Modaliser
La plupart du rapport intrinsèque qu'une personne entretient avec la vérité se mesure à sa faculté à modaliser.
Je suis toujours assez choqué par ceux qui, ayant présenté un dire en certitude, lorsque leur rapport s'est révélé faux n'en tirent aucune espèce de scrupule. Ce n'est pas qu'on ait eu tort qui me scandalise, c'est d'avoir affirmé avec beaucoup de confiance ce qu'on ne savait pas, ce qu'on ne pouvait pas savoir, comme si l'on ne faisait pas la différence entre une réalité et une supposition.
On dirait que ces gens ne savent pas quand ils savent, qu'ils ignorent quand ils ignorent, que tout se confond en eux entre le sûr et l'incertain, ce qui est un grand trouble sinon une dure anomalie de leur sens critique et de leur jugement. Ils ne font pas la différence entre ce qui est et ce qu'on imagine.
Il me semble qu'un homme normalement attentif à la vérité dispose d'un discernement élémentaire et comme inné à cet endroit. Je veux dire que quiconque éprouve une considération pour ce qui est réel ne peut pas douter s'il détient un fait ou s'il le présume. Je ne puis dire pour les autres, mais j'ai quant à moi systématiquement le souvenir approximatif de la circonstance où j'ai appris telle donnée, et si je ne me rappelle pas cette circonstance, alors j'estime que cette donnée n'est pas sûre, et je la présente telle.
Je n'entends pas comme on peut fonctionner autrement. À quoi peut bien se mesurer la véracité c'est-à-dire la volonté de rapporter le vrai, si ce n'est au moins à la mémoire de l'origine d'une information ? Si je ne me souviens pas de sa source, comment puis-je en attester ? Par quel moyen celui qui ne se rappelle pas d'où il tient une pensée peut-il affirmer avec aplomb que ce qu'il dit est juste ?
Or, il est courant de voir des personnes qui, présentant un fait même anodin comme sûr, sont démentis et se rétractent aussitôt sans honte ni conséquence : dès lors, je ne comprends pas ce qui leur permet d'être certains, je ne comprends pas sur quoi se fonde leur certitude, je ne parviens pas à comprendre comment ils établissent qu'une de leur connaissance est certaine et une autre non. À quoi tiennent-il qu'un phénomène même banal s'est produit si, dans l'instant où on leur remarque qu'il ne s'est pas passé comme ils le déclaraient fermement, ils ont convenu qu'en effet il y aurait plus de vérité à déclarer fermement autre chose ? C'est une contradiction qui m'échappe : je n'entends pas comment peut se former, en ces esprit, une conscience même rudimentaire du vrai et du faux. Il me semble que cela revient, pour celui qui parle, à ne jamais distinguer les deux, comme si tout était aussi brumeux dans l'imaginé que dans le réel, comme si tout avait besoin d'être confondu dans leur conception pour abolir en eux la responsabilité de cette différenciation.
La fiabilité de telles personnes disparaît entièrement pour moi dès que je suis témoin d'une telle incongruité.
Et la gravité de l'information n'y change rien, je ne me soucie pas qu'un fait soit capital pour mesurer l'enfreinte à la connaissance du fait : s'il est inoffensif, il n'y avait aucune raison de déclarer l'inverse avec tant de vigueur persuasive ; si au contraire il est sérieux – je ne parle même pas de mensonge délibéré mais bien d'erreur –, pourquoi le locuteur ne prend-il pas avant de le dire le temps de le vérifier ? Il présente avec assurance un propos dont il n'est pas assuré !
Je parle en particulier des situations où le dit ne valorise ni ne dévalorise personne, où il s'agit surtout d'énoncer une réalité avec le degré nécessaire de nuance simple appliquée à la mémoire. Comment peut-on oublier qu'on n'est pas sûr, et rapporter l'incertitude pour sûre ? En quelle espèce de paresse ou de défectuosité mentale faut-il vivre pour ne pas distinguer non même ce qui est vrai de ce qui est faux, mais ce qui nous apparaît vrai et ce qui nous semble faux ?
En dehors du mensonge lié à l'image de soi et au désir de fierté, je ne vois qu'une raison : c'est qu'il doit y avoir chez ces gens une incapacité presque lexicale à modaliser.
Il est vrai qu'on rencontre fréquemment des personnes qui ne savent pas dire « je pense que » ou « je crois que » : toutes leurs assertions se présentent comme des vérités indubitables de même valeur, sans qu'il paraisse exister dans leur esprit une échelle de certitudes. Il ne s'agit même pas en général d'individus particulièrement péremptoires ou vaniteux, on ne les reconnaît pas pour autoritaires ou trompeurs, c'est simplement qu'ils ne connaissent pas la faculté ou les formulations pour présenter diversement une information selon le degré de vérité qu'ils lui attribuent.
