Chapitre I
À genoux sur le sol crasseux, les muscles tendus par l'effort, j'étendis ma main aussi loin que possible. Tout en tâtant la surface de mes phalanges, je maudis ma maladresse légendaire. Il ne m'aura fallu qu'une seule seconde d'inattention pour qu'un cataclysme se déclenchât. Je sentais dans mon dos le regard furieux du patron de l'échoppe dans laquelle je travaillais depuis moins d'un mois. Sous les rires des potentiels consommateurs s'entendait clairement le tapotement agacé des doigts de Mr Pirkley. Un mouvement sec, en rythme, que je pouvais visualiser les yeux fermés. Enfin, je parvins à récupérer le dernier boulon tombé de sa boîte.
Je me relevai et m'époussetai discrètement, me gardant de montrer à la clientèle l'insalubrité des lieux. Je sortis mon sourire professionnel si longuement pratiqué durant ma jeunesse et tendis le petit coffret rempli de chevilles à tête ronde. Je débitai par automatisme le discours de tout bon boutiquier. L'homme au chapeau haut-de-forme récupéra sa commande d'un geste sec, dédaignant l'être insignifiant que j'étais d'un simple regard, puis se dirigea vers le pupitre d'accueil. Il paya ses achats, sa petite bourse en cuir de bonne qualité sonnant de ses nombreuses pièces, puis s'en alla.
Mr Pinkley me lança un regard d'avertissement et je ne pus m'empêcher de grimacer. Je retournai mon attention sur les deux dames à cause de qui je fus perturbé. La première portait une élégante robe à la mode, pleine de dentelles et d'épaisseurs mystérieuses qui affriolaient les hommes. Cependant, son décolleté plongeant dévoilait sa chair creuse et inintéressante. Sa mère à ses côtés semblait déjà bien mieux pourvue et elle faisait de l'œil à un beau jeune homme dans la rangée d'un côté.
Je ne l'avais pas remarqué plus tôt mais, à présent, je ne regardais que lui. Bien que son accoutrement fût d'élégante facture, il restait bien simple pour un individu dans sa position. Au cœur de sa chemise bouffante brillait la fameuse broche marquant son statut si enviable : une rose de métal sur un écusson frappé. Les fils d'émeraude qui s'entrelaçaient dans ses ronces prouvaient son rang de thaumaturge de niveau intermédiaire.
La jeune fille gloussa tandis que sa mère tentait de capter son attention. Le mage les ignora, volontairement remarquai-je par le pli agacé de sa bouche pulpeuse. Je décidai d'intervenir avant qu'un autre incident n'intervienne par ma faute. Je m'approchai de l'individu et commençai par automatisme :
— Bonjour et bienvenue dans le Bazar aux Milles Trésors. Que puis-je faire pour vous aider ?
Plus que de véritables trésors, la boutique de Mr Pinkley possédait un tas d'objets inutiles qu'il récupérait des mains des enfants de rue en échange d'une piécette. Cependant, son don lui permettait de réparer tous les petits mécanismes qui lui tombaient sous la main, les rendant de nouveau utilisables et s'enrichissant ainsi. Son commerce tournait suffisamment bien pour embaucher un commis au rabais comme moi. L'avantage pour moi était qu'il me payait à la semaine et non au moins, comme la plupart des commerces légaux.
Le thaumaturge se tourna vers moi et, son regard passant rapidement de mes cheveux courts en bataille à mes souliers de basse qualité, il décida que mon rôle de laquais convenait à ses besoins.
— Je suis à la recherche d'une pierre d'Illa, m'annonça-t-il en se penchant vers la vitrine exposant toutes nos pierreries. On m'a informé que cette boutique en possédait une.
Je fronçai les sourcils. La pierre d'Illa était une roche plutôt rare qui possédait la capacité de s'imprégner de magie, servant à la fois de réservoir et d'arme de soutien. Un tel produit ne pouvait se trouver entre les murs vétustes de notre échoppe.
