I
— Jetan !!
Le bruit sourd de la porte claquant sur le mur réveilla le jeune homme. Il ouvrit ses yeux noirs sur un magnifique ciel bleu... rapidement obscurci par une image qu'il aurait préféré ne pas voir.
— Ça va faire au moins 20 minutes que je te cherche ! Pourquoi tu n'étais pas sur le muret !?
Jetan regarda les boucles brunes de la jeune fille pendre au-dessus de lui. Il fronça les sourcils.
— Quoi !? s'écria-t-elle.
L'adolescent grogna puis répondit, contraint :
— Je ne voulais pas que tu me trouves. M'enfin, à ce stade, j'aurais dû rentrer chez moi...
Mily cria aussi fort qu'elle le put, le traitant de délinquant irresponsable et perturbateur. Jetan, les sourcils toujours froncés, se leva doucement et jeta un regard noir à la jeune fille qui se tût immédiatement – mais plus par manque de souffle que par peur. Une fois debout, il se dirigea nonchalamment vers la porte.
— Tu retournes en cours ? demanda-t-elle, l'espoir pointant dans sa voix.
Jetan s'arrêta devant la porte, soupira et lança :
— Non.
— Quoi !?
Le garçon sortit et claqua la porte derrière lui. Comme il s'agissait de la porte donnant l'accès au toit, elle ne pouvait s'ouvrir que de l'intérieur. Et cela, le garçon devant lui le savait. Un regard hautain l'observait à travers des lunettes à fine monture noire. Ses yeux ambre parlaient à la place de sa bouche, lui reprochant son attitude. Les deux hommes se défièrent du regard tandis qu'ils pouvaient entendre les cris de rage de Mily qui tapait bruyamment sur la porte derrière Jetan.
Trouvant la situation plus qu'inutile, l'adolescent ignora les remarques silencieuses de son ami – il avait déjà rayé de son esprit la présence de la jeune fille dans son dos – et descendit les dernières marches les séparant pour le rejoindre. Arrivé à son niveau, chacun regardait dans une direction opposée, sans bouger ni parler. Puis l'un des deux brisa la glace :
— Rudy l'a fait.
Un silence s'installa de nouveau entre eux, uniquement agrémenté par les bruits de tapage venant du toit.
L'autre reprit, son regard toujours fixé sur la porte :
— Tu ne veux pas la laisser tranquille ?
Jetan daigna enfin ouvrir la bouche :
— ...C'est elle qui me cherche.
— Elle prend soin de toi.
— Je ne lui ai rien demandé.
Le jeune homme poussa un soupir et tourna la tête vers son ami. Il ajouta d'un ton qui sous-entendait tout ce qui se passerait s'il n'obtempérait pas :
— Ne sois pas en retard.
Jetan reprit sa marche et s'éloigna de l'endroit tout en lançant un « mouais » peu convaincant. Le second attendit un peu qu'il se retire plus loin encore puis, jetant un coup d'œil à la porte, poussa un soupir en se dirigeant vers elle. L'ouvrant calmement, il s'écarta lorsqu'une Mily en furie en sortit, tel un missile fraîchement dégainé et sur le point de détruire sa cible.
— Il est où cet enfoiré !?
La jeune fille semblait vraiment en colère, ses pommettes rouges marquant son état et ses yeux brillants où on pouvait y lire des flammes danser. Le garçon était habitué à ses crises ; aussi, il ne broncha pas lorsqu'elle lui agrippa le col – bien qu'il était plus grand qu'elle – et lui cria :
— Pourquoi l'as-tu laissé partir !?
— Lâche-moi, Mily.
Elle s'exécuta non sans s'arrêter de tempêter.
— C'est pas vrai ! Je vais le tuer ! Jetan Lee Campbell !! Tu ne perds rien pour attendre !!
Son ami arrangea le col de sa chemise et, d'un calme durement maîtrisé au cours des années, il exigea de la jeune fille tout en captivant son intérêt :
— Calme-toi, Mily. Je l'ai prévenu pour Rudy. Il l'a fait.
— QUOI !?
Il plissa les yeux de mécontentement face au cri de son amie qui lui perça les oreilles et, cédant face à l'irritation, finit par la menacer :
— Si tu continues à hurler, je t'enferme à nouveau.
Mily se tut brusquement. Elle savait qu'il pouvait être très sérieux quand il le voulait, surtout quand il avait cette voix pincée et ce ton qui ressemblait à une bourrasque râpeuse, comme lors d'une tempête de sable. Elle frissonna mais lui tint tête.