C'est en quoi il faut admettre que ces gens en toute innocence n'ont pas d'égard pour la vérité. Non qu'ils ont plaisir à mentir ou à duper, en général ils n'y songent point, mais le souci dans la manière de s'exprimer ne les intéresse pas et il l'ignore comme un superflu pénible. Je suppose qu'ils entendent des expressions de nuance avec ennui, comme une façon de prétention, comme une vantardise de l'intelligence du locuteur. Ils ne confrontent jamais une expression et une réalité, n'ont pas le souhait de créer l'adéquation entre les deux. Le langage ne se présente pas à eux comme un art subtil mais comme une communication pratique : ils vont au plus direct, ils ne s'embarrassent pas de recherches.
Assurément, ces personnes ont le défaut de manquer de nuance pour tout, car le soin de la vérité se rencontre chez tous les esprits perfectionnés qui visent à un perfectionnement de leur science, et il me paraît impossible de quêter une exactitude sans employer en soi-même un langage remarquant ces fluctuations de vérité. Pour le dire autrement, si l'on admet le langage comme la retranscription d'une pensée même un peu trahie par la traduction de l'idée en mots, une parole (ou un écrit) exempte de modalisation signale un esprit incapable et certainement indésireux de savoir quand et s'il approche du vrai ou s'en éloigne. Il n'y a pas lieu de supposer qu'on n'est approximatif que dans certains domaines ou pour certaines choses : on n'a pas souci de la réalité la plus insignifiante comme de la plus conséquente. La vérité n'est pour soi qu'une sorte de jeu. On n'a guère considération de l'honnêteté et du mensonge, sans même être escroc ou dupe, parce que c'est seulement la modalité de la vérification qui est absente de la mentalité.
Pour autant, malgré l'aberration que j'en ressens parce que ce fonctionnement s'oppose à mon éducation, à mon tempérament et presque à ma nature, il n'est pas chez eux un vice, c'est l'oubli de ce qui est pour d'autres le principal dans une phrase ou un mot, à savoir sa capacité à traduire le réel avec fidélité. Ils n'utilisent pas la verbalisation dans cette perspective. C'est un soin mineur pour eux, et presque le contraire d'un soin : ils ne visent qu'à la fluidité dans ce qu'ils disent, je veux dire à l'absence de contraintes, à l'effet de transmission pratique. On doit pouvoir rencontrer dans leurs discours quantités de clichés pratiques et de dictons efficients.
Ils sont le contraire d'écrivains : ce n'est pas un mal diabolique d'être l'antipode d'un littérateur et d'un artiste. Ils ne savent pas pourquoi ils parlent sinon pour transmettre quelque sensation, pourquoi ils emploient des vocables sinon pour se faire comprendre, ils ne font aucun effort dans leur rapport au réel : ils me font penser à des analphabètes qui ignorent que ce qu'ils disent est fait de lettres et de sons, car ils ignorent que ce qu'ils disent est fait d'un certain lien avec la vérité, qui est pour moi la raison d'être du langage. Ça ne les concerne pas, voilà tout ; ils s'en moquent, ne l'ont jamais senti, leur langage est fondé d'un autre paradigme. Ils ne sont pas pervers : ils ne savent pas. Depuis tout petits, ils sont sûrs ; quand il se trompent, c'est qu'ils ne savaient pas. Il n'y a là rien de compliqué ou de vicieux. Le langage est sans connexion pour eux avec la scrupuleuse copie de la vérité. Ils n'y ont jamais pensé, parce qu'on ne leur a que rarement demandé de témoigner.
Je ne veux pas de ces gens pour interlocuteur, c'est vrai : il est tellement embarrassant de ne jamais savoir si ce qu'une personne vous raconte est vrai ou si elle croit seulement que c'est vrai ; ça annule tout avantage à la conversation, on n'en obtient plus rien de positif, c'est pour moi comme si le langage n'avait plus de sens. J'ai un collègue ainsi qui parle de tout avec une conviction inébranlable : il mêle à ses propos beaucoup de vérité et il a tort presque aussi souvent, toutes ces précisions ont l'approximation de l'anecdote ; il sait énormément d'infimes détails de connaisseurs, mais sur la portée générale de ce qu'il rapporte il s'empêtre et décèle son incompétence ; ses dires ont la dimension du sensationnel et de l'épate comme tout ce qu'on apprend surtout dans l'objectif de le répéter. S'il est déjoué, il se vexe et s'enferme bougon dans un mutisme puéril et rancunier, mais ça ne l'empêche pas de recommencer. Depuis qu'un matin j'ai publiquement vérifié une de ses assertions péremptoires, et que je l'ai réfutée par une preuve indéniable – il s'est aussitôt mis en colère et m'a insulté avec une grossièreté incontrôlée qui a dû, ou aurait dû, lui faire publiquement honte –, il évite de discuter en ma présence, il cache ce qu'il veut dire, il évite la cantonade et s'entretient surtout en privé, il a l'air de ne plus savoir parler, il semble se méfier de ce qu'il est tenté de dire et que je n'aurais aucune pudeur à réfuter.
