10 ~ Condoms
L'après-midi passe bien lentement. Les clients se font rares et le peu qui passent ne s'éternisent pas. A voir leurs mines tranquilles, indifférentes, je me demande si jamais quelqu'un s'est inquiété pour le village de Grey Atlantis, les images de l'engloutissement tournant en boucle dans ma tête. J'ai l'impression d'avoir vécu une catastrophe, pourtant rien autour de moi ne semble être secoué, comme si cette chose s'était passée au-delà tu temps.
Et de toute façon, lorsque je tente d'aborder le sujet avec quelques personnes, ils finissent tous par m'ignorer ou par hausser les épaules. « Ce village est perdu depuis 20 ans, ce qui compte c'est de préserver ceux qui restent ». C'est comme si personne ne se préoccupait plus de toutes ces ruines, de toutes cette poussière... C'est pourtant si proche.
«- Tu es allée à Grey Atlantis ? –Me demande Caitlin après avoir écouté ma conversation avec un client- Avec ton joli colocataire ?
-Oui –Dis-je en omettant l'adjectif utilisé- On y est allé ce midi.
-Pas très romantique pour une excursion, pourquoi a-t-il choisi cet endroit ? Tu le lui avais demandé ?
-Du tout, je ne savais même pas qu'un tel village existait. Il s'est dit que j'allais avoir envie de prendre quelques photos.
-Et tu en as pris ? Tu t'es approchée du village ? Je n'ai jamais osé m'aventurer plus en bas de la colline, on dit que ce lieu est hanté et que quiconque y met un pied est maudit à jamais!
-Vraiment ?
-Enfin seulement si tu as de mauvaises intentions –Dit-elle en baissant d'un ton –
-Vous êtes très friands d'histoires de fantômes et de malédictions ici en Nouvelle-Zélande non ? –Je demande avec un sourire en coin-
-On l'est quand il y a des cons pour nous croire –S'immisce une voix que je ne peine pas à reconnaitre- Alors Stuart personne ne vient à ta caisse ? Peut-être que ce sont tes cheveux, ici cette couleur symbolise la noyade, pas forcément très accueillant.
-T'as pas du boulot ?
-Non je viens de finir, je comptais passer à la caisse de Shauna mais comme cette dernière est encore en pause, je dois me sacrifier et passer à ta caisse.
-Il y a aussi celle de Caitlin –Dis-je avec un sourire moqueur alors que la brune semble sur le point de s'évanouir-
-J'ai dit que je me sacrifiais, pas que j'étais suicidaire.
-Ma caisse est fermée aux connards.
-Oh vraiment ? –Il s'avance dans mon allée et jette quelques articles sur mon tapis- Plus maintenant. Allez on se bouge, je n'ai pas que ça à foutre, j'ai fini ma journée, moi. »
Nous échangeons un regard de défi et alors qu'il attend au bout de la caisse, faisant pianoter ses longs doigts sur sa carte de paiement, je m'évertue à faire passer ses articles le plus lentement possible, faisant mine de chercher un éventuel coupon de réduction. Une bouteille de soda, quelques sachets de bonbons et Oh que j'aurais aimé ne jamais avoir ça entre les mains.
Surtout quand il s'agit de ses achats personnels.
«- T'as jamais vu des préservatifs de ta vie ? –Râle-t-il alors que j'observe sans réelle motivation la longue boite irisée- T'es quel genre de pucelle névrosée ?
-Oh, disons juste que je n'en avais encore jamais vu d'aussi petite taille. »
Ses joues virent au cramoisi alors que j'observe Caitlin pouffer de rire juste derrière. Même Mariann qui venait de prendre place derrière moi laisse échapper un petit sursaut que j'imagine être dû à son envie de rigoler. Etant donné que nous sommes sur notre lieu de travail, Irwin se contient du mieux qu'il peut, mais autant dire qu'il m'aurait déjà fracassée si nous nous étions trouvés à l'extérieur.
«- Fais ta maligne, tu n'auras pas toujours Calum Hood et Michael Clifford pour te protéger espèce de garce.
-Je croyais que tu ne connaissais pas Calum.
-Tu ne sais pas à qui tu as à faire Stuart, je peux te faire vivre un véritable calvaire et crois-moi que dans peu de temps tu signeras ton arrêt de mort.
