X
Jetan aidait aux champs. Il pensait que fournir un travail aussi physique l'aiderait à ne plus penser - ou, au contraire, à mieux y réfléchir, classant ses pensées dans l'ordre.
Le soleil tapait sur son dos. Les espaces cultivés se trouvaient au centre d'une immense crevasse de montagne. Le soleil au zénith tombait directement sur les plantations où beaucoup de personnes s'activaient à l'aide d'outils de jardinage ou de tracteur.
Inspirant fortement sous l'effort, Jetan leva ses yeux sur le ciel bleu, repensant à sa rencontre le matin-même avec le chef de la Résistance et son étrange proposition.
*
— Je veux que tu nous rejoignes dans la Résistance, mon garçon.
Jetan ne s'y attendait tellement pas qu'il en leva ses deux sourcils de surprise.
— Je sais que c'est soudain, et qu'il te semble qu'on te donne pas vraiment le choix, mais toi à nos côtés, la Cré... je veux dire : Vinz sera... contrôlable. Il nous fera confiance et se battra pour nous. J'ai pu remarquer qu'il prêtait attention à tes moindres faits et gestes... Je ne sais pas ce qu'il y a entre vous mais cela peut nous être utile...
À la fois embarrassé et contrarié, Jetan croisa les bras. Devant le désir de contrôle de l'homme, Jetan décida d'opter pour le mécontentement à la gêne.
— Donc vous voulez que je vous rejoigne pour que vous puissiez l'utiliser ?
— Non, je veux que tu nous rejoignes pour qu'il te suive dans le même chemin. Qu'il intègre la Résistance et qu'il nous aide à vaincre l'Empire.
— Donc vous voulez que je vous rejoigne pour que vous puissiez l'utiliser.
— Cesse donc d'être si pragmatique !
— Je ne fais qu'énoncer ce que vous croyez être capable de me cacher sous prétexte que je ne suis qu'un gamin.
— Écoute...
Le chef se rapprocha du garçon, étalant ses avant-bras devant lui.
— ...nous sommes sur le point de faire un grand coup d'état pour qu'enfin la tyrannie de l'Empereur se termine. Je suis sûr que tu es assez intelligent pour te rendre compte qu'il y a des choses qui ne sont pas du tout équitable dans la façon de régner de l'Empereur, non ? Tu as la chance d'assister à un moment crucial de l'Histoire. Deux choix s'offrent à toi : ou tu te bats à nos côtés, ou tu te caches jusqu'à ce que tout se finisse... Seulement, je peux lire dans tes yeux que tu es un battant ! Alors je sais que tu veux te battre ! Tes raisons sont personnelles mais je suis persuadé que tu ne portes pas l'Empereur dans ton cœur, et le fait que tu ne me contredises pas me prouve que j'ai raison. Mais par esprit de contradiction, tu ne me l'admettras jamais... C'est pour ça que je n'aime pas les gamins, encore moins les rebelles ! Mais je détiens de nombreuses vies entre les mains alors je n'ai d'autre choix que de faire avec... Je veux bien te laisser du temps pour y réfléchir mais je ne te mentirais pas : je ferai tout pour vous avoir toi et la Créature à nos côtés ! Tu ignores ce que nous autres avons endurés jusqu'ici, ce que nous avions dû sacrifier pour qu'un espoir subsiste à travers les nations ! Tu ne peux pas me reprocher de vouloir mettre toute la puissance de mon côté... Mais je peux comprendre que c'est trop soudain pour toi, seulement dis-toi qu'en temps de guerre, il n'y a aucune place pour l'individualisme !
Un silence pesant ponctua son monologue. Jetan réfléchit pendant quelques minutes puis se leva et, lentement, il se dirigea vers la porte vitrée. Sans se retourner, il lança à l'homme :
— Au moins, vous avez joué la carte de l'honnêteté cette fois.
Et il claqua la porte.
*
Après, Jetan se souvenait avoir erré un peu dans le hall principal, cherchant Vinz des yeux. Mais ce dernier étant resté introuvable dans cette masse malgré son statut particulier, Jetan avait renoncé et était parti en quête de la cuisine. Ses deux gardes du matin avaient repris leur place auprès de lui, et lui avaient indiqué où il pouvait se rassasier. Une fois sur place, il fut accueillit chaleureusement par le petit Moé et une vieille grand-mère prénommée Cora. Ils lui donnèrent à manger, puis à sa demande, Moé se chargea de lui trouver une occupation.
