3. L'horizon
J'observe l'horizon sans une once de nostalgie. Neworld s'éloigne de plus en plus et je pense au fait que je n'y remettrais peut-être jamais les pieds. Et c'est loin de m'attrister.
Pour moi, cette île n'est synonyme que de malheurs. Derrière sa prétendue démocratie et liberté, le système est tout aussi corrompue qu'une dictature. Comme toujours, les riches dominent, vivent et rient pendant que les plus précaires croupissent et se meurent à l'abri des regards. C'est sur Neworld que j'ai été manipulée, torturée, que ma seule famille et mon meilleur ami sont morts et que j'ai découverts que la liberté n'existait pas.
Nous sommes en route pour une terre inconnue, pour ce qui nous donne l'impression d'être un éden, pourtant, je suis persuadée que cette terre ne sera pas mieux que les deux que j'ai déjà connues. Je ne peux m'empêcher d'avoir peur, d'être négative.
Je m'accoude sur la barrière et observe les vagues se fracasser contre la coque de notre petit bateau. Nous ne savons pas pour combien de temps nous en avons.
Selon Samuel et son GPS, quelques jours en mer suffiront. Cependant, c'est le vent qui décide. Sean parvient à prendre les bons vents pour nous diriger et manie le voilier avec précision grâce aux enseignements de son père pêcheur.
Un bras m'entoure les épaules et je reconnais l'odeur rassurante qui caractérise Esteban.
-Salut. Murmure-t-il en déposant un léger baiser sur ma tempe.
Je me redresse en enlace sa taille pour me coller à lui.
-Bien dormi?
Il hoche la tête, fixant un point à l'horizon. Je suis son regard. Neworld. Je sais que si pour moi quitter son île est une délivrance, il n'en est pas de même pour tout le monde.
-On va y retourner. Affirmé-je. Ta famille est en sécurité mais on y retourne très vite. Il lâche un petit sourire.
-Je sais. Mais je ne sais pas dans combien de temps. J'espère que tout se passera bien.
J'appuie ma tête contre son épaule sans rien dire. Après tout, je ne suis pas en mesure de dire quelque chose. Faire des fausses promesses m'a amenée à être trahie.
Je regarde discrètement derrière moi. Personne. Tant mieux. Nous faisons attention à limiter les gestes d'affections devant les autres.
Au début, j'avais peur. Devenir officiellement sa copine me faisait peur. Je pensais lui devoir des choses, lui raconter mon passé et m'obliger à être beaucoup plus affective que je ne le suis. Au final, c'est génial. J'aime notre relation. Elle est simple et sans prise de tête. On apprend à mieux se connaître et je le prends dans mes bras quand j'en ai envie.
Le gros problème est d'être à 5 sur un voilier et qu'une des personnes soit son ex. Nous ne l'avons dit à personne, mais je pense que Luna s'en doute. Elle ne m'adresse presque pas la parole, mais quand elle le fait, c'est pour me lancer des piques.
C'est pourquoi, quand tout le monde dors, que ce soit dans la nuit ou le matin très tôt, Esteban et moi sortons sur le pont et en profitons au maximum de ces instants volés.
Cela nous suffit pour le moment. J'espère que ça continuera ainsi.
********
Mélissa est en train de me tresser les cheveux et je ferme les yeux, heureuse me faire coiffer. J'adore qu'on me touche les cheveux. Surtout, quand c'est les mains agiles de Mélissa. Même si elle a trois ans de plus que moi, nous nous entendons très bien. Je suis sa sœur de cœur, comme elle dit.
-Mélissa?
-Mmh?
-Tu crois qu'on pourrait s'enfuir d'ici?
Elle lâche brusquement mes cheveux et plaque une main sur ma bouche. Je me retourne vers elle et croise ses yeux noisette paniqués.
-Chut!
Je retire sa main de ma bouche et chuchote:
-Ben n'est pas là!
Elle fronce les sourcils.
-Il peut rentrer à tout moment sans qu'on l'entende. Et s'il t'entend dire ça, j'ai bien peur que tu passes plusieurs jours dans la cave.
Je frissonne en pensant au froid et à l'obscurité de la cave.
-Mais... Tu ne voudrais pas partir? Insisté-je en baissant le ton.
Elle se mord les lèvres et je vois qu'elle est triste. Aussitôt, je me lève et la serre dans mes bras. Je ne veux pas qu'elle soit triste. On restera ici si elle préfère. Je ne pourrais jamais partir sans Mélissa et Drew.
-Désolée. Je ne voulais pas te faire de la peine.
Elle me caresse la joue.
-Ce n'est pas toi, ne t'inquiètes pas. C'est juste que... J'aimerais beaucoup partir. Mais c'est dangereux. Et nous n'avons nul part où aller!
Je souris, heureuse de voir que ce n'est que ça qui l'inquiète. Du haut de mes onze ans, j'ai tout préparé.
-Moi je sais! On peut aller chez Nelly. C'était une des dames qui s'occupait de moi à l'orphelinat. Elle voulait m'adopter mais elle n'a pas réussie. Je suis sûre que si on va la voir, elle se souviendra de moi.
Mélissa secoue la tête doucement.
-Ce n'est pas si facile. Ben va nous chercher partout. Et ta Nelly ne peut pas nous prendre comme ça, elle serait accusée d'enlèvement.
Dépitée, je me rassois. Je n'avais pas pensée à ça.
Elle s'agenouille à mes côtés et coince une mèche de cheveux derrière mon oreille. Ses yeux pétillent. J'ai rarement vu Mélissa aussi belle qu'à cet instant.
-Petite Abigaëlle, écoutes-moi. J'ai rencontré quelqu'un. Il est très gentil et je l'aime beaucoup. Je crois qu'il m'aime beaucoup aussi. Il va m'aider à nous sortir tous les trois de là.
Je hoche la tête, attentive. Je luis fais confiance. Si Mélissa le dis, c'est que c'est vrai.
Je me redresse en sursaut. C'est quand je passe ma main sur mon visage que je me rends compte que je pleure.
Je me souviens du visage de Mélissa comme si c'était hier. Je revois ses yeux noisette plein d'espoir, ses longs cheveux blonds et son corps bien trop mince pour qu'elle soit en bonne santé. Je me souviens quand elle se privait de son repas pour le donner à Andrew, quand elle s'accusait à notre place pour nos bêtises et quand elle passait des journées entières dans la cave et que je glissais des morceaux de pain sous la porte pour les lui donner. Mélissa était bien plus qu'une autre fille orpheline. C'était ma meilleure amie, ma grande sœur.
Elle pensait vraiment pouvoir nous sortir de là tous les trois.
Pourtant, moins d'un an plus tard, elle décédait sous les coups de Ben, après qu'il l'ait surprise en train d'embrasser un garçon. Sûrement cet ami qu'elle aimait beaucoup.
Je me souviens de toutes les insultes qu'a hurlées Ben qui était complètement soûl, des pleurs et des cris de Mélissa. Andrew et moi étions là. J'ai pleuré toutes les larmes de mon corps, j'ai hurlé autant que Mélissa.
Puis Mélissa n'a plus crié. Elle est restée couchée par terre, les yeux grands ouverts, son corps maigre et abîmé anormalement immobile.
Je me souviens avoir vomi. Le soir, Andrew m'a demandé si j'étais d'accord pour tuer Ben.
Nous n'avons jamais pu le faire. C'était bien trop pour deux enfants. Je ne suis même pas parvenue à m'enfuir. Alors, je suis restée. Je suis restée jusqu'à ce que je ne puisse plus. Jusqu'à mes 14 ans.
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