-Et c'est un mec en panne de préservatifs pour micro-pénis qui me dit ça ? –Dis-je en me reculant, prenant soin de ne pas ciller même lorsque ses yeux virent au noir, littéralement- Tu ne me fais pas peur Irwin.
-Bien, dans ce cas je pense que je vais m'amuser. »
D'un geste brusque il pose sa carte sur le lecteur sans contact, permettant à ses yeux de fixer les miens alors que seul le bruit du ticket me fait détourner la tête. Je l'arrache sans peine et le jette au bord de ma caisse, ne lui adressant plus un seul regard alors que lui semble attendre quelque chose.
Mal à l'aise je détourne le regard avant de l'observer en coin. Il fronce ses sourcils et continue de me fixer.
«- Tu attends quoi là Irwin ? Tu penses qu'on va te payer des heures sup passées à m'observer ?
-Ce que tu peux être prétentieuse, Pouffy.
-Pouffy ? –J'hausse un sourcil alors qu'il montre mon écharpe Poufsouffle d'un signe de tête-
-Approche –Dit-il en se penchant vers moi- Je ne vais pas te manger.
-Irwin j'ai des clients qui attendent.
-Ce sera rapide, crois-moi. Je veux seulement te poser une question.
-Je n'ai pas besoin de m'approcher pour l'entendre.
-Bien –Il sourit en coin- Est-ce que tu crois aux fantômes ?
-Tu as dit toi-même qu'il n'y avait que les cons pour y croire. »
Il sourit fièrement avant d'attraper son sac et de me murmurer un 'Bonne fin de journée Pouffy', faisant s'abattre une atmosphère dérangeante à la seconde prêt où ce dernier quitte le magasin. Face à moi Caitlin, qui n'a pas entendu la fin de la conversation, continue de sourire, encore amusée par ma petite blague alors que pour ma part, je me sens plutôt mal à présent. Comme si j'avais vraiment fait la plus grosse bourde de ma vie.
*
Maintenant deux heures qu'Ashton est parti et je me sens encore nauséeuse. Mariann derrière moi n'est pas d'une grande aide, n'étant pas du tout loquace, alors je n'ai pas d'autre choix que de m'évader en écoutant Caitlin. Elle raconte aux clients ses projets de vacances futures avec son petit ami et je ne peux m'empêcher de réfléchir aux miennes. Même si je me sens un peu en vacances ici, un jour peut-être je partirai loin, avec quelqu'un pour m'accompagner.
Le seul hic, c'est ce quelqu'un.
A quand remonte ma dernière relation ?
Ayant été plutôt catastrophique, j'ai dû juger bon de l'effacer de ma mémoire.
«- Et toi Alésia où voudrais-tu partir en vacances ? –Demande Caitlin l'air rêveur-
-En Alaska –Dis-je d'une petite voix-
-Parce qu'il fait froid ?
-Parce qu'il y a des aurores boréales et que je veux pouvoir en photographier au moins une fois dans ma vie.
-C'est vrai que ce doit être joli, mais il y fait si froid ! Je pense que je ne pourrais pas, je tiens trop au soleil. Non moi ce qu'il me faudrait c'est une destination tropicale ! Les Caraïbes, Miami ou même les Maldives ! Il y a des choses superbes là-bas oh et ce soleil ! Tu aimes le soleil Alésia ? »
Je souris en coin car je sais qu'à présent, Caitlin est lancée et ses questions n'arrêteront pas de sitôt. Cependant je lui en suis reconnaissante, au moins je ne me focalise plus ni sur Grey Atlantis, ni sur Ashton-petit-calibre-Irwin et c'est bien mieux ainsi.
*
«- Alésia, Caitlin, allez faire la redistribution je vous prie –Demande Ermione alors qu'elle et Latoya s'occupent de fermer le magasin-
-La redistribution? –Je chuchote à l'oreille de Caitlin-
-Tous les articles qu'on nous a refourgués doivent être impérativement remis pour le lendemain. Vous n'avez pas ça en France ?
-Oh si bien-sûr, mais ça ne s'appelle pas comme ça.
-Décidemment je suis curieuse d'en apprendre plus sur toi et sur la culture française ! D'ailleurs ça pourrait être une chouette destination de vacance, il y a du soleil là-bas ?
