No time machine
Point de vue d'Igor :
J'avais le souffle coupé. C'était dit, je ne pouvais plus retourner en arrière. Ses grands yeux verts étaient plein d'indécision. Quelle manière brusque et quel moment mal choisi pour dire ce genre de choses...
Reprenant contenance, elle me repoussa et je me laissais faire. J'étais assis dans la neige au pied de la petite ferme. Le jour se levait tout juste et on ne tarderait pas à se faire remarquer...
Elle se leva, le poing serré. Elle ne me braquait pas cette fois-ci, semblant plus calme que lorsqu'elle m'avait sauté dessus mais ses magnifiques yeux verts fulminaient toujours. Elle fit, le regard toujours noir : « Pourquoi tu m'as attachée ? ».
Je haussais les épaules. J'aurai préféré ne pas avoir à répondre mais le fait qu'elle n'ait pas son arme à la main mais dans son étui m'encourageais. Je me relevais lentement avant de répondre : « J'étais partis chercher de quoi manger, mais... Tu ne m'en voudras pas ?
-Je n'en sais rien, dis toujours, dit-elle en me regardant d'un air las. »
Natasha me fit signe de la suivre vers l'église. Je me mis en marche sur ses talons. Je respirais un bon coup d'air frais avant de répondre : « Disons que j'ai bien vu ta détermination à en finir et... Je n'avais nullement envie de me faire achever une fois de retour dans l'église.
-Moi qui pensais être dans le garde-manger... Tu me surprends, Igor, fit-elle avec un rire ironique. »
Je ne relevais pas, faisant même mine de rire. Inutile de me disputer avec elle surtout temps qu'elle restait calme avec moi. Nous fûmes rapidement de retour à l'église, tous deux conscients cette fois-ci.
Elle et moi arrivions devant la grande porte qui était restée entrouverte. Je l'ouvris et la tenait ainsi en l'invitant à entrer. Elle me regarda, à nouveau méfiante, puis se décida à entrer.
Je refermais la porte derrière moi. Inquiet, je ne pus m'empêcher de demander : « Tu as faim ?
-Ho ! fit-elle alors sans me regarder, je me débrouillerais, ce n'est pas important.
-Je ne voudrai pas que ... commençais-je alors. »
Elle me coupa : « Arrête un peu, je ne suis pas comme toi, je saurais me retenir. »
Le regard dédaigneux qu'elle m'accorda suffit à me couper dans mon élan. J'étais attristé par sa conduite mais je ne pouvais que la comprendre : après ce que je lui avais fait comment ne pas m'en vouloir ? Cela n'a déjà aucun sens...
Je restais planté devant la porte. Je la regardais visiter l'église du regard, faire attention aux détails, aux symboles gravés dans la pierre, inscrits sur des vitraux. Une fois à mi-chemin, elle s'assit sur un des bancs, les jambes étendus d'un seul côté et attendit. Moi, je me faisais tout petit.
« Bah alors, tu ne viens pas me rejoindre ? Tu n'as rien à me dire ? lança-t-elle soudain, me tirant de ma rêverie...
-Oui... J'arrive... Balbutiais-je avant de me diriger vers elle d'un pas mal assuré. »
Je me dirigeais vers elle, déplaçais un banc pour être en face d'elle et m'assieds. Elle ne me regardait pas, les yeux toujours dans le vide. J'essayais de ne pas repenser à l'incident du centre d'essai.
« Quand tu as fait... Ce que tu as fait, tu n'étais pas sérieux ? C'était un genre d'hypnose que font les vampires sur les humains, c'est ça ? Tu m'as hypnotisé... Fit-elle et cela rompit le silence de mort qui régnait dans l'église.
-De quoi ? Répondis-je. Je te jure que tout à l'heure, je ne t'ai pas hypnotisé ! Ton esprit est limite impénétrable... Sûrement ton mental d'acier...
- Mais quand tout à l'heure... ».
Je compris où elle voulait en venir. Je répondis, ne voulant guère mentir maintenant que j'étais allé si loin : « Bien sûr que je suis sérieux... ».
Étonnamment, elle ne fit pas de grimace et son regard ne redevint pas plus noir. Elle eut même une expression plutôt qui tirait plus de la perplexité, et moins du dégoût ou de l'horreur. Nous restions silencieux tandis que le soleil traversait les vitraux et illuminait l'enceinte de tout son éclat.
Je la regardais intensément. Ses grands yeux verts perdus dans le vide, et les miens, noirs, cherchaient son regard. N'en pouvant plus de ce silence, je finis par demander :
« Crois-tu en la rédemption, Natasha ? ».