Depuis, il labourait et labourait encore la terre. Ses gardes l'attendaient sous un préau aménagé en bordure des champs. Une bonne heure passa, et Jetan en était encore à arracher les mauvaises herbes lorsqu'il vit Vinz le rejoindre, suivit de ses deux gardes. Sous le soleil, ses cheveux brillaient tel un lac d'été scintillant. Jetan remarqua que les ouvriers s'arrêtèrent pour le regarder s'approcher de lui. Leurs regards montraient de la peur ou de la haine - ou les deux. Mais cela lui était égal; son regard à lui, pareillement fixé sur l'étranger, avait une teinte de curiosité. Il le vit s'arrêter devant lui et lui dire timidement :
— Salut.
Jetan lui fit un signe du menton, puis retourna à son travail. À la stupeur de tous, excepté de Jetan qui s'y était attendu, Vinz s'agenouilla à ses côtés et l'aida, en silence. Une petite demi-heure passa, les mains dans la terre, tandis que les gardes commençaient une partie de cartes sous le préau. Les ouvriers avaient soit désertés, soit regagnés leurs postes mais en restant sur leurs gardes.
Vinz demanda de façon détaché, alors qu'il retournait des plants de maïs :
— Tu sais où on est ?
Jetan arrosait les mêmes plants; il lui répondit en reposant l'arrosoir à terre :
— En plein cœur de la Résistance.
Vinz s'arrêta et posa ses yeux interrogatifs sur le lycéen.
— Tu sais ce que signifie « résister » ?
Un hochement de tête lui permit de continuer.
— Disons alors qu'il s'agit d'un groupe qui s'oppose aux lois imposées par l'Empire. Ils se battent pour changer ça.
Vinz réfléchit quelques minutes et demanda à nouveau :
— Et ils t'ont demandé de les rejoindre ?
Jetan fixa ses yeux dans les siens. Le garçon l'étonnait toujours à comprendre certaines choses et pas d'autres.
— Comment le sais-tu ?
— Je crois que je commence à bien comprendre comment vous fonctionnez sur Idysa. C'est un peu dur pour moi, mais il y a des caractères similaires à ceux de ma planète. En outre, s'ils ne savent pas comment m'enfermer, ils doivent préférer me garder à leur disposition.
Ses cheveux s'assombrir un peu, et une information tilta dans l'esprit de Jetan.
— Comment ça ils ne peuvent pas t'enfermer !?
Le ton de Jetan se fit plus brusque qu'il ne l'aurait voulu et Vinz leva sur lui un regard inquiet. Jetan s'en mordit la langue et tenta de justifier sa surprise :
— Pas que je le veuille, mais ils nous donnaient l'impression de pouvoir le faire...
Jetan s'en voulait de donner cette impression de haine à son égard... Et il s'en voulait encore plus de s'en vouloir - sentiment injustifié pour lui.
Vinz tenta de décrypter les émotions sur le visage du garçon, et n'y voyant aucune méchanceté, il répondit calmement :
— Utiliser la pierre de Fërh demande beaucoup d'énergie... Trop pour la plupart des Idysans. S'ils en étaient vraiment capables, ils l'auraient fait avant même de tenter de communiquer avec nous. Sûreté et prévention sont des maîtres-mots chez vous... Dommage que ce ne soit pas le cas chez nous...
Le soleil tapait encore fort au-dessus d'eux. On entendait les chants de la nature s'élever haut dans le ciel. Les nuages avançaient lentement, soufflés par une légère brise chaude.
Jetan l'observait avec insistance. Quelque part, il avait envie de lui poser des questions, mais d'autre part, il se complaisait à rester ignorant en ce qui le concernait; il avait une peur incompréhensible de ne pas pouvoir supporter ce qu'il lui apprendrait. Vinz était gêné d'être son centre d'attention. Il joua de son tic favori en baissant les yeux, puis tenta de détourner l'attention du garçon sur un plant dont ils devaient s'occuper. Peine perdue, Jetan céda, pour la première fois depuis longtemps, à la curiosité :
— Qui es-tu réellement ?
