Chapitre 5
PDV Darek
Deux autres longues journées sont passées. Je viens de terminer un appel avec Emery et Bronte pour leur rendre compte de notre situation qui s'enlise un peu. En attendant, Liora devait discuter avec l'impératrice afin d'obtenir enfin une réponse positive.
Je tente de la rejoindre, mais malheureusement, je ne suis pas très familier avec cet environnement.
Un groupe de jeunes trolls passent à toute vitesse à mes côtés. En ce moment, je sens mon coeur faire une galipette dans ma poitrine, je me colle au mur pour les laisser passer.
Le cœur battant encore la chamade, je retiens mon souffle. Les jeunes Trolls dévalent le couloir en riant bruyamment comme une bande de bêtes, leurs pas lourds faisant vibrer le sol. Même s'ils ne cherchent qu'à s'amuser, la simple vue de ces jeunes trolls imprévisibles réveille en moi une vieille anxiété.
Une fois le tapage étouffé au détour d'un autre couloir, je détache péniblement mes épaules du mur et reprends ma route. J'inspire profondément pour me calmer et je poursuis mon chemin à travers les méandres du palais en m'aidant des vagues souvenirs de plans étudiés avant notre départ et les chemins empruntés ces derniers jours . Enfin, au bout d'une galerie aux hautes arches sculptées dans la roche, j'aperçois une silhouette familière adossée à une colonne. C'est Liora.
À son port de tête, à la manière dont ses épaules se sont enfin relâchées, je comprends immédiatement avant même qu'elle ne tourne la tête vers moi.
- Ne me dis pas que... commençais-je en m'approchant, un mélange de soulagement et d'incrédulité dans la voix.
Un sourire radieux, rare et lumineux, illumine le visage de Liora. Elle croise les bras, mais l'éclat de triomphe dans ses yeux ne trompe pas.
- Si, Darek, me coupe-t-elle avec une pointe de fierté dans la voix. C'est fait. L'impératrice Pernille a enfin cédé. Nous avons sa parole.
Un soulagement immense me submerge. Je m'arrête à quelques pas d'elle en soufflant un coup que je ne savais même plus retenir.
-Sa parole ? répétais-je, encore à moitié incrédule. Comment as-tu fait ? Pernille était fermée comme un coffre-fort de pierre il y a encore vingt-quatre heures.
Liora esquisse un rire discret, un son mélodieux qui résonne doucement sous les voûtes de la galerie.
- Disons que j'ai su trouver les mots... et surtout, je lui ai prouvé que notre alliance lui apporterait une sécurité qu'elle ne trouvera nulle part ailleurs face aux menaces qui rôdent aux frontières. Elle a fini par abdiquer, même si elle a posé ses conditions.
- Des conditions ? Mon sourire redescend légèrement, reprenant mon sérieux de conseiller. Quel genre de conditions ?
- Rien d'insurmontable, mais cela demande de la précision, répond-elle en se redressant complètement, son regard brillant d'une énergie retrouvée. Viens, marchons un peu. Je vais t'expliquer tout ça en détail avant de consigner la nouvelle pour Emery et Bronte.
Elle entame le pas à mes côtés. Je la regarde faire, admiratif, me maudissant presque intérieurement d'avoir douté un seul instant de sa force. Alors que nous reprenons le chemin de nos quartiers à travers le palais, la tension des derniers jours semble enfin s'alléger, balayée par cette victoire politique inespérée.
-Elle exige la reconstruction intégrale de la ruche dévastée lors des récents événements, ou à défaut, la création de nouvelles structures d'incubation pour les jeunes trolls, m'explique-t-elle en baissant d'un ton à mesure que nous dépassons une garde royale. Pernille considère que la survie de sa lignée et l'avenir de son peuple reposent sur ces couveuses. Sans garantie ferme de notre soutien et technique pour ce projet, l'alliance ne sera pas ratifiée.
Un frisson me traverse l'échine en ravivant malgré moi le souvenir grinçant de la bande d'adolescents trolls croisée quelques minutes plus tôt. Un malaise s'installe en moi mais je dois faire fie de mon ressenti.
