Difficile à vivre ?
« Était-il au fond si « difficile à vivre », comme son père le prétendait ?
Une femme avec lui n'avait aucune obligation, ni de lui être fidèle, ni d'être fidèle à ses amis (il n'en avait pas), ni à sa profession et à ses travaux dont il ne parlait pas, ni à son style de vie qu'elle pouvait relativement ignorer (encore que cela eût impliqué un paradoxe dans le choix-même de sa personne). Elle était d'une liberté presque absolue puisqu'il était pour son foyer d'une indépendance souveraine : elle n'avait ni à faire les courses, ni à laver la maison, ni à s'occuper du jardin, et il pouvait se charger des machines et de la cuisine sans que cela lui parût un labeur. Il est vrai qu'il ne souscrivait à presque aucune tradition, qu'il ne se pliait pas à des dates ou à des anniversaires, que les sorties l'importunaient ou l'ennuyaient ainsi que les voyages, mais ce ne revenait pas à dire qu'elle ne pouvait s'y adonner seule si elle voulait, ou avec des amis, ou avec un amant : elle était libre, bien libre, totalement libre. Qu'elle dépensât l'argent qu'il gagnait, voilà qui lui était indifférent tant qu'il lui en restât assez pour s'acheter le peu dont il avait envie, car il n'avait pas de passion dispendieuse. Pour le reste, il était de bon conseil, assez drôle, attentif et agréable, à condition qu'on ne lui tirât pas rancune de passer des heures à écrire dans son bureau et qu'on ne tînt pas à l'emmener à des divertissements. Tant qu'elle voudrait baiser, elle trouverait en lui un partenaire diligent. Tout ce qui pouvait éloigner une femme serait qu'elle déchût, non parce qu'il la mépriserait – il méprisait déjà presque tout le monde –, mais parce qu'elle supporterait mal d'exister sous son austérité bienveillante et constante.
Il n'avait par ailleurs – c'était certainement son plus grand inconvénient pour une femme – aucun besoin ni de vivre en présence de quelqu'un, ni d'amour inconditionnel, ni de soutien pour ces pensées et entreprises, ni particulièrement d'être heureux ou de sexe, et il ne se sentait pas de faiblesse qu'il eût souhaité compenser par une alliance. Cette autonomie et cet isolement ressemblaient certes à de l'indifférence, mais il était capable d'affection dans la mesure où une femme se montrait de quelque tendresse avec lui et lui faisait la joie d'une sympathie, si elle ne se comportait pas comme une ennemie, si elle ne retenait pas sans cesse une rancœur, si elle se contentait de l'apprécier comme un aimable collègue, c'est-à-dire, en somme, si son attitude différait essentiellement de celle de sa future-ex-femme qui avait tenu une aigreur pendant une dizaine d'années dans l'espoir que sa mauvaise humeur ostensible finirait par lui provoquer une incommodité propice à changer sa nature. Il ignorait en quoi il pourrait faillir ou surprendre à être ainsi longanime, même s'il savait bien que ce qu'il était de « difficile à vivre » se résumait à différer des usages et à ne pas courir après des représentations normales ; mais, après tout, il ne réclamait pas qu'on l'aimât ni qu'on vécût avec lui, et il n'entendait pas le goût qu'il y avait d'être en couple si c'était pour se reprocher d'être ce qu'on avait toujours été dès le début et ce pourquoi, en principe, on avait choisi dès lors d'être attaché et conjoint. »
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