— Je suis navré, monsieur, mais nous ne sommes pas une boutique de magie. Nous ne possédons pas d'articles propices à la magie.
La rombière ricana derrière-moi en commentant à quel point le bas-peuple que je représentais ne pouvait différencier un rubis d'un grenat.
— Allons, mon bon thaumaturge, s'imposa-t-elle. Ce n'est pas ici que vous trouverez un caillou digne de votre intérêt. Je connais un joaillier de renom qui pourra subvenir à toutes vos demandes, si vous le désirez.
L'éclat de concupiscence qui brillait dans ses iris d'un brun fadasse trahissait la teneur de ses bonnes intentions. Visiblement, je n'étais pas le seul à remarquer ce sous-entendu, au vu du petit pincement des belles lèvres du mage. Ce dernier leva la tête et, ignorant les basses personnes indignes d'intérêt que nous étions, se dirigea vers Mr Pinkley. Probablement pour réclamer ledit produit dont nous ne disposions pas, j'en étais certain. Je connaissais par cœur l'inventaire du Bazar et je savais à quoi ressemblait une pierre d'Illa. Je décidai de ne pas écouter leur conversation et tentai une approche auprès des deux femmes. Leur attitude hautaine et la moue dégoûtée sur leur visage m'indiquaient clairement que mon aide n'était pas requise. Peu importait la raison de leur venue ici, à présent seul l'individu de haut rang accaparait leur intérêt.
Les cloches de la ville sonnèrent soudainement, me faisant sursauter. Sept coups rapides répétés en chœur par les échos des parois de bronze. Une cacophonie septaine m'indiquant que j'allais encore être en retard. Je retins un soupir et m'approchai du comptoir d'accueil où les deux hommes discutaient encore, les femmes pouffant juste derrière. Je me râclai doucement la gorge et Mr Pinkley me jeta le même type de regard que l'on adressait à un cafard.
— Il est sept heures, me justifiai-je piteusement.
— Va finir l'inventaire à l'arrière et tu pourras partir.
Un ordre simple, une obligation alors que ma journée de travail était censée être terminée. Une injonction que je m'empressai d'aller accomplir, n'ayant pas vraiment le choix. Je me précipitai dans la remise à l'arrière et commençai à évaluer notre stock. Malgré son concept de troc, Mr Pinkley s'assurait d'avoir toujours les fournitures de base, les produits les plus vendables et également ceux à la mode. Heureusement, avec ma mémoire excellente et mon labeur méticuleux malgré mes maladresses, le recensement finit plutôt rapidement. Quand je revins dans la pièce principale, tous les clients étaient partis et Mr Pinkley finissait d'éteindre les bougies les unes après les autres. J'annonçai ma présence d'un raclement de gorge.
— Tu peux y aller, assena-t-il sans même se retourner.
— Bonne soirée, Mr Pinkley.
Puis je sortis enfin. Dans le ciel bleu de cette soirée d'été, le soleil brillait encore mais déclinait à chaque minute. Je pris une profonde inspiration avant de m'élancer en courant à travers le dédale de la cité. Je ne pris pas le temps d'admirer les rues à présent familières de la ville, si différentes de notre petit village de campagne. Je n'avais pas encore eu l'occasion de visiter les différents quartiers mais ce trajet, je le connaissais par cœur. Chaque jour je cavalais sur les pavés inégaux à la couleur grisâtre. Chaque jour je percutais des gens en m'excusant, priant pour arriver à l'heure. Chaque jour j'arrivais en retard.
Ce soir, ce fut la fois de trop.
— Tu ne travailleras plus ici, cingla Dame Alya, la tenancière au corps voluptueux malgré son visage de moineau desséché.
— Dame Alya, tentai-je, désespérément.
— Il suffit ! Nous avons besoin d'employés sérieux et tu ne corresponds clairement pas au profil !
