???? iv

26/03/2018
*

    Je crachai instantanément le dentifrice dans le lavabo et me retournai au quart de tour. Plus personne. Disparu. Je lâchai ma brosse à dents dans la foulée et sortis de la salle de bain. A pas comptés j'avançai dans mon appartement, redoutant chaque coin sombre et n'importe qu'elle pièce. Mes parents avaient fermé derrière eux en sortant, j'avais fermé les fenêtres pour éviter d'avoir froid, aucune entrée n'était possible, d'autant plus qu'on vivait au troisième étage.

     J'allumai toutes les lumières. Mon coeur battait à tout rompre, je pouvais l'entendre résonner dans ma tête. Un individu était entré chez moi. Comment, je ne savais pas, j'avais bien trop peur pour y penser, mais il était bel et bien là.
Arrivé à l'embrasure du couloir au salon, j'allumai la grande pièce et courus jusqu'au téléphone fixe qui était posé en évidence sur l'un des cartons. Ce fut seulement après que je me rendis compte qu'il n'était pas branché et des gouttes de sueur commencèrent à perler sur mon front.

    Je me retournai et mon coeur rata un battement. Il était là. Debout, face à moi, les bras le long du corps et aucune expression particulière sur le visage. Je criai immédiatement sans être convaincu du résultat. Je ne réfléchissais même plus tant j'avais peur. Je me recroquevillai dans un coin sans quitter l'homme des yeux jusqu'à toucher le mur. Il était devant la grande lampe en métal ce qui m'empêchait de voir son visage. Je me maudissais actuellement d'avoir laissé mon portable dans ma chambre, j'étais à nue, je n'avais aucune défense et je ne pouvais prévenir personne.

    Les secondes me parurent des heures et je tournai vivement la tête vers la droite où j'aperçus une batte de baseball. Celle de mon père quand il en jouait après les cours, quand il était plus jeune. Je la pris sur le champs et la dressai devant moi comme s'il s'agissait d'une épée. Je faisais sans doute grave pitié mais je ne contrôlais plus rien, la peur avait contaminé mon corps. J'étais passé en mode instinct de survie ; j'aurais brandi n'importe quoi, un chandelier, un livre, une cannette de soda, devant moi pour tenter de m'en sortir.

     L'homme, qui était vêtu de noir complet, quitta enfin mon regard pour se focaliser sur la batte avant de me refixer dans les yeux.
     Je ne comprenais rien. Si c'était un cambrioleur, il ne se serait pas montré... C'était forcément un tueur psychopathe qui raffolait sûrement de voir la peur dans les yeux de ses victimes avant de les égorger vif.

— T'as cassé ma lampe, dit-il soudainement.

    ...

— Hein ?! fut la seule chose que je réussis à répondre.

— T'as cassé ma lampe.

     Bruh, sérieusement on m'a perdu là.

— Je laisse ma lampe tranquillement dans le placard, toi tu la trouves et tu te permets de la jeter ? me reprocha-t-il.

     Je ne réussis qu'à bafouiller une réponse inaudible et il continuait de me fixer. Mon coeur battait si vite j'avais l'impression qu'il allait exploser. Je tremblais de partout, c'était un séisme de magnitude 122 actuellement dans chaque partie de mon corps. Ma respiration j'en parle même pas. Heureusement que je ne faisais pas d'asthme sinon je serais mort tout seul avant même que l'homme n'ait le temps de me tuer.

— Je sais qu'elle est moche mais c'est pas une raison...

     Il dévia enfin le regard et s'avança lentement vers la table du salon. Je gardais la batte fixe devant moi alors qu'il effleura le meuble du bout des doigts avant de le contourner et d'entrer dans la cuisine.
     Peut-être que si je lui propose ma pizza il va bien vouloir se casser ?

     Je demeurais immobile contre le mur en tremblant comme un vieux atteint de Parkinson et je laissai lourdement la batte tomber sur le sol.

— J'aime bien comment vous avez décoré, s'exclama l'homme depuis la cuisine.

     What. The. Actual. Fuck. Is. Going. On.
     C'est un putain de cauchemar.

— Les proprios avant vous avaient un goût de chiottes, continua-t-il en sortant de la cuisine, une clémentine dans la main. Je ne savais même pas que ma mère avait fait des courses. J'aime bien ta chambre, aussi. (Il tira une chaise de sous la table et s'y installa pour éplucher son fruit.) Assez simple et minimaliste... J'apprécie de voir que mes étagères te servent ! Les anciens proprios, des cons, avaient voulu les enlever. (Il pouffa.) Ils n'ont jamais réussi tant je les avais bien fixées.

     Petit à petit, je reprenais contrôle sur mon corps et mon esprit. Cependant, je restais vigilant. Je n'avais aucune idée de qui était ce type.

— Je... Hum, que...

     Jolie phrase, Newt. Tu mériterais qu'on t'applaudisse.

     Je déglutis et m'éclaircis la voix avant de reprendre.

— Tu es un voisin ? demandai-je fébrile.

     L'homme, qui finalement ne semblait pas si vieux que ça, ricana avant de me répondre.

— Non, me répondit-il avant d'entamer sa clémentine. Pas vraiment. J'habite ici.

     Newt, il devait avoir des substances illicites dans ton dentifrice, tu hallucines complètement mon pauvre.

— Co... Comment ça ? Mes parents ont acheté cet appart ! (Je ris nerveusement.) Il est à nous, maintenant. On habite ici.

     L'homme hocha la tête doucement et avala un autre quart du fruit.

— Okay, me répondit-il calmement. Ça me va, vous avez l'air cool.

     Bordel, faites que je sois déjà endormi et que tout ceci soit un rêve. Rien n'a de sens !