Elle me regarda. Je me sentais idiot mais malgré ce que je lui avais fait, elle ne m'avait pas tué quand elle en avait l'occasion. Elle m'avait même sauvé, sur le toit de l'immeuble en plein soleil ou encore durant la fusillade qui a eu lieux contre l'organisation.
Elle eut un air faussement navré en me disant : « Tu crois sérieusement mériter mon pardon ? »
Honteux, je baissais la tête. Bien sûr que non... Je cherchais tout de même un signe. Un signe m'indiquant si j'avais une chance ou non de me faire pardonner de la guerrière qu'elle était.
Le cœur battant, je tentais tout de même de me défendre : « Je suis une bête, mais cela ne m'empêche pas de me confesser comme les hommes... Non ?
-Tu crois vraiment cela ? Fit-elle, toujours aussi ironique.
- Je l'ai fait avec toi, j'ai essayé d'expier mes fautes... dis-je, toujours la tête basse. »
Elle leva les yeux vers Dieu, dessiné sur le vitrail. C'était la première fois que je la voyais aussi pensive.
« Si Alexi avait obtenu de toi le même état d'âme, si je puis dire, il serait encore là, et jamais je ne t'aurais traqué. Je vis, mais aujourd'hui je me demande pourquoi. Je n'ai plus rien. Le KGB était ma seule famille mais je me suis rendu compte que c'était des monstres et tu as assassiné la seule personne capable de me donner de l'affection. »
Elle avait dit cela d'un ton sec. Je retenais un tremblement de dégoût. Du dégoût envers moi même, ce que je suis, ce que j'ai été, ce que j'ai fait et ce que je voudrai être : n'importe quoi pourvu que je quitte ce corps de bête.
Le visage dans les mains, je ne vis pas que pour une fois, Natasha avait posé les yeux sur moi. Elle demanda : « J'ai une question, à propos de Hawkeye...
-Oui ? Répondis-je en relevant la tête, surpris. »
Elle inspira, ses yeux brûlants et inhumains de beauté plongés dans les miens avant de finir sa question : « Tu t'es demandé pourquoi Clint s'est enfui, lorsque tu as fait apparaître la jeune fille ? ».
Je fis « non » de la tête. Mon silence et mon regard curieux l'incitèrent à continuer : « Cette fille était du KGB. Je l'ai rencontré peu avant sa mort et mon opération. Elle n'était encore jamais allée sur le terrain et Clint l'a abattue à la sortie du complexe. Il a tué l'oiseau dans l'œuf, si on veut... Elle s'appelait Natasha, et depuis sa mort, je me suis fait appelé ainsi en son honneur... Je me suis coupé les cheveux afin que je ressemble à elle car cette petite avait un grand potentiel en arts martiaux. Elle me rappelait moi, lorsque j'étais petite. Mais a quatorze ans, on ne mérite pas un tel traitement... Mon vrai nom, c'est Natalia... Mais... Il l'a tuée, sans hésiter... ELLE N'AVAIT QUE QUATORZE ANS PUTAIN !! »
Elle avait hurlé ces dernières paroles. Je vis l'ombre d'une l'arme accompagner son regard dégoûté. Je me levais et me mis à côté d'elle, osant tout juste lui mettre un bras autour de l'épaule. Natalia ne fit pas attention à moi, plongée dans son souvenir.
« Quand tu l'as faite revenir elle, puis Alexi... J'ai cru que c'était un cauchemar, que j'allais revivre leur mort et que cela me poursuivrait indéfiniment. Igor... »
Elle se tourna brusquement vers moi et je retirais mon bras de ses épaules. Elle implorait désormais.
« Fais-les revenir... Je veux les revoir, c'est tout ce qui me maintient dans le droit chemin depuis que je les ai perdus...
- Je... ne peux pas avant ce soir... répondis-je. Le jour, continuais-je, je suis peut-être plus fort que la plupart des humains, mais je n'ai pas mes pouvoirs, je suis vulnérable tel une chauvesouris des forêts noires, comme dans les pires contes que l'on raconte aux enfants, le soir... Je suis la bête sombre, l'antagoniste de l'histoire... Mais quoi qu'il arrive – je pris son visage entre mes mains blanches, la fixant droit dans les yeux - Cette nuit, je te le promets, tu les reverras, Natalia... ».
Elle semblait abattue et je la pris contre moi. Elle respirait lentement, étouffant les quelques tremblements qui secouaient ses épaules.
« Heu... Igor ? fit-elle alors.