-Bien je crois que nous ne pouvons pas refuser . . . Murmurais je.
Elle acquiesce.
-C'est ça ou rien. Mais rentrons à présent, j'avoue ne plus supporter cet endroit. Dit elle dans un murmure.
-Moi aussi. Je m'occuperai de rédiger le rapport sur les exigences de la ruche, repris-je d'une voix plus douce, l'emportant sur mon inquiétude initiale. Tu devrais te reposer. Tu as fait le plus difficile.
-C'est gentil Darek.
Elle esquisse un tendre sourire, le genre de sourire qu'elle ne réserve qu'à moi, et oh combien je le sais.
Nous retrouvons un confort familier, mais le calme de notre trajet ne fait que renforcer l'électricité palpable qui s'est installée entre nous.
Une fois arrivés et nos rapports transmis à Emery et Bronte pour officialiser l'accord, nous nous retrouvons dans les jardins d'Eternalia. Le soleil décline doucement, teintant le ciel de nuances dorées et rosées. La brise légère fait murmurer les feuilles des grands arbres, bien loin de la pierre froide et sombre de la capitale troll.
- C'est étrange d'être de retour, murmure Liora en observant l'horizon, ses bras croisés contre sa poitrine pour se protéger de la fraîcheur du soir.
-C'est un soulagement, répondis-je en m'approchant d'elle.
Je m'arrête tout près, à seulement quelques centimètres. Mes yeux quittent le paysage pour se fixer sur son visage, éclairé par la douce lumière du crépuscule. Sans les armures diplomatiques ni la peur constante d'être épiés par la cour, la vérité de ce que nous ressentons devient presque assourdissante.
Un brin de cheveu glisse sur sa joue, balayé par le vent. Sans réfléchir et guidé par un instinct que je réprime depuis des semaines, je lève la main pour le remettre doucement derrière son oreille. Mes doigts frôlent sa peau chaude. Liora retient son souffle, ses yeux bleu ciel plongés dans les miens.
Pendant une seconde qui me paraît éternelle, mon cœur bat si fort dans ma poitrine que j'ai l'impression qu'elle peut l'entendre. Son regard descend un bref instant vers mes lèvres, trahissant la même envie, le même vertige qui me consume. Il suffirait d'un geste, d'un seul mot, pour briser l'interdit et tout avouer.
Mais le poids de notre vœu, de notre statut de conseillers et des responsabilités qui nous attendent pèse toujours sur nous comme une chaîne invisible.
Elle pousse un très léger soupir, presque imperceptible, avant de se redresser doucement, mettant un terme à ce contact si brûlant. Je retire ma main à regret, le poing serré, refoulant ce torrent d'émotions au plus profond de moi.
- Nous devrions rentrer, dit-elle d'une voix douce mais empreinte d'une retenue prudente. Le Conseil attend notre débriefing complet demain matin. Puis il commence à faire froid.
- Oui... tu as raison, murmurais-je, masquant la pointe de déception dans ma voix.
Je retire alors ma cape et d'un geste fluide la place sur ses épaules.
Ses doigts se posent aussitôt sur le col de la cape, resserrant l'étoffe contre elle, comme pour retenir un peu de moi avec elle.
- Darek... souffle-t-elle, une ombre d'hésitation faisant trembler sa voix. Tu vas avoir froid.
- Je survivrai, répondis-je dans un demi-sourire, ravi de voir la couleur revenir sur ses joues. Les nuits d'Eternalia sont douces par rapport au vent glacé de Marintrylla. Et puis... tu en as plus besoin que moi.
Liora incline légèrement la tête, ses yeux accrochant les miens avec une gratitude sincère qui me compense mille fois pour le froid du soir.
- Merci, dit-elle simplement, le mot chargé de tout ce que nous ne pouvons pas prononcer ouvertement.
Elle ne retire pas la cape. Au contraire, elle s'y drape un peu plus, un mince sourire effleurant ses lèvres. Nous reprenons côte à côte le chemin vers nos châteaux respectifs, nos pas calés sur le même rythme dans l'allée baignée d'ombre.
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