— Je crois que t'as pas compris... Tu ne peux pas habiter avec nous.

     Je ris une nouvelle fois nerveusement et j'entrepris de me relever. J'avais encore le goût frais du dentifrice à la menthe dans la bouche que je n'avais pas rincer qui commençait à m'irriter, c'était très désagréable.

     L'homme rit et finit la clémentine.

— Empêche-moi, vas-y. Je t'en prie !

     Il se fout ouvertement de ma gueule, là. J'ai bien compris. Ce mec me prend pour un con. Cet enfoiré, pour qui il se prend.

— T'es qui ? demandai-je froidement.

     La situation commençait à m'agacer. Il allait probablement me tuer si je prenais trop mes aises mais j'étais passé au-dessus de ce stade. Au moins, j'aurais l'honneur de savoir à qui avais-je eu affaire avant de mourir. Il me regarda dans les yeux avant de me répondre.

— Un lycéen, comme toi. Dont tu as sauvagement cassé la lampe !

     Il prit un air faussement choqué et je serrai les poings.

— Dégage.

     C'était sorti tout seul. Ça allait sûrement me retomber dessus voire commencer une troisième guerre mondiale. Je sentais déjà les représailles arriver en force. C'est bon, j'étais mort.

     Le lycéen se contenta de hausser les sourcils.

— Pour aller où ? me demanda-t-il d'un air hautain. C'est chez moi, ici.

     Ce mec commençait sérieusement à me taper sur le système.

— Alors, déjà, c'est avant tout chez moi, ici. Alors va où tu veux mais barre-toi.

     J'ignorais si j'étais soudainement pris de bravoure héroïque ou juste de totale stupidité mais je m'étais approché de la table, les poings serrés.

     Il se leva sans me quitter des yeux et commença à s'approcher lentement de moi.

— On va mettre les choses au clair, maintenant, blondie, sa voix se fit plus froide et son visage plus fermé. C'est avant tout chez moi, ici. J'y réside depuis bien plus longtemps que toi. Tu ne viens que d'arriver, je te rappelle.

     Nous faisions la même taille. Depuis le début je l'imaginais plus grand mais maintenant qu'il était juste devant moi, à quelques centimètres seulement de mon visage, je peux assurer que nous faisions la même taille.

     Je me reculais légèrement tandis qu'il demeurait stoïque.

— Ça veut dire quoi, exactement ? demandai-je faiblement, pas sûr de vouloir entendre la réponse, alors que je continuais de marcher à reculons.

     Il sourit légèrement sur le coin gauche des lèvres et pencha un peu la tête du même côté. Comme s'il me regardait avec peine ou compassion.

— Je suis mort. Et j'habitais ici avant de l'être devenu. Ce qui fait que ça reste avant tout chez moi, ici.

     Ses mots rentrèrent par mes oreilles, tournèrent une énième de fois en boucle dans ma tête jusqu'à ce que j'eus l'envie de vomir. J'eus aussi envie de rire et de ne pas y croire. C'était tout bonnement impossible. Les fantômes n'existaient pas.

— Je vois sur ton visage que tu ne me crois pas.

     Ses cheveux courts retombaient sur son front et son pull noir à manches trop longues dessinaient parfaitement ses épaules et son torse. Il paraissait de tout ce qu'il y avait de plus réel.

     Il s'avança vers moi de nouveau et je reculai immédiatement. Il refit un pas en arrière comme pour respecter mon jugement.

— Je... Donc... Tu...

     Félicitations, Newt. Tu es vraiment un champion dans tout ce que tu entreprends.

— Tu... Es un fantôme ?

— Non.

     Alors j'ai rien compris.

— Je suis un esprit, reprit-il.

— C'est la même merde ! m'écriai-je.

— Je préfère ce mot, ça rend mieux ! se défendit-il.

     J'avais l'impression d'avoir un enfant en face de moi en pleine crise d'identité.

— Comment tu t'appelles ?

      Il ouvrit la bouche pour me répondre mais rien n'en sortit. Il la ferma en baissant la tête. Je croisai mes bras et tapotai du pieds pour lui montrer mon impatience à quoi il fronça les sourcils.

— Je.. Je sais plus... avoua-t-il.

— Okay, répondis-je en soufflant avant de claquer mes mains contre mes cuisses. Je ne te crois pas. (Je repartis dans ma chambre avec la ferme intention d'appeler la police mais il me barra le passage.) Je crois que tu es juste un voisin qu'a dû passer par un balcon, enfin j'en sais rien mais tu veux juste me faire une mauvaise blague. Allez salut.

     J'entrai dans ma chambre, fermai la porte à clé et me précipitai sur mon téléphone qui était en charge et composai le numéro des flics.

     Mais alors que la première sonnerie se faisait entendre et que je me retournai vers ma porte, le lycéen vêtu de noir semblait s'être téléporter d'une pièce à l'autre. Je n'avais entendu aucun bruit de serrure.

     Je criai comme jaja quand une femme répondit à mon appel et il leva vivement ses deux mains en l'air au niveau de ses épaules comme pour me prouver son innocence.

— Newt, attends ! Je t'en supplie !

— Oui, allô, il y a eu une effraction chez moi...

— Écoute moi !

— Il y a un inconnu dans ma maison...

— Ouais et tu vas leur dire quoi de plus ? Que ce même inconnu traverse des murs ?!

— J'habite au...

     Et d'un coup, soudainement, sans m'y attendre, le lycéen vêtu de noir en face de moi se mit à hurler et il hurla si fort que je m'écroulais sur le sol. J'aurais juré voir les murs bouger et mes livres tomber. Toutes les lampes de l'appartement se mirent à clignoter frénétiquement. J'aurais juré que l'immeuble tout entier tremblait.




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