Accommodante parce que dépendante
Il songeait :
« Je crois comprendre au sein de mon divorce combien ma future-ex-femme a intérêt à se montrer si gentille avec son entourage. Tout sa vie fut passée à inciter des gens, dont moi, à agir en sa faveur, au lieu d'agir elle-même (du moins pour les actes importants, pour ce qui requiert une dépense physique), ce qui implique une récompense au délégataire. C'est peut-être en partie l'histoire typiquement misogyne de la femme : celle d'un être qui cherche perpétuellement à inciter quelqu'un d'autre à agir pour elle, et qui, dans l'espoir de réitérer cette faveur, lui fournit régulièrement un des rares avantages qu'elle peut lui dispenser.
Ainsi, le contraste est flagrant avec la manière dont elle m'a traité, et, j'ose dire, durant la totalité de notre mariage : comme j'étais acquis contractuellement et désigné pour les corvées comme un esclave stylé et soumis, depuis des ans il n'était plus question pour elle de témoigner son amabilité pour obtenir de moi quelque chose, ni de me donner des faveurs. Ses ressources persuasives ne résidaient plus que dans une façon de rancune sensible – bouderie et mauvaise humeur –, parce que, vivant forcément auprès d'elle, il n'était même plus question pour elle de m'inciter à la fréquenter. C'est bien en cela que j'affirme avec objectivité que j'étais moins bien traité qu'un de ses plus mauvais collègues – et depuis le divorce, ma situation le confirme : elle est en général plus aimable avec moi parce que je ne lui dois plus rien, et se comporte avec plus de normalité relationnelle en présence de témoins adultes, notamment ma nouvelle compagne, parce qu'en public la sorte de morgue malsaine dont elle faisait continuellement preuve, n'étant plus justifiée par mes « insuffisances d'époux », lui fait désormais un peu honte, je crois, auprès de jugements extérieurs.
Or, la différence que j'ai toujours constatée dans ses conversations avec son entourage, tandis que je ne lui ai jamais donné de motifs d'aigreur, m'indique combien, dans son existence, sa sympathie est une stratégie, sans même qu'elle s'en doute. Je la trouve à présent très aimable avec moi lorsqu'elle me demande une action pour laquelle, en qualité de quasi-divorcé, je n'ai aucune obligation conjugale ou morale : à vrai dire, je ne l'ai jamais sentie si sympathique. Puis quand elle retrouve ses amant et amis, ce devient autre chose, et elle peut à loisir – je le sais par indiscrétion – valoriser ses fréquentations en leur présentant combien je suis différent, combien ils sont bons et moi mauvais. Ceci m'amène à supposer – à comprendre ? – que chez la femme divertie, la douceur est surtout façon de ruse, et qu'il n'existe peut-être pas chez elle de marques de tendresse vraiment spontanées. Il s'agit de gagner des genspour qu'ils fassent à sa place ce qu'elle s'estime incapable de faire par nature ou par profit. Elle n'est peut-être bonne en tout et pour tout que dans cette perspective, avouée ou inconsciente.
Je le vois en ce moment à sa manière de conquérir ses futurs déménageurs, qui viendront environ pour rien puisque j'ai déjà tout déplacé avec elle. J'ai eu droit à des remerciements un peu secs, après quoi elle rapporta que je ne manquais de rien, que c'était tout naturel pour moi, que je n'en tirais aucune incommodité. Elle a recruté un de mes anciens amis pour finir le travail avec son amant, pour charger le camion qu'elle s'est fait prêter gratuitement par cajoleries, et elle envisage d'inciter cet ami, au lieu de seulement porter les meubles, à peindre une pièce de sa future maison. Elle projette quand même de leur donner des récompenses – ici un restaurant, là un peu d'argent –, mais pas à moi qu'elle admet, suite à l'inertie du mariage, encore chargé pour elle de ce travail. Ce faisant, elle a exagéré la durée d'emprunt du camion (elle l'a réservé plus de quatre jours pour un déménagement réglé en un), exagéré la facilité du déménagement (j'ignore comment ils déplaceront le vaisselier), exagéré le congé auprès de son employeur (elle ne prend certes que trois jours, mais... deux semaines après la date réelle du déménagement), et exagéré sa détresse et sa solitude pour que le livreur dépose ses meubles à l'intérieur de son logement et aussi pour que ce soit son père qui les assemble (marié, c'eût été à moi de le faire seul, et tout au mieux aurait-elle occupé les enfants). Il est également curieux que ce ne soit que maintenant qu'elle pousse les enfants à être serviables : elle doit deviner que, jusqu'alors, le servant était son mari, et elle doit anticiper à présent le besoin de substituts, c'est pourquoi, en cette période de transition où elle vit toujours ici, elle commence à les former.
Sa mentalité est une suite d'abus toujours autojustifiés par une apparence de faiblesse, et son procédé consiste à pousser l'effort d'autrui en sa faveur jusqu'à la limite de l'injuste et de l'intolérable.
Et je me demande si une femme n'est pas douce uniquement pour obtenir des avantages, si sa douceur ne procède pas strictement d'un calcul si intériorisé qu'il lui devient une habitude et une conscience. On confie certaines professions à des femmes, les plus sociales, parce qu'elle a acquis l'intérêt et l'usage de persuader et d'apitoyer, mais un homme puissant ne sent aucun profit à être aimable, à gagner les autres, il ne se sait rien à obtenir au commerce obséquieux d'autrui, il dit uniment ce qu'il pense car il ne dépend pas d'eux. La faiblesse crée la ruse, et la faiblesse stylée produit la ruse systématique et insue. Ce que traduit l'aménité d'une femme qui se dirige avec ouverture vers ceux qu'elle ne possède pas, c'est sa crainte intrinsèque et presque générique de ne pas réussir à attirer les avantages qu'elle ne sait pas acquérir elle-même par son travail. »
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