-Caitlin au boulot ! –Tempête les deux chefs d'une même voix alors qu'elle sursaute-
-C'est bon on y va ! –Grogne la brune avant de prendre un lourd panier rempli d'articles- Tu connais bien le magasin ?
-Vaguement –Dis-je en me tournant vers les rayons-
-Je te laisse les articles les plus faciles alors, n'hésite pas à m'appeler si tu as besoin d'aide. »
J'hoche la tête et pose les retours dans un panier, suivant Caitlin dans l'allée principale avant de tourner dans le rayon des biscuits pour y déposer quelques paquets.
Mine de rien le magasin est plutôt grand et c'est assez délicat de bien repérer les articles lorsqu'on vous plonge dans une pénombre désagréable. Quand ça ferme, ça ferme. Je n'ai plus qu'à me dépêcher.
Je m'active un peu dans les rayons, prenant la direction de celui des croquettes dans lequel j'étais passée avec Calum. C'est au fond du magasin, presque à côté du rideau de fer que j'observe avec méfiance avant de m'engouffrer dans l'allée des croquettes.
Tombant nez à nez avec un gars des rayons.
Je pousse un petit cri de surprise et mes joues virent au rouge lorsque je reconnais le blond de ce midi. Ses yeux bleus s'illuminant à ma vue avant qu'il ne glousse discrètement.
«- Je t'ai fait peur ?
-Je ne m'attendais pas à ce qu'il y ait quelqu'un –Je bredouille maladroitement-
-Ta collègue vient de finir son panier de retours, tu en es où toi ?
-Il ne me restait que les croquettes.
-Tu es plutôt efficace –Il sourit avant de retourner à sa contemplation- Alors comme ça, tu t'es déjà fait des ennemis ici ?
-Des ennemis ? –Je demande, l'observant qui note quelques références sur un calepin usagé- Oh tu veux sans doute parler d'Irwin ? –Il fait oui de la tête- C'est un connard.
-Pour une française tu te débrouilles plutôt bien avec nos insultes et avec notre langue tout court en fait. Tu as de la famille ici ?
-Non du tout, juste mon meilleur ami avec qui je corresponds depuis la primaire mais c'est une longue histoire et.... Et le magasin ferme, nous en parlerons une autre fois.
-Tu sais je ne suis pas là souvent, c'est possible qu'on ne se revoit pas.
-Vraiment ? Dommage, t'as l'air plutôt sympa comme type –Je soupire- Enfin c'est sûr que comparé à Irwin, tout le monde est sympa ici, même Mariann qui ne p...
-Comment tu t'appelles ?
-Emh.. C'est écrit sur mon badge –Je réponds avec un sourire malicieux-
-Je voulais dire au niveau de la prononciation. Comment est-ce qu'on t'appelle en France ?
-Alésia –Dis-je en français- Au fait, comment tu sais que je suis française ?
-Les informations circulent vite ici –Il sourit en coin- Les vraies comme les fausses d'ailleurs.
-As-tu entendu une fausse histoire sur moi ?
-A toi de me le dire, Alésia –Il sourit alors que j'hausse un sourcil- La soi-disante fellation.
-Qu.. –Je sens mes joues virer au rouge alors que mon sang bouillonne- C'est une rumeur qu'a balancé Irwin, rien de plus.
-Donc tu n'as pas sucé Michael ?
-Tu poses souvent des questions aussi directes aux gens que tu ne connais pas ?
-Je suis d'un naturel curieux. Alors, Ashton disait vrai ?
-Bien-sûr que non ! J'ai déposé un CV comme tout le monde et on m'a appelée parce qu'une de leur caissière est tombée malade. Michael Clifford n'a rien à voir là-dedans.
-Bien –Il sourit et lève ses yeux vers le plafond- Tu devrais partir, ils vont bientôt tout éteindre. Je ne vais pas tarder non plus.
-D'accord, ravie d'avoir fait ta connaissance.
-Je m'appelle Lucas Hemmings mais je t'en prie, appelle-moi Luke.
-Bien, alors ravie d'avoir fait ta connaissance, Luke. Ah oui et surtoût oublie ce qu'Irwin a pu dire, je suis une fille normale qui est venu ici simplement pour trouver du travail. Je ne veux pas d'ennuis et encore moins me faire des ennemis.