Une question lourde de sens et de sous-entendus. Une question dont il savait qu'elle lui apprendrait des choses qu'il aurait mieux value ne pas savoir. Des choses dont il savait qu'il serait dur d'exprimer.
Vinz s'y était attendu. Il savait que tôt ou tard Jetan lui poserait cette question. Il inspira profondément, cessa son travail et s'assit en tailleur à même le sol. Les plants le dépassaient en hauteur, si bien qu'on pouvait ignorer s'il était encore là ou non. L'étrange garçon fixa le ciel d'un air absent, repensant à de lointain souvenir. Puis calmement, de façon entrecoupée, il conta son histoire :
— Je suis né dans le village de Namar, dans le clan pacifiste des Poca. Ma planète, Trowa, appartient à une galaxie très lointaine d'ici. Quand j'eus 10 ans, un grand cataclysme détruisit partiellement ma planète, puis pendant les cinq années qui suivirent, elle se désagrégea petit à petit...
Il marqua une pause puis reprit en le fixant dans les yeux :
— Mais non n'étions pas bêtes. Nous avons tout de suite compris que notre planète n'en avait plus pour très longtemps. Ce qui serait l'équivalent de votre gouvernement sur Trowa se nomme Lösca. La Lösca organisa des groupes de recherche dans divers spécificités : certains étaient chargés d'analyser les planètes alentours pour déterminer si une possible habitation y était envisageable, d'autres devaient créer des Yuvtäs pour pouvoir nous y conduire...
Jetan était restait debout pendant tout ce temps. Il l'observait attentivement, écoutait ses moindres mots. Il n'osait pas l'interrompre, lui demander les quelques mots qu'il ne comprenait pas. Subjugué par son récit, il s'assit à ses côtés, ni trop près ni trop loin. Vinz avait les muscles tendus, les poings serrés. Ses souvenirs lui faisaient mal et Jetan s'en voulait d'en être indirectement la cause. Il voulut lui dire d'arrêter, lui expliquer qu'il n'était pas forcé de poursuivre, mais n'en eut pas le temps; à peine voulut-il ouvrir la bouche que Vinz avait déjà enchainé :
— Mais nous avions tout faux ! La nature n'est pas quelque chose que nous pouvons prédire !... On avait décrété en avoir peut-être pour 15 ans, ou un peu moins... Mais les désastres se sont enchainés : tsunamis, séismes, éruptions volcaniques; tous les désastres naturels nous sont tombés dessus les uns après les autres, des fois-même ensemble ! Et d'une puissance inimaginable !
Vinz prit sur lui et se calma. Il fixait le sol avec dureté et des larmes pointaient aux coins de ses sombres yeux.
— Ma mère... Elle faisait parti du groupe de créateurs... Ils avaient construis un bon nombre de prototypes inutilisables, mais dans un dernier espoir fou, ma mère en vola un : le dernier qu'ils avaient créés. Mais ce n'était hélas qu'une capsule individuelle... Ma mère... Je me souviens qu'elle avait les larmes aux yeux lorsqu'elle nous mit, ma petite sœur et moi dans la Yuvtä. Je la portais sur mes genoux, elle pleurait dans mon cou, tandis que ma mère m'expliquait le fonctionnement de la Yuvtä... Mais le temps se fit pressant. La Lösca avait remarqué la disparition de la capsule et s'était mis à la recherche de ma mère... Oui, c'était égoïste de sa part, mais je lui en suis reconnaissante. Sans elle, je ne serais pas là aujourd'hui !
Il s'interrompit encore une fois, cherchant le fil de ses pensées.
— La Lösca nous a rapidement retrouvé, alors ma mère mis en marche la capsule sans inscrire de direction finale. Le départ fut très brutal mais nous parvinrent à nous sortir de la galaxie sans heurts... Pendant deux ans, nous voyagions. Ma mère n'avait pas mis assez de provisions pour nous deux... Qui plus est, ma sœur était de nature fragile, alors le manque d'espace dans la cabine principale, la nourriture qui s'avariait de jour en jour, l'espoir qui nous abandonnait... Elle n'y survit pas.
