Jour 38

Cette nuit, j'ai rêvé de la mer. J'étais assise sur une plage immense. Le soleil tardait à se coucher, il faisait chaud, ça devait être l'été. Il devait être dans les environs de 22 heures. Je fixais les vagues s'effondrer sur le sable. Aucune expression ne pouvait se lire sur mon visage, aucune pensée ne traversait mon esprit... C'était donc cela, le vide. Etre assise sur du sable fin, à fixer l'horizon se teindre de couleurs chaudes, sans rien dire, sans bouger, sans penser. Se laisser simplement bercer par le bruit du déchaînement de la mer et le chant des oiseaux.

J'étais sur une île inhabitée, entourée de tous les côtés par la mer. Nolan était là. Il était assis à côté de moi, et regardait lui aussi la lumière du jour s'éteindre peu à peu pour laisser place à la pénombre. Nous faisions la même chose, nous fixions sans aucun mot le soleil se coucher, et les vagues s'écraser sur le sable. 

C'était comme si parmi toute la violence de ce monde, il y eu un seul et unique lieu, où paix et douceur aient pu régner, et que Nolan et moi étions les deux seuls à pouvoir y accéder. La nature, simple, vraie, dont on ne peut trouver les mots. Celle que l'on ne fait que regarder et écouter. La beauté subtile, le calme dont l'on rêve tous. 

Toujours sans dire un mot, j'ai posé ma tête sur l'épaule de Nolan. Il n'a pas bougé, et a continué de fixer la mer. Je l'ai regardé. Il souriait légèrement. 

J'aurai aimé rester une éternité sur cette île. Vivre ma vie, vieillir ici avec Nolan. Regarder chaque jour la mer montrer ses plus belles facettes, le ciel montrer ses couleurs les plus dégradées, les vagues montrer ses intensités les plus variées...

Mais je me suis réveillée. 

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Je me suis réveillée doucement, de la même douceur que celle présente dans mon rêve. Il était 10 heures. Quelques rayons de soleil réussissaient à passer à travers l'opacité de mes rideaux.  

Il m'a fallu quelques minutes pour réaliser que tout ce que j'avais imaginé n'était qu'un stupide rêve tout droit sorti de mon esprit. Cette plage, cette tranquillité, le sable chaud... tout était irréel. 

Après trois longues minutes de réflexion, je me suis relevée et me suis assise sur le rebord de mon lit. J'ai fixé le sol, d'un air vide. 

Pourquoi y avait-il Nolan dans mon rêve ? Pourquoi lui et pas quelqu'un d'autre ? Je savais que nous étions bons amis, mais pourquoi avais-je rêvé que lui et moi étions sur l'endroit le plus calme et le plus paisible du monde, seulement à deux ? Tout le monde rêve parfois d'être sur un lieu semblable à celui-ci, hors de tout, solitaire, calme et doux. Alors pourquoi nous ? Et pourquoi lui et pas ma mère ou mon père ? 

J'avais l'impression d'avoir commencer à développer les quelques symptômes que beaucoup appellent les "sentiments". Je n'avais jamais été amoureuse de ma vie. Alors, pourquoi l'être aujourd'hui ? J'étais perdu en un millier de pensées folles. Ce n'était pas le moment. Pas maintenant, pas aujourd'hui. Avant, il fallait que je retrouve une vie normale. Une santé stable. Car malgré tout, peut-être était-ce juste mon esprit qui me jouait des tours, en jouant de mes faiblesses pour me faire imaginer n'importe quel scénario ridicule ? 

Le silence régnait dans toute la maison. Aucun bruit, pas même le chant des oiseaux, ou le bruit des feuillages au dehors. Le genre de silence déstabilisant, angoissant, qui donne la chair de poule.

Je me suis dirigée vers le salon, je me suis assise dans le canapé, j'ai pris la télécommande et j'ai allumé la télévision. Rien ne pouvait être plus angoissant que le silence qui avait régné dans l'atmosphère, pas même la folie abusive des médias. 

J'ai passé les chaînes unes par unes jusqu'à tomber sur un programme qui aurait pu être susceptible de me plaire. Alors que je m'apprêtais à passer la chaîne, mes yeux se sont tournés vers une banderole d'écriture toute en majuscules sur laquelle était écrit : "FLASH INFO ; Deux suspects dans la disparition du continent américain interrogés". C'était une chaîne qui relayait des informations de dernière minute. Un journaliste était interrogé et semblait parler de la situation. En bas, il était écrit : "Madrid". Les suspects devaient donc être en Espagne actuellement... J'ai tendu l'oreille :

"- Thomas Lopez, pouvez-vous nous en dire un peu plus de la situation actuelle ? 