-Je te crois dans ce cas. »
Il m'adresse un large sourire avant que la voix de Caitlin ne résonne dans le magasin, m'obligeant à prendre congé du blond dont les yeux d'un bleu perçant me scrutent jusqu'à ce que je sois hors de vue.
Voilà donc comment se termine ma première journée de travail.
*
Le soir même mon cerveau se met à cogiter, m'empêchant de dormir et de trouver le sommeil alors que j'aurais tout fait pour y arriver. Demain je me lève encore plus tôt pour préparer Halloween à Pak'N'Save et je me serais volontiers passée des images d'un Grey Atlantis englouti alors que j'essayais désespérément de m'endormir. Dans la pièce à côté j'entends quelques légers bruits, Calum a fini dans son labo et vient enfin se coucher.
Ni une ni deux je m'extirpe de mes couvertures, enfile un short de pyjama et traverse la salle de bain commune pour arriver dans la chambre du basané.
«- Woh je ne m'attendais pas à te trouver ici Sia ! –Dit-il en sursautant-
-Je suis désolée je... J'arrive pas à dormir.
-Vraiment ? –Il fronce les sourcils et s'approche de moi, prenant mes mains dans les siennes- Est-ce que ton après-midi s'est mal passé ? Tu sais que tu peux tout me dire.
-Non ça allait c'est juste que... Je sais pas, je ne me sens pas très bien.
-Tu es malade ? –Il ouvre grand sa bouche- Tu sais j'ai des remèdes qui marchent super bien et en plus c'est du fait main.
-Je ne suis pas malade Cal tout va bien –Dis-je en serrant son sous pull dans mes mains tremblantes- Je n'arrive juste pas à dormir.
-J'ai une idée dans ce cas. »
Il sourit et s'écarte de moi pour retirer son pantalon et son caleçon sans aucune pudeur, ne me demandant pas même de me tourner dos à lui pour respecter son intimité. Alors que jusque-là mon cerveau était focalisé sur la ville de Grey Atlantis disparaissant sous l'eau et la poussière, maintenant je n'arrive pas à voir autre chose que les fesses de mon meilleur ami.
Il enfile un short de pyjama et sort un oreiller d'un placard qu'il dépose à côté du sien.
«- Ca ne te dérange pas de dormir avec moi ? –Il sourit, me tendant la main alors qu'il est d'ores et déjà allongé-
-Oh maintenant que j'ai vu tes fesses je crois que plus rien ne me dérange. »
-Il pouffe légèrement avant de m'attirer dans ses bras, me serrant avec une force qui me rassure. Son idée était la bonne, je me sens moins préoccupée maintenant que je sens la chaleur de ses bras et son souffle glisser le long de mon oreille. Je me sens moins seule et plus forte.
Cependant, je ne dis rien à Calum. Je ne lui raconte pas mon échange d'avec Ashton et encore moins la peur qui m'avait tenaillée face à lui. Je me contente de parler de tout et de rien, parlant un peu de Caitlin et de ses projets de vacances avant que le sujet ne vienne sur Halloween.
«- Winonah nous a invités à manger chez elle pour le repas d'Halloween, visiblement elle veut te revoir.
-Winonah ? –Je demande en réfléchissant-
-La mère de Tipo, elle voudrait une réponse d'ici demain midi, qu'en penses-tu ?
-Est-ce qu'elle a prévu de faire un feu de joie pour y brûler des trucs ?
-Sûrement –Il hausse les épaules- Elle est médium, elle adore tout ce qui touche aux légendes et aux mythes qui nous entourent et tu verras qu'ici il y en a beaucoup.
-Ici en Nouvelle-Zélande ?
-Non, à Wellington.
-Mh d'accord dans ce cas, mais tu me promets de rester avec moi ?
-T'ai-je un jour laissée tomber ? »
Non et ce malgré le fait que la vie avait bien faillit nous séparer.
Je passe ma main sur ma cicatrice que je sens devenir légèrement douloureuse et tressaille en faisant courir mes doigts depuis mes cheveux jusque dans mon dos, avant que Calum ne me blottisse contre son torse nu, rendant la douleur sourde.
Mais pour combien de temps ?
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