Elle attendit quelques minutes, le temps de revenir à l'étage de leur classe, avant de reprendre :
— Dis, Rollan ?
— Oui ?
— Rudy, c'est ton meilleur pote, non ? Alors pourquoi ne pas l'avoir empêché ?
Le jeune homme lui jeta un coup d'œil sans s'arrêter, puis réfléchit quelques secondes de plus.
— Je l'ignore. Il semblait si fier... Je ne voulais pas l'arrêter dans son bonheur.
— Alors il va nous quitter ?
— ...Probablement.
Les deux lycéens retournèrent en silence en cours.
~*~
Jetan ruminait des pensées noires. Déjà l'autre furie lui cassait les pieds mais ce que venait de lui raconter le binoclard le mettait hors de lui. Pourquoi fallait-il que Rudy soit aussi naïf !? Tout ceci n'était que mensonge et lui était fier d'y participer !
Honnêtement, il ne comprenait pas.
Il errait dans les rues envahies de boutiques de bric-à-brac. Il y régnait une activité bruyante en permanence. Jetan aimait cette ambiance ; il s'y sentait étranger, complètement détaché comme un être à part. Il aimait cette sensation que lui procurait cette foule qui l'a inconsciemment rejeté.
Il ne voulait pas rentrer chez lui où seul son père l'attendait. Depuis que sa mère est morte, il a sombré dans une souffrance palpable dans toute la maison. En réalité, Jetan fut forcé de se rendre compte de la réalité trop jeune et, depuis, il a l'impression qu'on lui a volé son innocence. Et c'est cette réalité qu'il veut fuir ; cette réalité dont son père ne l'a pas protégé.
Par habitude, ses pieds le dirigèrent vers la forêt jouxtant la Cité. Celle-ci n'était habitait que par quelques animaux sauvages et le gouvernement avait décrété qu'elle resterait naturelle et protégée, s'étendant donc sur quelques centaines d'hectares. En coupant par le sentier de cette dernière, Jetan savait qu'il mettrait plus d'une heure pour rentrer chez lui et plus s'il se reposait quelque part...
~*~
À quelques kilomètres de là, dans les hauteurs les moins visibles, un imposant dirigeable trouait les cieux. Les grandes hélices de la machine de métal broyaient l'air à toute vitesse. Sa structure était joliment basée sur des parois en métal et des baies vitrées au niveau de la nacelle principale. Son cri de tonnerre effraierait même le plus courageux des volatiles qui s'enfuirait à sa vue.
À l'intérieur, un chahut régnait :
— Mais puisque je te dis que c'est comme ça !
— Mais non ! Regarde !
— Et là ?
Trois individus semblaient se battre au sujet d'un drôle de bâtonnet, quand soudain :
— Ça suffit !
L'imposante et effrayante voix calma le tumulte. Les trois acolytes se tournèrent vers le fond de salle où trônait leur chef, confortablement installé sur un fauteuil construit par les Vidans du Désert Hadara. Ce peuple de bédouins était réputé pour sa qualité en matière d'ameublement. Ils ornaient toujours leurs œuvres de représentations sacrées, comme la Création du Monde ou la Bénédiction Sainte... En l'occurrence, celui-ci était sculpté dans du bois de chêne, avec la représentation de la Naissance du premier Dieu du monde. Des coussins de velours rouge étaient cousus au niveau des accoudoirs et du dossier et une bonne surélévation de même matière permettait une position assez confortable au niveau du bassin.
La voix du chef tonna :
— Donnez-moi ça !
Il mima le geste à la parole et des frissons d'effroi face à son irritation palpable parcoururent le dos de ses sujets. Mais l'un d'eux dû se résoudre à prendre son courage à deux mains et se dévoua à lui apporter l'objet de la discorde. Ce dernier fut prit avec précaution dans les mains dudit chef ; des doigts curieux palpèrent scrupuleusement la structure primitive du sceptre. La tige en métal était brute, dénuée de tout travail gracieux, et un joyau d'un vert émeraude était enchainé à son sommet, n'émettant aucun éclat particulier.
Après de nombreuses recherches à travers toutes les terres des différents empires, il avait enfin pu retrouver la trace du sceptre et s'en emparer. Un sourire étira ses minces lèvres, un sourire de satisfaction au regard d'où brillait un éclat tellement féroce que ses propres employés en tremblèrent de peur.
D'un mouvement brut, il tourna son regard vers un homme resté jusqu'alors silencieux et lui ordonna d'une voix grave :
— Actionne-le !