- La situation est très tendue actuellement à Madrid. Comme vous pouvez le voir, je me situe devant le palais de la justice où les deux suspects, Carlos Ribera et Paolo Garci  sont interrogés depuis maintenant une heure et demi. Il n'y a aucune information provenant du palais. Les quelques témoins disent les avoir vu arriver en bateau sur la côte Est de l'Espagne hier matin. Le bateau était remplis de millions de dollars américains. Les billets ont été évacués et placés dans un fourgon, avec lequel ils se sont dirigés vers la banque d'Espagne, à Madrid, où ils ont été interceptés par les forces de l'ordre et placés en garde à vu. 

- Très bien. Et pourquoi seraient-ils la probable cause de la disparition du continent ? 

- Les suspects possèdent des antécédents judiciaires tels que braquages ou encore cambriolages. Les témoins qui les ont croisé ont également expliqué qu'ils étaient heureux, souriants et ne semblaient avoir aucun traumatisme lié au drame qui a eu lieu trois mois avant. Selon les autorités, il serait probable qu'ils aient eu un lien avec la disparation du continent, car ils possèdent de nombreux contacts aux quatre coins du globe. Ils auraient pu alors créer un réseau entier à travers toute l'Amérique pour en causer l'effondrement. Les deux suspects résident à Madrid et étaient partis quelque temps aux Etats-Unis, pour selon leur entourage, des affaires de "travail". Ils ont été arrêtés par les autorités pour être interroger, car transporter une telle somme d'argent sortie de nul part (il faut rappeler que les deux suspects ne possèdent pas autant d'argent selon leur banque) pourrait constituer une preuve majeure contre les deux individus". 

J'ai levé les yeux au ciel. Bien sûr... Même le journaliste n'était pas certain de ce qu'il avançait. Depuis le mois de février, des centaines de réfugiés d'Amérique avaient été interrogés pour "crime contre l'humanité", puis avaient fini par être relâchés. C'était toujours pareil. Les médias tentaient de nous faire croire que les recherches avançaient, et qu'ils avaient enfin arrêté le bon suspect, mais ils finissaient toujours par être relâchés. Ce n'était pas le premier fourgon rempli de milliers de dollars américains qui avaient été intercepté depuis le début. Et ce n'étaient pas les premiers réfugiés avec une expression étrange qui avaient été interrogés. Rien n'était nouveau, et j'était certaine que ça n'allait pas non plus changer. Le plus étrange dans tout cela, était que chaque réfugié interrogé semblait avoir totalement oublié que l'Amérique avait disparu, mais également qu'ils avaient vécu ou était allés là-haut. C'était comme si, à leurs yeux, ils n'avaient jamais connu l'existence du continent. 

J'ai regardé à nouveau l'écran. Mes yeux se sont arrêtés sur les informations du jour, inscrites en haut à droite :

" 9 H 28, DIRECT, mercredi 30 mai 2020"

Mercredi 30 mai 2020. Cela faisait déjà un mois qu'elle avait disparu. 

Un mois peut passer en l'espace d'une seconde comme en l'espace d'une année, en fonction de ce que vit la personne. Un mois est constitué de trente à trente et un jours, de 43 830 minutes et de 2 629 800 secondes. Autant de chiffres, dans un seul mot dépourvu de quatre petites lettres. Un temps paraissant durer une éternité, alors qu'à peine ayant passé le seuil de la porte, il semble s'être déjà envolé. Beaucoup de choses, beaucoup d'émotions m'ont traversées durant ces trente jours. De l'espoir mais aussi du désespoir. 

Ce mois est passé de la même vitesse que celle d'un guépard en pleine course, et pourtant, j'ai eu l'impression qu'il s'est passé l'équivalent de dix années. C'était comme si je n'avais pas vu maman depuis des lustres. Et ça me détruisais profondément. 

Je me suis allongée dans le canapé. Quand allait-on pouvoir se revoir ? Est-ce qu'un jour, je pourrai réentendre sa voix ? 

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Je devais continuer les recherches, mais à peine ai-je eu le courage d'allumer mon ordinateur, que mes pensées se sont tournées vers d'autres choses. Elle me manquait terriblement. Mon esprit imaginait milles scénarios catastrophiques, tandis que mes yeux fixaient la barre de recherche comme si il y avait un indice caché dedans. Je n'arrivais pas à me concentrer. Au bout de quelques minutes, j'ai fini par décider d'arrêter les recherches, que je n'avais pas pris le temps de commencer. 