Nous étions dans la ruelle derrière la taverne huppée qu'elle possédait. Si la devanture avant et l'intérieur reflétait la richesse des lieux, l'arrière ressemblait à n'importe quelle auberge : ça puait les ordures et les excréments macérés par le temps caniculaire. Les employés devaient toujours passer par-là et à chaque fois, ça me donnait envie de vomir. L'angoisse de perdre mon travail ajoutait à mon malaise.
— Dame Alya, réitérai-je, s'il vous plaît. J'ai besoin de ce travail ! Je pourrais partir plus tard et...
— Inutile de palabrer. Maintenant, va-t'en d'ici !
Elle me claqua simplement la porte au nez. Malgré la chaleur ambiante, je frissonnai. Des larmes pointèrent dans mes yeux mais je les retins de force. Je ne pouvais pas céder au désespoir. Non, il me fallait à tout prix un boulot !
Déterminé, je quittai la venelle horripilante et me dirigeai vers l'artère principale où les commerces de nuit commençaient à ouvrir. Je m'arrêtai dans un premier bar à bière où ma méconnaissance du produit me recala direct. Je passai sans m'arrêter devant la maison de passe aux boiseries accueillantes. Tête baissée, j'ignorai les accroches tentatrices des domestiques. Je poursuivis ma route, tentant ma chance dans une auberge et même dans une salle de divertissement. Je faillis entrer dans un établissement à bain avant de me rappeler les rumeurs sur les mœurs douteuses de l'endroit. Je continuai ainsi une bonne partie de la soirée avant de comprendre que personne n'avait de temps à m'accorder alors que les habitués arrivaient enfin. La déception me gagna et je serrai les poings de dépit. La nuit était tombée à présent, je n'avais plus aucune chance.
La détresse s'empara de moi et je titubai sur mes jambes incertaines. Je me cognai sur un passant qui me repoussa avec violence. Je trébuchai sur un panneau d'affichage à l'entrée d'une brasserie et brisai la planche de bois en deux. Effaré, je me relevai et m'éloignai en courant alors que le propriétaire sortait de sa boutique pour venir m'admonester. Je perçus ses cris au loin à travers les inspirations de mon souffle coupé mais les ignorai promptement. Je m'élançai entre les bâtiments de taille modeste qui peuplaient le centre-ville pour rejoindre la périphérie de la zone. Les rues s'espacèrent soudainement, les immeubles plus éclatant de richesse. Je savais qu'en poursuivant plus loin je tomberais sur les maisons individuelles des bourgeois et, plus loin encore, personne ne savait ce que les plus puissants possédaient comme demeure. Je me contentai de parcourir les rues à présent familières et m'arrêtai devant un bâtiment semblable à un autre. Un grand jardin bien entretenu accueillait les habitants par sa splendeur. Des clématites et des houblons ornaient la façade de devant, entourant des fenêtres munies de vitres étincelantes. Derrière, on percevait les lumières des appartements. Mon regard s'éleva jusqu'au troisième étage et mon monde s'éclaira.
Comme ça.
En un instant.
Je me précipitai dans l'escalier et loupai la première marche, tombant sur mes genoux et m'éraflant la peau au passage. Mais peu m'importait. Je ne pouvais m'arrêter. Excité comme je l'étais, je ne pris pas le temps de vérifier si la porte était bien déverrouillée. Je posai la main sur la poignée et la tournai d'un même mouvement.
— Isen ! m'écriai-je avec enthousiasme.
— Merde ! entendis-je jurer.
Je me précipitai dans le salon et me figeai en découvrant l'inconnu qui me regardait de ses grands yeux bleus. Ses lèvres rosées étaient gonflées, sa tunique de thaumaturge à la coupure soignée complètement froissée. Sur son torse brillait l'écusson de son rang de débutant. À ses côtés, Isen me fixait avec les sourcils froncés.
— Que fais-tu là ? m'asséna-t-il avec dureté.
— Je... fus-je incapable de répondre.
— T'es sensé bosser le soir !
