyle.
Donc Maitre dom s'appelle Kyle et Dom-connard est "flic" également.
— Je vais te ramener, souffle "Kyle", agacé de me voir ici.
— Pour quel motif ? J-je suis majeur, je fais ce que je veux, et je n'ai commis aucune infraction. Même pas à la pudeur, contrairement au gars, là-bas, qui en suce discrètement un autre dans le coin.
— C'est un endroit pour adultes, tu n'en es pas un.
— J'ai 19 ans, presque... donc je le suis.
— Oh non, soupire-t-il. Pas du tout. Pas pour ce genre d'établissement.
— C-cela ne semblait pas déranger votre pote connard, quand il m'a fait des propositions au bar tout à l'heure. "Me dompter", c'est cela ? Me "faire crier".
— Je regrette, rétorque mal à l'aise le dompteur-fou sous l'oeil furieux de Kyle. Je ne savais pas que c'était le fils d'Annie. Il avait l'air bien plus âgé assis au bar, dans l'obscurité.
— J'ai dit que tu n'avais rien à faire dans ce genre d'établissement. 18, 19 ans ou pas.
— Je fais ce que je veux ! S-si je veux exhiber mon cul et l'offrir au plus vicieux, c'est mon problème.
Il a joué avec moi, il ne va pas en plus me contrôler ! Dom en bois.
Il m'étudie un instant et sourit.
— Je vais appeler ta mère pour lui expliquer dans quel lieu tu te trouves.
Je le regarde, furieux, attraper son téléphone. Ça ça craint, et il le sait. La honte !
— OK. E-et quand vous l'appellerez pour lui expliquer que je suis au Codec et que ce n'est pas pour mon âge, expliquez-lui aussi que pour me baiser j'étais à point, par contre.
Il bloque sur son portable, piqué au vif. Oops, je crois qu'il veut me fouetter.
— Tu as baisé le fils d'Annie ! Et tu savais que c'était son fils en plus !
— Regarde-le bien, s'énerve Dom en bois, tu crois que j'ai pu résister à ça !
J'en suis outrageusement flatté.
— Bon, coupé-je, satisfait, trouvant de surcroît pratique le fait de ne pas devoir payer un taxi pour rentrer. Ramenez-moi. Par contre, j'enfile une chaîne ou ça se passe comment ?
Son regard est noir de colère et j'en suis comblé.
Le trajet en voiture s'annonce difficile. Il reste muet et ne redescend pas de sa colère. Alors, étant donné que je l'ai toujours mauvaise de m'être fait "utiliser" et que je suis malheureux-amoureux, je le titille.
— A-alors ? Quelles sont vos pratiques ?
Silence.
— Votre truc à vous, c'est plus la soumission, le sadisme, les deux ? Mettre à genoux ? Faire mal ? Mettre à genoux et faire mal ?
Silence.
— Votre truc c'est de baiser au Codec des inconnus et de rentrer ? Open bar anal, une douche et au lit ?
Silence.
— À moins que vous ne cherchiez un soumis sérieux ? Vu que vous paraissiez seul.
Silence.
— À moins que votre truc soit le "prêt" de soumis, et que vous aviez justement "prêté" le votre, et à deux doigts d'en emprunter un aussi ? C-ce qui nous ramène à Open bar...
— La ferme.
— Je m'informe, voilà tout. Ne vous énervez pas. Et puis rassurez-vous, je ne dirai jamais rien à ma mère sur notre partie de jambes en l'air d'il y a six mois. Enfin... C'était surtout les miennes qui étaient en l'air.
— Qu'est-ce que tu foutais au Codec ? fulmine-t-il.
— I-il se trouve que, par hasard, j'ai entendu parler de ce club et...
— Foutaises.
— Je voulais connaître vos pratiques, me renfrogné-je. Vous voir manier un fouet.
— Je ne manie pas le fouet, crie-t-il. Je ne pratique pas le BDSM dans ce sens.
— Bin voyons. Si vous allez au Cod...
— J'aime la domination, j'aime qu'on m'accorde la soumission, mais je ne suis ni sadique ni masochiste. Ne mélange pas tout. Quant au prêt de mec, encore moins. Partouzer, oui, mais avec des inconnus. Echanger mon mec pour un autre même le temps d'une orgie, non. Négatif.
— D-donc, votre mec reste chastement à la maison pendant que vous allez partou...
Je déglutis difficilement, mort de jalousie de savoir qu'il a pratiqué ce genre de fiesta.
— Je suis exclusif, souffle-t-il.
Je le hais. Non seulement il a partouzé, donnant ce qu'il m'a donné à plein d'autres types, en groupe et en s'exhibant. Mais en plus de cela il est exclusif. Quand il est avec quelqu'un, ils ne s'appartiennent qu'à eux seuls. Je hais cet homme, je hais les partouzeurs d'avec lui, je hais ses ex.
— Tes examens ne sont pas lundi ? poursuit-il.
— Qu'est-ce que ça peut vous faire ? grommelé-je, accablé.
— Tu devrais réviser au lieu de risquer ta virginité dans ce genre d'endroit.
— Je voulais me détendre. E-et vous êtes bien placé pour savoir où se trouve ma virginité.
— Hélas, soupire-t-il.
Coup de poignard dans le dos !
— Arrêtez ! Ce n'était pas si désagréable. Je me rappelle parfaitement vos gémissements et votre fougue, me renfrogné-je, avec l'envie de pleurer.
— Je n'ai jamais prétendu le contraire.
Il ralentit et se gare. Pendant un instant, j'ai l'espoir qu'il me saute dessus. Mais je réalise que nous sommes simplement devant chez moi.
— Allez, monte te coucher, tu as des examens lundi.
Il se prend pour qui ? Il me fait quoi ? Veut-il faire glisser son image, la modifier, en la passant de baiseur-fou à paternaliste-bienveillant ? Est-ce sa méthode pour me faire oublier sa queue en moi ?
— Je ne dois vous rendre aucun compte.
Sur ce, j'ouvre la portière et détale.
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Voilà... je ne peux mettre que les 3 premiers chapitres... C'était bien court finalement...
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