Une différence significative

Une de nos significatives différences, à nous les individus rares d'une époque de troupeau, se situe dans notre incapacité à faire comprendre quelle satisfaction nous tirons d'un vrai travail, c'est-à-dire d'une épreuve par définition difficile et pénible : c'est notre inadéquation et notre étrangeté, notre intempestivité en somme, de ne pas parvenir à transmettre à autrui-notre-contemporain l'idée de notre plaisir en contradiction totale avec tous les abandons censément délassants et constitutifs du bonheur au sens général et vulgaire. Cette incompréhension est d'une importance capitale en ce qu'elle traduit l'altération d'un attribut humain qu'on aurait pu croire universel, à savoir la satisfaction et son origine. Mais il est devenu impossible plus qu'en apparence abstraite et qu'en moraline théorique de transmettre cette idée qu'une douleur transfigure, et que c'est justement pour cela que nous recherchons ce qui intellectuellement produit le plus de mal : il semble à tout autre qu'il réside là une variété malsaine de masochisme, au mieux entend-on autre chose que ce que nous exprimons alors, et notamment que nous ne tâchons de nous infliger une peine que « lors de nos temps libres », « quand nous en avons le loisir » et à dessein exclusif de nous « distraire de la vie normale » infiniment plus longue ; en somme, c'est toujours le masochisme qui revient, l'idée que nous aspirons premièrement à jouir d'un divertissement vain et sur commande. Mais ils ne peuvent supporter l'idée que c'est toute notre vie que nous plaçons sous le signe de la difficulté et non seulement certains moments opportuns, et que nous ne nous sentons jamais vivre aussi peu et aussi mal que dans la facilité imbécile et commune – dans l'inertie nous nous croyons inertes, donc morts. Toutes nos œuvres ne sont pas, à nous seuls, les fruits d'un ennui, mais c'est précisément au contraire là où tout commence et par quoi nous échappons à l'ennui de la vie et particulièrement des leurs, à la torpeur amusante qui est pour nous l'Ennui sidérant et suprême. Ils rentrent chez eux après une journée de travail qu'ils qualifient de « dure », et leur but est la joie, leur prétexte la recherche d'une récompense ; nous considérons, nous, en rentrant chez nous, que nous n'avons pas encore travaillé, et notre but est l'effort, notre mobile la poursuite d'un mérite singulier qui ne se rencontre guère dans l'exercice d'une profession. Ils se représentent nos tortures un choix, une volonté, un désir agréable, parce que ce qu'ils élisent est toujours une variété de soulagement, et il faudrait à leur entendement machinal et stylé qu'il y ait du soulagement dans notre art, que ce soit au moins un passe-temps – même cette conception réductrice de notre œuvre, au fond, n'est faite que pour les soulager d'une peine à réfléchir. L'habitude est prise pour eux en dehors du travail d'aspirer à un antipode au travail... et nous aussi ! mais notre métier nous paraît facile et dérisoire, une routine accessible et répandue, et nous, perpétuellement, voulons un vrai travail ! Nous parlons de satisfaction, de plaisir, de bonheur, mais personne au juste ne nous comprend quand nous, en revanche, les avons entendus et dépassés depuis longtemps, car nous aussi avons été enfants comme ils sont restés : ni la définition de ces mots ni leur saveur ne correspond plus à leurs représentations paresseuses et banales qui ne peuvent se hausser jusqu'aux nôtres ; ils leur appliquent des présupposés qui nous sont atterrants, et partout où ils pensent avec envie : « relâchement », nous pensons avec désir : « contention » ; le farniente d'ordinaire les rend joyeux quand nous pratiquons à chaque instant la gaya scienza ; leur élévation nous paraît un odieux abaissement, et notre transfiguration leur fait l'effet d'une insulte et d'une outrecuidance, d'un engagement de pavane et contre nature ; indiscutablement, nous nous méprisons déjà – quel malentendu sera-ce alors quant au moyen d'accéder au bonheur ?! Œuvrer est notre urgence, notre nécessité humaine, notre justification et le motif essentiel de notre devenir : comment veut-on, après cela, que nous ne les considérions pas inférieurs, eux qui n'œuvrent toujours que pour gagner de quoi ne plus œuvrer, eux qui n'œuvrent, pour le dire en faux paradoxe, qu'en désœuvrement ? Deux dimensions, deux paradigmes et deux races humaines – deux espèces peut-être plus antéposées que l'eau et le feu – cohabitent et vivent simultanément sur un unique récif terrestre, mais ils sont tenus éloignés plus que par un fossé : par le gouffre abyssal de leur respectif idéal ! Même si l'on exceptait ce trait caractéristique qu'on pourrait appeler « agrément de l'effort », on constaterait que d'autres attributs distinguent à présent radicalement les hommes, parmi lesquels : humour distancié, vigilance de la conscience, aspiration à l'éveil, goût pour la solitude, mépris de la mort, misanthropie dépourvue d'affects – et l'on vérifierait que chacune de ces expressions est inversement connotée selon la personne, commune ou rare, à qui on la représente. Ces deux êtres ne sont pas forgés de la même substance, leur essence diffère du tout au tout, ce ne sont même sans doute pas des variétés d'une même chose, ils sont incapables de se confondre et, que ce soit par le langage, le comportement ou la pensée, ils ne s'entendent point et ne font partout que s'effleurer sans jamais pouvoir même feindre de se mêler.

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