J'ai passé l'après-midi à ne rien faire. Je ne sais pas comment le temps a pu faire pour passer aussi vite. Nolan ne venait que pour dix neuf heures, car il avait quelques rendez-vous dans l'après-midi. J'étais donc seule, désespérée. 

Les aiguilles de l'horloge pointaient désormais 18 heures. Mon téléphone a vibré. Je n'ai pas bougé, mais mes yeux se sont dirigés vers lui. Il était posé sur la table rectangulaire du salon. C'était une table coulissante dans laquelle était disposés tous types d'alcools. 

Mon esprit était fatigué, mais mon corps était encore capable de bouger. Ce fut comme si mon cerveau n'eu à prendre aucune décision, comme si ce fut seulement mon corps, comme programmé qui eu à effectuer l'action. 

J'ai alors ouvert lentement la table de bois. Des bouteilles de verre, en plastique, rondes, ovales, rectangulaires étaient réunies à l'intérieur. J'en ai prise une de tout hasard. Un petit papier avec l'écriteau "liqueur d'abricot" était figuré dessus. Je l'ai ouverte et j'ai bu l'essentiel de la bouteille en une seule traite. L'alcool était fort. Mais je n'y faisais pas attention, tout ce que je désirais était d'être ailleurs, dans un état second, et de ne plus réfléchir à rien. 

Les bouteilles se sont peu à peu enchaînées, passant de vodka à champagne, de vin rouge à whisky... Je buvais à une allure considérable, sans faire attention au goût, et sans juger nécessaire de faire une pause. 

Après avoir fini ma quatrième bouteille, je me suis laissée tomber dans le canapé. L'alcool n'avait pas encore agi sur mon esprit, mais je sentais qu'il tardait à le faire. 

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Les choses se sont enchaînées très vite. Dix huit heures trente était désormais passé. Après être resté près d'une demi heure sans bouger, allongée dans le canapé et perdue dans mes pensées, je me suis relevée hâtivement. Un courant de joie m'est alors passé par la tête. Hors de contrôle, j'ai laissé mon corps guider mes humeurs. J'ai marché en titubant, une nouvelle bouteille à la main, jusqu'à la télévision. J'ai cherché la télécommande plusieurs minutes, et après avoir fini par m'en emparer, j'ai allumé la télé et ai cliqué sur l'option musique. Devant mes yeux fatigués et mon sourire ridicule se sont alignés plusieurs centaines de titres. Tous types de chansons, et de chanteurs... 

Sans même prendre le temps de lire le titre, j'ai appuyé sur le bouton "O.K" de la télécommande. Une chanson s'est jouée. J'ai automatiquement reconnu le titre : "Bohemian Rhapsody", de Queen. J'ai monté le son au maximum, ai jeté la télécommande, et je me suis mise à danser et chanter. Rien autour n'avait plus aucune importance, j'étais dans ma bulle, enfermée. 

Les chansons sont passées unes à unes, plus joyeuses les unes que les autres. A bout de souffle, je sautais et dansais sur place (non sans tomber quelques fois) tout en chantant (ou plutôt hurlant) les quelques paroles que je connaissais. Si maman m'avait vu, à ce moment, en pleine hystérie et totalement ivre, je me demande ce qu'elle aurait pensé. 

Le son était si fort que je n'avais même pas eu le temps d'entendre Nolan entrer. Je fermais les yeux, en chantant et me tortillant dans tous les sens, sans prendre une seconde part de ce qui pouvait m'entourer. Ce fut lorsqu'il baissa le son de l'enceinte que je remarqua enfin sa présence. 

- Hé ! Remet le son ! ai-je dis d'un sourire narquois. 

Mes jambes ont arrêté de sautiller lorsque mes oreilles n'étaient plus capables d'entendre une seule note en provenance de l'enceinte. Nolan semblait totalement déstabilisé.

- Eli...

- C'est moi ! ai-je répondu avec un léger rire idiot.

Il s'est approché de moi et m'a regardé de haut en bas. Son regard s'est finalement arrêté sur la bouteille que je tenais dans ma main, et qui m'avait servie auparavant de micro. Comprenant automatiquement son attention, je l'ai rapprochée de ma poitrine et ai fait un pas en arrière en trébuchant. 

- Eli, donne moi cette bouteille. 

Mon cerveau a pris quelques secondes à analyser ce que venait de me dire Nolan. 

- Pourquoi ? ai-je renchéri en fronçant les sourcils.

- T'es totalement bourrée ? 

- Moi ? Pas du tout... 