L'homme était enchainé à un mur, son corps affalé comme s'il avait perdu connaissance. Des traces de toute couleur et de toute taille témoignaient de la maltraitance qu'il semblait avoir subit. Son sang coulait par minces filets et avait coagulé à certains endroits. Ses vêtements étaient en lambeaux, laissant entrevoir une peau aux myriades de couleurs : beige, marron, bleu, violet, noir... Son souffle était faible, irrégulier, mais il était encore un peu conscient. Il ne put rien dire, tant sa gorge le faisait souffrir, et tira sur ses chaînes. Se souvenant de ses emprises, le chef appela un de ses subordonnés, son regard glacial toujours fixé sur le jeune prisonnier :
— Rydal ! Libère-le !
Le prénommé sursauta à l'appel de son nom et déglutit bruyamment. Il s'empressa, rapidement et maladroitement, d'exécuter les ordres donnés. N'ayant plus de force, le prisonnier se laissa tomber sur le sol, jetant brièvement un coup d'œil aux alentours. Rydal l'agrippa par les épaules et l'emmena devant son maître, ignorant la souffrance du captif. Ce dernier retint autant qu'il put ses gémissements, ne voulant surtout pas satisfaire le sadisme de l'homme en face de lui. Celui-ci le regarda dédaigneusement et souleva son menton du bout de la verge de métal.
— Pauvre petit être... Tu n'as pas eu de chance...
Incapable de prononcer le moindre mot, ledit malchanceux se contenta de regarder aussi durement que possible son malfaiteur. Son aspect difforme l'écœurait. Deux petits yeux porcins, aussi noirs que le charbon, brillaient d'un éclat malveillant. Son nez semblait avoir été écrasé et ce qui lui faisait office de bouche n'était qu'une large coupure sur sa peau graniteuse, agrémentée de fines couches plus foncées que son grain de peau légèrement tanné. Son crâne rasé luisait sous les rayons du soleil pénétrés à travers les grandes vitres donnant sur l'immensité désertique du ciel. Des deux côtés de sa tête, deux petites cornes de deux centimètres avaient poussés sous sa peau. Ces traits caractéristiques appartenaient aux Nivdals, ce peuple nomade s'installant régulièrement sur les côtes et connu pour être particulièrement violent et cruel.
Le jeune homme savait qu'il n'y survivrait pas alors il se résolut à accomplir sa dernière mission avant tout.
— Alors ? Décidé à obéir ? Tu auras la vie sauve si tu obtempères.
La remarque irrita le jeune homme qui savait ne pas y survivre même s'il accomplissait la demande sans riposter de quelque manière que ce soit ; mais il consentit à obéir en hochant la tête, signe de sage soumission. Prudemment, il récupéra le sceptre, l'examina attentivement de ses yeux bleus puis de ses doigts, se remémora toutes les découvertes qu'il avait faites dernièrement et qu'il n'avait pas eu le temps de partager puis, enfin, il tourna légèrement le bijou dans un sens ensuite de l'autre. Il prononça une petite incantation puis recula légèrement le sceptre de ses yeux affaiblis. Une lumière vivace jaillit soudainement de l'intérieur de la pierre. Les rayons verts pales semblaient être faits de poussière lumineuse. L'intensité de l'éclat les aveugla brièvement. Le comploteur sourit, satisfait, puis commença à scander une incantation qui créa une autre source de lumière intense près de la première. Les trois acolytes se protégèrent face à cette clarté trop brillante pour leurs pauvres petits yeux. C'est ce moment-là que choisit le captif pour agir aussi vite que son corps meurtri le lui permit. Son tortionnaire avait lâché prise sur ses bras pour se protéger alors il put rassembler ses dernières forces, se lever, lancer quelques brefs sorts protecteurs et courir près des baies vitrées ; d'un sortilège puissant, il découpa le verre en un ovale assez grand à l'endroit même où une pie poursuivait son envol. Il sourit et jeta le sceptre brûlant dans ses doigts. Le malfaiteur le vit mais n'eut pas le temps de réagir. Il poussa un hurlement de rage lorsque le sceptre si durement acquis passa à travers la vitre et disparut dans les cieux.
~*~
La nature était ce qu'il y avait de plus apaisant. Ses bruits enchantés le calmaient au plus profond de lui-même : le chant des oiseaux, l'écoulement des ruisseaux, le passage des animaux, petits ou grands... Jetan sentait la vie dans cette forêt, une vie mystique bien différente de celle des humains. Et il savait que jamais rien ne perturberait l'apaisante atmosphère de cet environnement...
Enfin... jusqu'à ce qui lui semblait être une comète enflammée ne décide de finir sa trajectoire dévastatrice à quelques mètres de lui.
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