-Oui, Natalia...
-Tu n'étais pas obligé de... »
Ce fut comme une décharge électrique qui me traversa les bras jusqu'au cerveau et je la lâchais brusquement. Elle se détourna et je la vis essuyer brièvement son visage d'un revers de main.
« Natalia ? Fis-je à nouveau et elle tourna une seconde fois ses yeux verts vers moi, plus timide néanmoins.
- Oui...
- Si j'avais abattu Hawkeye... M'en aurais-tu voulu ? »
Elle eut un rire et reporta son attention sur le vitrail, pensive, avant de répondre d'un ton vague: « Je pense que oui, c'est ma vengeance, après tout...
- N'y a-t-il vraiment que la vengeance ? fis-je, attristé. »
Elle me regarda durement et je résistais difficilement à l'envie de me tasser sur mon siège.
« Moi il ne me reste que ça. Si on ajoute aussi ma haine de ce que le KGB nous a fait subir...
-Et je sais tout ce que vous subissez, soufflais-je, les opérations, les entraînements... Sais-tu que ton cher patron est recherché pour trafic d'enfants et crime contre l'humanité ? Alexi le protégeait et c'est pour cela qu'on m'a envoyé l'éliminer. J'ai beau être ce que je suis, je n'ai jamais touché à un enfant, crois-le ou non.
-Tu ne sais rien de ce qu'on a pu ressentir ! lança-t-elle d'un ton sec. »
Elle eut un temps d'arrêt puis repris plus calmement : « Imagine ce que ça fait de se faire tripoter par des médecins à peine qualifié qui ont pour mission de t'enlever ce qui fait de toi une femme ? La seule possibilité de donner la vie... Ok, j'ai vais sûrement vivre aussi longtemps que toi... Mais sans Alexi, quel intérêt ?»
Je ne savais trop quoi lui répondre. J'imaginais comme ça avait dû être dur rien qu'en voyant son regard haineux. Une larme coula sur sa joue. Je lui séchais alors avec un de mes doigt. Elle me regardait sans savoir comment réagir. Je repris alors, me levant et tournant machinalement en rond autour de l'autel de pierre.
« Ainsi nous sommes les mêmes... Toi, moi... Barkov et Vratzky... Et bien sur Tamir Heinzell...
-Qui ? fit-elle. »
Je répondis instantanément : « Ton patron, de son vrai nom Tamir Heinzell. Il s'est joint à Hitler en 1943 lorsqu'il a émigré vers la Prusse...
- Non, l'Allemagne, rectifia Natalia, la Prusse, c'était avant... ».
Je la dévisageais, surpris : « Désolé, je ne savais pas... Du temps où j'étais humain...
-Parles en, justement, fit Natalia en me toisant avec curiosité. »
C'était la première fois que l'on s'intéressait à mon passé. Je me sentais désormais humain avec elle... Les rayons du soleil de midi étaient plus puissants que jamais et la faim qui nous tiraillait désormais elle et moi ne nous fit aucun effet.
Je m'arrêtais de tourner et la regardait en face, appuyé contre l'autel. Je continuais : « Je suis né 4 juin 1840 à Tunis, mes parents étaient allés là-bas pour leurs six ans de mariage mais bon, cela importe peu... J'ai combattu Napoléon aux côtés de la Prusse... pardon, de l'Allemagne... Je suis mort au combat en 1872 de la main des hussards, enfin mort... Je portais en moi une puissante variante de la rage que les fronts malpropres portaient et je suis devenu ce que je suis lorsque j'ai été attaqué par des chauves-souris, alors que nous nous réfugions au front. Pour finir, j'ai erré des décennies, me cachant lors de la guerre de 1914 et cherchant ma fille partout, dans chaque recoin de l'Europe ... J'ai ainsi appris que ma fille, alors âgée de 49 ans, est morte de faim pendant cette guerre. Mais dans mon ancienne maison, j'y ai retrouvé une lettre avec un portrait, c'était elle, ma fille... Et elle a eu un enfant elle aussi ! Un fils, que je n'ai malheureusement jamais connu. Il devait s'appeler Marcus, d'où mon surnom. En vrais, je m'appelle Vlad, Vlad Igorévitch mais Igor est préférable. Tu te rends compte ? Et Marcus a eu une fille et elle te ressemble aussi. Ils ont changé de nom à plusieurs reprises, car... Mon Vampirisme était connu de ma famille et j'étais perçu comme une malédiction... Sauf par ma petite fille, celle qui est morte aux camps... Elle est la seule à avoir tenté de me retrouver...