Mon cerveau refusait de comprendre ce qui se jouait mais impossible de nier les faits. Les regards honteux de l'inconnu, sa gêne évidente, le tortillement de ses doigts...
— Je crois que je vais rentrer, dit-il doucement.
— Non, l'arrêtai-je avec froideur. Tu restes.
Puis je me tournai vers Isen, le dégoût et la déception transparaissant dans ma voix.
— S'il te plaît, murmurai-je piteusement, dis-moi que ce n'est pas ce que je crois.
— Je suis un thaumaturge, me lança-t-il avec dédain. Je ne te dois aucune explication. Pourquoi es-tu là ? Le loyer doit être payé à la fin de la semaine, je te rappelle.
Je me reculai d'un pas sur mes jambes tremblantes.
— Je ne comprends pas...
— Qu'est-ce que tu ne comprends pas, idiot ?
La colère s'empara soudainement de moi. L'angoisse de cette journée catastrophique et la fatigue eurent raison de mes barrières. Je me campai solidement sur mes pieds et affrontai son regard.
— Tu plaisantes, j'espère ! m'écriai-je soudainement. Tu es en train de me dire que je me tue au travail pour nous payer un appartement qui te convienne et tout ça pour que tu viennes t'envoyer en l'air avec le premier venu !? Et ça, c'est quand tu daignes revenir à la maison !
— Je n'ai aucun compte à te rendre, Zeley ! Tu n'es qu'un domestique !
Je restai planté là comme s'il m'avait giflé. Jamais de ma vie je n'aurais cru entendre ces mots dans sa bouche. Sa bouche si belle qui me couvrait de tendres baisers et m'amadouait de mots doux. Je refusai de croire ce que je venais d'entendre.
— Que... que viens-tu de dire ? demandai-je d'une petite voix alors que mes jambes me lâchaient et que je m'affalais au sol.
— Tu m'as très bien entendu, répondit-il d'un air hautain. Chacun a sa place dans ce monde et tu sembles avoir oublié la tienne.
Ce monde était jusqu'alors paré de fleurs et de soleil. À présent, il ressemblait à un gouffre de ténèbres sans fond.
— Je devrais y aller, marmonna le joli garçon en se tortillant sur place mais, déjà, il n'existait plus dans mon champ de vision.
— Inutile, mon doux Yliane, le rassura Isen d'un ton charmeur. On va aller dans ma chambre, viens.
Puis il se retourna vers moi, le regard froid, et m'assena :
— Ne nous dérange plus, Zeley. Et j'espère que tu as une bonne raison pour être là ce soir !
Il me tourna le dos, dédaignant l'être insignifiant que j'étais à ses yeux, et conduisit le gentil Yliane dans l'unique chambre de notre appartement. Je fixai la porte se refermer derrière eux sans réagir. Mon cerveau restait en berne, incapable de comprendre ce qu'il venait de se produire.
« Tu n'es qu'un domestique ! »
Les mots me cinglèrent soudainement et je ne pus retenir un haut-le-cœur. Je me libérai de cette pression sur le plancher que j'avais mis plus d'une heure à lustrer le weekend précédent, en espérant son retour à la maison. Je toussai, incapable de reprendre ma respiration. Je tremblai sans m'arrêter. Quand des gémissements commencèrent à filtrer depuis la chambre à coucher, des larmes brouillèrent ma vision et s'écoulèrent sur le sol, se mélangeant au rejet de mon estomac.
Au bout d'un moment, je sentis mon corps se relever de lui-même, mon esprit abandonnant les rennes. Je vis à travers mes yeux mes mains récupérer une couverture en laine épaisse dans le salon, un sac de toile dans l'appentis et sélectionner un tas de linge au hasard, fouiller dans une des boîtes de la cuisine et récupérer tout l'argent gagner à la sueur de mon front. J'entendis la porte d'entrée fermer dans mon dos alors que mon corps quittait cet endroit pour toujours.
Je m'enfuis.
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