Cette fois-ci, Jetan vit de vraies larmes cristallines couler de ses yeux. On pouvait voir que ce fut une dure épreuve pour lui, qu'il aimait sa sœur profondément, et qu'il n'était qu'un pauvre garçon perdu sur une planète qu'il ne connaissait pas. Jetan ne fit rien ni ne pipa mot, ne sachant que dire ni que faire. Il n'avait jamais été de ces personnes qui enlaçaient les gens tristes ou les consolaient en leur chantant des mots creux. Il ne savait même pas s'il était capable d'une chose pareille !
Mais heureusement pour lui, Vinz ne semblait pas avoir besoin de réconfort physique car, reprenant contenance de ses sentiments, il poursuivit son histoire :
— Lorsque j'atterris sur votre planète, je rencontrai quatre personnes. Ils prirent soin de moi, m'apprirent votre langue, le fonctionnement de votre planète, votre façon d'utiliser la magie...
Son regard triste s'illumina soudainement de joie. Il rit doucement et répondit à l'interrogation silencieuse de Jetan :
— Ce fut l'une de ces quatre personnes qui me donna mon nom : Vitalüs Nezüs Zodasz. Cela signifie « Esprit tombé du ciel ». Je me souviens que je ne comprenais pas du tout son attention et qu'il a fallut que son copain m'aide...
Un long silence pesant s'installa à la fin de sa phrase. Jetan comprit qu'il ne souhaitait pas continuer, les souvenirs étant trop tristes pour lui; il tenta de changer de sujet de façon nonchalante, tentant de cacher ses véritables intentions.
— Ton prénom est aussi tordu que le mien. Ma mère a cru bon de jouer avec les mots magiques pour m'appeler. Jetasü Tamira Nezüs, « Esprit né de la terre ». À mon avis, elle ne devait pas être très saine d'esprit lors de son accouchement.
Jetan tenta de le dire à la rigolade - chose qu'il avait oublié avec le temps -, mais à son grand plaisir, cela eut l'effet escompté. Il ignorait si son détournement avait subtilement fonctionné, mais Vinz ne fit aucune remarque; il se contenta de sourire à la nouvelle. Jetan en fut ravi, mais ne le montra pas. Il préféra lui demander une chose qui le turlupinait :
— Si Vinz n'est pas ton vrai nom, comment t'appelles-tu en réalité ?
— Djhcärd.
— Dji..Ji...Darké...?
Vinz sourit sincèrement, aillant l'impression de refaire un saut dans le passé :
— Djhcärd.
Jetan fronça les sourcils en réfléchissant, puis déclara :
— J'abandonne.
Cette fois, Vinz en rit de sa voix douce d'enfant :
— Tu n'as même pas essayé.
— Je n'ai pas pour habitude de m'amuser à prononcer des syllabes qui ne font pas partir de mon syllabaire.
— Essaye.
Ce n'était pas un ordre, mais une douce demande. Vinz le fixait intensément et Jetan poussa un grognement en retentant plusieurs fois sans grand succès.
Soudain, leur quatre gardes déboulèrent devant eux brutalement. Les deux garçons en furent tellement surpris qu'ils en sursautèrent mais ne bougèrent pas de leur place, levant leurs yeux étonnés vers eux. Les gardes avaient l'air en colère, et ne cessaient de jurer. Jetan s'énerva et jura pareillement en se levant :
— Merde ! Qu'est-ce qui se passe encore !?
Un des hommes s'avança et répondit d'une voix dure :
— Vous ne devez pas disparaître de notre champ de vision !
Le lycéen leva un sourcil, perplexe. D'un air détaché, il ajouta :
— Vous n'avez qu'à nous coller des caméras tant que vous y êtes !
L'homme faillit répondre avec violence quand un homme s'approcha prudemment d'eux. Vinz s'était levé et mis derrière Jetan. Le nouveau venu déclara :
— Le chef tient à ce que vous alliez vous laver avant de venir manger à ses côtés.
Une fois le message passé, il s'enfuit loin du monstre qui hantait ses rêves. Jetan grogna et exigea des hommes qu'ils le ramènent. Ceux-ci n'apprécièrent pas du tout la façon de leur parler du garçon mais ils ne firent aucun commentaire, de peur d'énerver la Créature.
Alors qu'ils se redirigeaient vers le bâtiment principal, le soleil entamait lentement sa descente derrière eux.
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