Manipulation
Pendant ce temps, le Patron avait accompagnée Arabella jusqu'à la bibliothèque. Durant tout le repas, la jeune femme avait caché derrière un sourire de façade ses inquiétudes. Cette histoire de clown la préoccupait. Bien entendu. Elle ne savait pas trop quoi en faire. Elle se trouvait même stupide de croire à cette histoire abracadabrante, et pourtant, elle y croyait. Sans aucun doute, elle y croyait. En premier lieu, elle n'avait pas peur pour elle. Elle savait maintenant que les disparitions d'enfants ne faisaient que commencer, et que personne ne trouvera le coupable, car ce coupable n'était pas un être humain. Et, de toute façon, il régnait sur cette ville une ambiance étrange: tout le monde savait qu'il se passait quelque chose de plus sombre que des enlèvements, mais tout le monde fermait les yeux, se voilait la face. Elle s'inquiétait aussi pour le Geek. Apparemment, le clown, Ça, l'avait pris pour cible également. Et elle savait que le Geek n'arriverait pas à faire face. Pour l'instant, pour une raison qu'elle ignorait, il n'avait eu que de la peur, rien de plus grave. Mais elle se doutait que ça ne s'arrêterait pas là. Toutes ces idées s'étaient partagé son esprit durant tout le repas, mais maintenant, alors qu'elle marchait aux côtés du Patron, elle ne s'inquiétait plus. Comme si la simple présence de l'homme en noir, le simple fait d'être là, ensemble, tous les deux, l'apaisait. Et c'était rare, le fait que quelqu'un se sente apaisé par la présence du criminel. Ils avaient commencé à discuter de tout et de rien, la conversation ponctuée ici et là par les remarques perverses du Patron, mais qui, pourtant, ne dérangeaient pas tant que ça la gothique. Ils arrivèrent à la bibliothèque et y entrèrent. Elle remercia poliment l'homme aux lunettes de soleil, qui répondit avec son sourire habituel:
- C'était un plaisir, gamine. Dommage qu'on ne soit pas passé devant une ruelle sombre, je t'y aurais embarqué, et pas que pour te faire visiter la ville.
C'était évidemment du second degré. Il aurait pu être sérieux si ça avait été quelqu'un d'autre face à lui, mais pas elle. Elle, elle s'étonna à penser que le sourire du criminel lui était maintenant presque indispensable. Elle aimait ce sourire, elle aimait les sous-entendus qui s'y cachaient. D'ailleurs, elle aimait tout en cet homme. "Quoi !? Arabella, reprends-toi !"
- Sur ce, gamine, je dois te laisser. Mes putes m'attendent.
Elle tourna un regard vers les quelques personnes qui étaient dans la bibliothèque. Bien sûr, il avait parlé assez fort pour que tous l'entendent, mais elle ne fit pas attention plus que ça aux réactions des autres. Le Patron fit demi-tour et partit. Elle le regarda s'éloigner, avant de retourner à ses activités professionnelles, et à ses pensées préoccupantes. Cependant, un autre sujet de questionnement tournait dans son esprit. Elle se demandait ce qu'elle ressentait pour le Patron. Elle était sûre que ce n'était pas que de l'amitié. Elle ne voulait pas se le cacher, elle l'aimait, elle s'en étais rendu compte, maintenant. Et elle voulait en parler à quelqu'un. Quelqu'un a qui elle pouvait faire confiance. Elle avait d'abord pensé à Lynn et Virginie. Cependant, elle savait très bien comment étaient les filles quand il s'agissait d'amour. Elles risquaient de ne pas être objectives. Il fallait qu'elle en parle à quelqu'un de posé et calme. Bien sûr, hors de question d'en parler à l'un des frères du Patron! Elle choisit donc de se confier à un de ses amis qu'elle considérait comme son frère, tout comme lui la considérait comme sa sœur: Florian. Elle attendit les environs de 17 heures, car c'était à ces moments-là que les flux de lecteurs étaient au plus bas à la bibliothèque. Elle était plus tranquille pour appeler Florian.
Florian était chez lui avec Virginie. Ils regardaient "A Star is Born" lorsque le téléphone du jeune homme sonna.
- Excuse-moi, mon amour.
Elle lui fit signe que ce n'était rien tout en mettant le film en pause. Il prit l'appareil et se rendit dans la pièce adjacente pour ne pas déranger sa copine avec cet appel. Quand il vit le nom de "Bella" sur l'écran, il s'étonna. Elle ne l'appelait pas beaucoup, alors il se demandait pourquoi elle le contactait à cet instant-là.
- Allô ?
- Salut Flo. Je te dérange pas ?
- Non, non, ne t'en fais pas. Qu'est-ce qu'il y a ?
- Je voulais ton avis sur une petite chose...
Elle lui expliqua ce qu'elle ressentait pour le Patron, et ses quelques craintes, car elle savait quel genre d'homme il était. Elle n'avait jamais ressenti ça, et les questions qu'elle se posait silencieusement étaient lisibles dans sa voix peu certaine. Elle demanda aussi au jeune homme de ne pas en parler, même à Virginie. Elle savait que son amie pourrait être froissée si elle savait qu'elle se confiait à Florian et non à elle, et la bibliothécaire voulait éviter ça. Le musicien, se voulant rassurant, affirma:
- Écoute, je passe à la bibliothèque, ok ? Ça sera plus simple d'en parler face à face, non ?
Elle le remercia d'être là pour elle, et raccrocha. Il revint dans le salon.
- Ginie, je sors.
- Tu vas où, mon coeur ?
- Je passe à la bibliothèque. Tu n'as qu'à regarder la fin du film sans moi. Je reviens vite.
Il l'embrassa et partit. Il aurait aimé donner un peu plus de détails à sa copine, mais il respectait le désir d'Arabella, et lui aussi connaissait les réactions que pouvait avoir la belle rousse. Il rejoint donc son amie sur son lieu de travail, et ils discutèrent pendant un peu de temps. Près de deux heures. Deux heures durant lesquelles Virginie était en mauvaise posture.
La jeune femme s'était posée quelques questions quand son copain était parti, mais elle avait confiance en lui. Elle avait repris son film et tout fut normal pendant une dizaine de minutes. Soudain, le DVD se mit à déconner, les images se tordaient, tressaillaient. Elle prit la télécommande pour fermer la télévision et la rallumer, pour voir si ça changeait quelque chose, mais, quand elle ralluma l'écran, ce ne fut pas le film qui y apparut, mais un ballon. Un grand ballon rouge. Elle fronça les sourcils, mais son regard fut attiré par autre chose. Deux yeux jaunes, au fond de la pièce, derrière la télévision. Elle eut le souffle coupé par la surprise et la peur. Petit à petit, un visage, puis un corps, apparut. C'était un clown. Un clown terrifiant. Un large sourire élargissait ses lèvres rouges.
- Salut Ginie.
- Qui... Qui êtes-vous ? trembla-t-elle dans son seul élan de courage qu'elle aura.
- Peu importe qui je suis. Enfin, appelles-moi Grippe-Sou. Grippe-sou le Clown Dansant ! Mais je suis là pour te prévenir... Ton très cher Florian, il s'amuse bien, là...
Elle ne disait plus rien, terrifiée. Cependant, elle se trouvait intriguée par ce qu'il disait. Ça avait un pouvoir manipulateur immense. Avec des simples mots, il pouvait faire douter une personne, lui faire croire des choses totalement fausses.
- Il te trompe, Ginie. Il te trompe, alors ne te laisse pas faire. Laisse exploser tes sentiments et tes émotions, Ginie. Tu vas flotter...
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