Mais je crois qu'il est de ceux qui savent leur imposture, et qu'il devine que quand il a l'air sûr il n'a que l'air d'être sûr, sinon il ne se serait pas tant contrarié, il n'aurait pas senti que cela met en péril sa stabilité intérieure et une partie de l'édifice de sa créance. En revanche, il y a des femmes dans ma famille qui répondent à leur mari des faits bruts comme s'ils étaient évidents, par exemple des dates ou des prix, et quand leur mari se rappelle la réponse qui diffère, elles reconnaissent tout de suite qu'il a raison – ce devient alors indéniable même pour elles – sans se soucier de s'être trompées avec tant d'assurance, poursuivant la conversation comme si ce n'était qu'un détail : elles ne s'inquiètent point de leur rapport à la vérité, et que des témoins sachent qu'on ne peut pas leur faire confiance ne paraît pas les émouvoir.
Quand je me trompe de bonne foi, j'en tire, moi, une confusion très perturbante, et je me sens obligé de questionner l'origine de mon erreur, de m'en dresser le compte rendu, de m'expliquer cette anomalie ; j'essaie de justifier d'où elle a pu surgir, et notamment par quel amalgame, car c'est souvent en mélangeant des faits qu'on croit qu'un autre s'est produit qu'on a superposé au véritable. C'est ce travail sur soi qui permet de comprendre et corriger les écarts entre sa certitude et la réalité afin d'éviter qu'ils se reproduisent : on parvient à percevoir quel mécanisme est à l'œuvre, on confirme sa vigilance au profit de l'exactitude, on se recentre sur l'éthique du langage, et pendant quelques temps on ne laisse plus s'échapper une phrase qui ne soit clairement et scrupuleusement formulée. Je déteste surtout être surpris en défaut de fiabilité, non seulement parce que je crois qu'on ne me fera plus confiance (celui qui a tort avec assurance et qui ne s'en repent pas, je ne lui parle plus jamais de sujets importants), mais parce que j'ai l'usage capital, essentiel, idiosyncratique, de tout rapporter avec le souci de la nuance entre ce que je sais et ce que je pense. Ce n'est pas que je suis certain de tout ce que je dis, mais tout ce que je dis, je le présente avec le niveau explicite de relativité où je me sais par rapport au fait.
Cet effort, c'est ce qu'on appelle la modalisation.
En général, malgré la radicalité et le péremptoire qu'on m'attribue à tort, je ne suis pas extrêmement convaincu, et tous mes textes, à les examiner, portent en loin ce soupçon, qui est bien conforme à la façon dont je me suis exprimé mais qu'une présomption d'intentions chez mon lecteur annule : en somme, ce que j'écris paraît si surprenant qu'on suppose que j'y tiens comme une conviction inébranlable, on y place malgré mes mots la subjectivité de l'obstination, et ce n'est plus ma verbalisation qu'on juge mais la sensation de trouble qu'on se sent et qu'on suppose que j'ai voulu introduire par quelque audace opiniâtre. Or, si on me lit rigoureusement sans vouloir à tout prix m'interpréter, on voit ma précaution à ma façon de débuter mes articles en prenant des faits pour hypothèses et en me contentant d'aller au bout de cet enchaînement logique. J'expose rarement que je sais sans conteste une chose, j'indique surtout que j'ai perçu, je ne cache pas que j'ai supposé que mon observation s'appliquait à un nombre d'éléments plus vaste, et j'ai déduit de cet axiome des inférences qui ne tiennent que de la présupposition initiale dont on peut encore tenter de me dissuader.
A-t-on bien entendu ce qu'est jusque dans son intitulé-même ma Psychopathologie du Contemporain ? Ce sont les tentatives d'une science – je sous-titre « Essais » – appliquée non à l'humanité mais à mon Contemporain, c'est-à-dire à l'homme de mon environnement, à celui que je côtoie, pas même à l'Européen : au Français, et surtout celui de ma classe sociale et de ma région, et cette appellation-même suggère ou rappelle que je ne prétends disserter qu'à partir de ce dont je suis témoin. À la fois c'est tout et c'est la définition scientifique du corpus. Chaque fois que j'extrapole, on trouvera que je signale aussitôt mon incertitude.
Il est vrai que je tâche que mon observation fondatrice soit valide et généralisable, que je la vérifie autant que possible, non pour m'en opiniâtrer, mais parce que j'ai de l'inconvénient à disserter longtemps pour m'apercevoir enfin que tout mon échafaudage repose sur des bases fausses et doit être renversé. Cependant, on ne trouvera jamais que je m'obstine à poser pour vrai un phénomène que je n'ai que peu de raisons d'admettre c'est-à-dire pour lequel je dispose de peu d'examens ou d'arguments, et l'on ne me prendra jamais en délit de contradiction, parce que je suis cohérent en moi-même : je n'ai à peu près aucune conviction, je ne tiens pas tant à avoir raison qu'à être de bonne foi, et mets un point d'honneur à nuancer mes dires à la plus grande proximité de ma pensée, ceci non seulement pour ne pas la trahir, mais pour faire œuvre d'artiste, sans quoi écrire pour moi est une insignifiance et une facilité.
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