Partie 9
J'avais complètement oublié que j'avais des cassettes encore vierges. Les autres sont encore remplies des vacances avec les petits enfants et mes enfants. On peut les voir s'amuser à la plage, en forêt, en vacances donc.
Je me souviens que je m'étais promis, à moi et à lui, de toutes les remplir pour les donner aux enfants.
Donc je considère celle-ci comme un petit bonus, un avertissement.
Peut-être qu'ils ne verront jamais cette cassette, alors elle restera perdue, et tant pis.
N'y allons pas par quatre chemins.
Je suis seule.
Mes journées se passent à vitesse effroyablement lente depuis qu'il est parti. J'entends encore ses rires dans la maison, ses pas descendants l'escalier, ses coups de marteau à toute heure de la journée. Il avait toujours quelque chose à réparer, remettre en état, à perfectionner comme il disait.
Sinon, il m'aidait à faire mes maquettes, et beaucoup dans le jardin. Il a toujours eu la main verte, semblant redonner vie à n'importe quelle plante, et il donnait un peu d'attention à chacune, comme au reste de la famille.
Parce qu'il en a passé, des bons moments avec nous. Des mauvais aussi, mais il était vraiment là à chaque instant.
À chaque anniversaire, chaque Noël, chaque nouvel an.
À chaque nouveau dans la famille, à chaque disparition aussi.
Maintenant que j'y pense, jamais je ne l'ai entendu gronder qui que ce soit. Il passait au dessus des crises de colère, et parvenait à apaiser quelqu'un en seulement quelques phrases.
J'en parle beaucoup. Mais pas trop. Pour moi, il y aura toujours quelque chose à dire en plus à son sujet. Quelque chose de plus incroyable sur cet homme plein de bonté.
Mais il est parti.
Au début, tout le monde venait me soutenir. Au-delà de ma peine, j'aimais voir quelqu'un à la maison. Mais peu à peu les enfants ont déserté.
Je peux les comprendre, ils ont du travail, ils sont très occupés par leurs vies respectives.
Je sors de moins en moins. Je ne suis plus toute jeune, chaque déplacement doit être nécessaire. Donc la solitude s'installe, sans même que j'y prête attention.
Un voile qui se dépose, qui m'engourdis chaque jour un peu plus.
Quand je retourne à la civilisation, les gens me dévisagent souvent. Ils doivent se demander ce que je fais toute seule, et je me le demande parfois aussi. Ils sont pleins de bienveillance, me laissent passer, sont polis, mais je n'ai souvent pas besoin de ça. Et malheureusement pour eux, mon ouïe est encore bonne. Je les entends parler de moi, mais rien ne sert de les reprendre, je l'ai appris avec le temps.
Bref, je suis vieille, et je m'habituais à cet état de fait.
Sauf que le petit est venu.
Un ballon était tombé de l'autre côté de la clôture. Normalement, il allait le rendre aux enfants, mais je n'avais pas la force de descendre les marches du jardin.
L'un d'eux a sonné.
- Oui ?
- Mon ballon madame ... Désolé, il est dans votre jardin ...
- Pas de soucis mon petit, va le chercher.
Ce dernier fit l'aller, mais je l'entendis s'arrêter au retour. Je retournais dans le salon, le voyant regarder une des maquettes qu'il faisait avec moi.
- Vous êtes fan de maquettes, madame ?
- Ce n'est qu'un petit bout de ma collection. Mon mari et moi en avons monté énormément ...
- J'adore ça aussi ! Mais mes parents trouvent que c'est une perte de temps, dommage ...
Toujours son ballon dans les mains, le garçon se tourna vers moi.
- Vous m'avez l'air un peu seule, et je n'ai nul part pour en faire ... On pourrait s'associer, non ?
Son toupet me fit éclater de rire. Les jeunes, alors, ils ne manquent pas d'air !
- Pourquoi pas, si tu peux supporter mes histoires à dormir debout ...
- Avec plaisir madame !
- Alors, c'est d'accord !
- Demain ?
- Demain.
Il me fit un grand sourire et sortit de la maison. Je l'accompagnai à la porte, ne pouvant m'empêcher de lâcher :
- Merci beaucoup ...
- Merci pour quoi ? C'est moi qui devrais vous remercier !
- Accepter de passer un peu de temps avec une vieille folle ?
- C'est le contraire qui ne serait pas normal !
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