J'avais essayé de prendre un air des plus sérieux possible, mais le visage rempli de gravité de Nolan m'a totalement dévisagé, et je me suis mise à rire à nouveau. 

- Bien sûr que si, aller... donne-moi cette bouteille. 

- Avant, je veux que tu rallumes la musique !

Il a soupiré, et je sentais qu'il perdait peu à peu patience. J'ai continué :

- Attrape la si tu peux !

Et je me suis mise à courir dans toute la pièce, la bouteille à la main. Nolan m'a suivi. Il allait bien plus vite que moi. Afin de l'éviter, je faisais constamment demi-tour.

- Eli rend moi cette bouteille !

Il était agacé. Je rigolais bêtement, tandis qu'il me courait après en tapant des pieds. Alors que je voulais entamer une énième esquive, j'ai trébuché et je me suis affalée sur le sol. La bouteille était toujours dans ma main, intacte. J'ai tenté de me relever, mais je n'avais plus la force pour le faire. Alors je suis restée couchée sur le dos, en fixant le plafond d'un air stupide. Nolan s'est penché vers moi et m'a pris la bouteille des mains. Je n'ai rien dit. Je suis simplement restée sur place, comme figée.

- Qu'est ce qu'il t'es passé par la tête sérieusement ? 

- Je voulais juste écouter un peu de musique...

Nolan tenait mon bras sur son épaule et m'aidait à me relever. 

- Aller, allonge toi un peu , a t-il dit en me posant sur le canapé. 

- Avant, remet la musique. 

- Je la remettrai quand tu seras couchée. 

Je me suis exécutée en soupirant. Il s'est couché à son tour, en regardant l'écran de la télévision qui venait de se mettre en veille. Je l'ai regardé, comme dans mon rêve, et tout m'a semblé évident. Toutes les questions que je me posais vis à vis de mes sentiments ont semblé trouver une réponse. 

- Je t'aime bien, tu sais ? ai-je dis en balbutiant, toujours avec le même air ridicule. 

- Oui, moi aussi , a t-il répondu d'un ton embarrassé. 

- Je trouve que t'as une belle tête , ai-je continué. 

Il a baissé sa tête vers moi, avec un léger sourire dont je ne saurai déterminer si il pouvait se traduire par une moquerie ou de la pitié. Il a soupiré une nouvelle fois légèrement et a fini par dire :

- Oui, moi aussi je trouve que tu as une belle tête. Aller, maintenant dors. 

- T'es pas drôle ! Maintenant tu peux rallumer la musique ? 

Aucune réponse n'est sortie de sa bouche. Finalement, après quelques minutes, je me suis endormie. 

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Quelque temps après, mes yeux se sont ouvert lentement. Il faisait désormais nuit. La télévision était allumée, et un programme policier passait. J'ai levé les yeux vers l'horloge. Il était 23 heures. L'alcool commençait peu à peu à se dissiper. J'avais mal au crâne. 

Nolan était encore là, malgré le fait qu'il avait cours le lendemain. Il ne dormait pas, mais était toujours couché à côté de moi. 

Je me suis relevée en douceur. J'avais l'impression d'avoir reçu une centaine de coups de poing dans le front. Nolan a levé les yeux vers moi.

- Ah, tu es réveillée. Qu'est ce qui t'as pris de boire comme ça ? a t-il dit en se relevant également.

Je fixais la télévision sans répondre. Nolan s'est approché de moi, et a continué :

- Ca va ? 

J'ai balbutié :

- Je... je ne sais pas trop. 

Il m'a regardé dans les yeux d'un air sérieux :

- Tu sais que tu peux m'en parler, hein ? 

J'ai hoché la tête. Les larmes ont commencé à monter. 

- Eli... Qu'est ce qu'il ne va pas ? 

Une larme a coulé lentement sur ma joue. 

- Ca fait un mois. 

J'ai respiré doucement en fermant les yeux, laissant tomber à nouveau quelques larmes. Il n'a rien fallu de plus pour qu'il comprenne. Seulement quatre mots, et il connaissait désormais la raison. 

Il a commencé à ouvrir la bouche, mais aucun son n'est sorti. Il avait le regard rempli de pitié. Après quelques instants, il a fini par dire :

- Je suis désolé.

Et j'ai fondu en sanglots. Il m'a pris dans ses bras.

- Ca va aller... je suis là. 

- Elle me manque tellement...

Il a continué de me serre fort tandis que toute ma peine s'évacuait. 

Après quelques minutes, je me suis allongée une nouvelle fois, et je me suis endormie, pour oublier. Oublier qu'il n'y a peut-être plus de solution. 


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