Toi, mon arrière-petite-fille, ma fille... Vous vous ressemblez tellement que j'ai l'impression de t'avoir toujours plus ou moins connue...
Mais Heinzell a fait partit de la division SS d'Hitler avant de rejoindre le côté des gagnants lorsque le Reich est tombé. Heinzell est responsable de plusieurs déportations dont celle qui conduira Marcus et sa fille dans les chambres à gaz... Tamir Heinzell a assassiné ma famille...
Quand j'ai vu la photo de toi dans les mains d'Alexi, j'ai cru y reconnaître mon arrière-petite-fille, morte pendant la guerre et qui a laissé derrière elle une orpheline de six ans. Aujourd'hui, si cette fille est encore vivante alors elle devrait avoir 19 ans ».
Natalia avait écouté sans ciller. J'avais baissé le regard et je pouvais encore voir les années d'errance défiler comme un mauvais film des salles américaines. Je ne m'étais pas rendu compte que j'avais pleuré moi aussi. Elle approcha sa main de ma joue, hésitante puis n'osa pas la poser sur ma joue pour essuyer la larme qui coulait encore sur ma joue.
Je terminais alors, la respiration saccadée : « Pour survivre, j'ai moi-même massacré des dizaines d'humains, même si je m'en prenais qu'aux SS durant la guerre, combien d'innocents ais-je massacré avant et après pour survivre lorsqu'il n'y avait aucune guerre ? C'est pour cela que j'ai accepté de rejoindre l'organisation. Je n'étais plus qu'un monstre et Vrazky m'a aidé à choisir de tuer ceux qui le méritent vraiment, ou du moins, je ne m'en prenais plus à des innocents... ».
Natalia me regardait toujours sans mot dire. Au bout d'une minute, elle déclara ensuite : « On a tous eu une vie difficile, Igor, mais ce n'est pas une raison pour faire souffrir le monde.
-Je n'étais qu'un monstre ! Une bête livrée à elle-même, je..., implorais-je, la gorge s'asséchant d'un coup. »
Elle me coupa : « Je sais Igor. Et tu aurais eu l'éternité pour te racheter si seulement tu n'étais pas allé aussi loin. J'ai toujours voulu te tuer, et ce depuis que Alexi est mort, depuis que tu t'es abreuvé de son sang... Pourquoi je ne l'ai pas fait ? Parce que j'avais une dette mais crois moi, quand j'aurais fait ce que j'ai à faire, ton tour viendra. »
Je n'eus aucun spasme. Je demandais en désespoir de cause : « Et si je t'aidais dans ton combat contre le S.H.I.E.L.D. et le KGB, est ce que... Tu me laisseras me battre avec toi jusqu'à la fin ?
- Comment ça ? »
J'inspirais profondément. Je m'approchais d'elle, la fixant droit dans les yeux et elle soutint mon regard. Je m'approchais d'elle et baissais la voix, je sentais mes épaules trembler à leur tour. J'étais résigné.
« Natasha... Je voudrais... Je préférerai mourir de ta main, mais avant j'aimerai t'aider dans ce combat. Une fois cela fait, je te laisserai me tuer, promis. »
Elle avait l'air très surprise, mais ne semblait pas convaincue de ma bonne foi.
« Et même si j'acceptais de te garder jusqu'à la fin de la guerre, fit elle avec toujours la même expression sur son beau visage, qui me dit que tu ne vas pas me trahir ensuite ? Qui me dit que c'est réellement ce que tu veux ou que ce n'est pas du bluff ? Tu sais, Igor, je n'ai aucune difficulté sentir lorsqu'on me ment.
- Alors laisse-moi te convaincre... fis-je, la voix rauque à force de pression et d'avoir la gorge sèche. »
Je la pris alors contre moi et l'embrassais. Elle se crispa, tenta de me repousser mais c'était inutile, mes lèvres avaient rencontré les siennes et je l'embrassais. Elle arrêta alors de me repousser, se laissant aller. Elle ferma les yeux, et je l'embrassais alors dans le cou.
Le cercueil ouvert était juste derrière, j'avançais pour la faire reculer dedans, et elle s'allongea en sentant le bord de celui-ci. Une main sur la joue, l'autre dans son dos, j'étais au-dessus d'elle sans être allongé pour autant.
« Je t'aime, Natalia... Je t'aime... »
Sauf que je sentis son arme braquée sur ma tempe.
« Lâche moi, Igor, tout de suite, fit elle d'une voix venimeuse, et laisse-moi sortir de ce cercueil ou je tire. »
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