TREIZE

Chapitre treize

Vista las Palmas, Palm Springs, CA, États-Unis / Résidence des Howard - Dimanche 23 octobre 2022, 06h40

LAKE

Je pense que ça fait plus d'une demi-heure que je me tourne et me retourne dans mon lit.

Quand je suis allée me coucher vendredi soir, j'avais déjà du mal à m'endormir, ce qui a entraîné la réaction en chaîne que je subis ce matin. J'ai dormi la plupart de mon samedi, en sortant de ma chambre seulement quand Vingt-six venait toquer à ma porte pour savoir comment j'allais et pour me demander de venir manger un peu.

On n'a pas plus reparlé de ce qui s'est passé vendredi soir, faisant comme si l'épisode était clos, et je lui en suis reconnaissante. Je n'ai pas envie que ça devienne le sujet principal de nos conversations - déjà que c'est le sujet principal de mes pensées depuis des mois. Vingt-six m'a juste fait promettre hier soir avant que je retourne dans ma chambre de lui dire si Peter essayait d'entrer en contact avec moi dans les prochains jours et pour une fois, je lui ai répondu sans mentir. Je compte bien reprendre la situation en mains maintenant que je suis presque sûre que Peter n'a plus rien contre moi.

Je me redresse en poussant ma couette de mon corps. J'ai super chaud mais il est hors de question de dormir avec la fenêtre ouverte. Je suis persuadée que Peter n'est pas assez timbré pour revenir ici et me menacer mais on ne sait jamais, je préfère prendre mes précautions.

Je prends une douche rapide pour essayer de me rafraîchir et de me réveiller correctement mais quand je me regarde dans le miroir je vois bien que mes cernes ne sont pas prêtes de disparaître comme par magie.

J'enfile un jogging propre et un tee-shirt large et je traîne mon corps jusqu'à la cuisine. Il est sept heures passées et évidement Vingt-six est déjà levé - je n'arrive pas à savoir s'il dort continuellement ou par courtes périodes pour rester en constante alerte la nuit, mais au vu de sa mine fraîche il faut croire qu'il n'a pas besoin d'énormément de sommeil. Il est dos à moi, face à la machine à café qui fait un petit bruit et qui laisse une vapeur s'échapper, emplissant l'espace d'une odeur de café que j'ai toujours aimée. Je soupire en me laissant tomber dans le canapé, les yeux fixés au dos de Vingt-six recouvert non pas d'une chemise mais d'un tee-shirt noir. La tenue du dimanche.

-Tu veux du café ? il me demande toujours le dos tourné.

Moi qui pensais avoir été discrète, c'est loupé.

-Oui, merci, je soupire.

Je me laisse tomber en arrière en m'allongeant dans le canapé pour regarder le plafond. Je ferme les yeux un instant et je me concentre sur lui. Je l'entends s'affairer dans la cuisine jusqu'à entendre ses pas arriver vers moi. J'ouvre les yeux doucement et je le découvre, juste à côté de moi, son visage au-dessus du mien, un sourire malicieux sur les lèvres. J'en ai la respiration coupée. J'aurais seulement à tendre un peu le bras pour l'attirer à moi. Cette idée ne fait que traverser mon esprit mais j'ai besoin d'un effort surhumain pour ne pas la mettre en pratique.

-Votre déjeuner est servi, Princesse.

Il se redresse et part s'asseoir sur le fauteuil en face du canapé, attrapant au passage sa tasse de café. Je vois en me redressant sur le coude qu'il a même ramené du lait réchauffé. Je lui jette un regard me demandant s'il a vraiment noté mes petites habitudes ou s'il l'a seulement ramené au cas où. Je vois une boîte de cookies qui me fait me redresser pendant que mon ventre fait un bruit tout droit sorti des Enfers. Je jette un regard à Vingt-six et on pouffe de rire en même temps.

-C'est ça de sauter le repas du soir, il me reproche.

Je hoche la tête en attrapant le lait que je verse dans ma tasse de café. Ensuite je laisse deux sucres tomber dans la boisson.

-Pas de message dérangeant ? Ni d'appel ?

Je relève les yeux vers Vingt-six qui me lorgne de son regard neutre. Il m'a laissé un jour et demi respirer mais il a raison... Je dois me tenir sur mes gardes.

-Non, je pense qu'il n'enverra rien, il doit bien sentir que la situation s'est pas mal retournée.

Il hausse les épaules alors que son téléphone vibre un coup sur la table. Il y jette un regard mais n'y porte pas plus attention que ça.

-Qu'est-ce que tu comptes faire aujourd'hui ?

À mon tour de hausser les épaules en finissant de manger un cookie.

-Je vais essayer de ne pas dormir aujourd'hui si je veux passer une meilleure nuit pour aller en cours demain, alors je ne sais pas trop...

De nouveau son portable vibre et cette fois-ci je le vois carrément l'attraper et le retourner pour que l'écran soit face à la table.

-Tu te souviens de Josh ?

Un instant, je manque de froncer les sourcils et de lui dire non puis soudain ça me revient.

-Ton meilleur ami, celui qui travaille au Starbucks en face de la bibliothèque, oui.

-Hier soir il m'a demandé si je voulais le rejoindre à un stand de lancer de hache.

Je lève un sourcil en le regardant amusé. Je vois très bien Vingt-six jouer aux petits vikings avec Josh. Il secoue la tête, amusé par ma réaction et attrape son téléphone qui se met à vibrer plusieurs fois d'affiler, il se lève et commence à se déplacer.

-Je lui ai dit que je travaillais aujourd'hui mais si t'en as envie, on pourrait y aller. Ça pourrait te faire du bien, il annonce en passant derrière moi et en allant dans le couloir.

J'entends la porte du fond s'ouvrir, celle de sa chambre, puis claquer. Je fronce les sourcils et je reste dans le silence un moment, jusqu'à entendre le son de la voix de Vingt-six monter et résonner dans sa chambre. Je fronce les sourcils en voyant très bien que ça n'a pas l'air de se désamorcer. Je ne suis pas assez proche pour comprendre exactement ce qu'il dit mais pendant bien cinq minutes je sens mon ventre se nouer au fur et à mesure. Je repose ma tasse de café à moitié bue, n'ayant plus envie de la finir. Puis soudain, le silence.

Je ne connais rien à la vie de Vingt-six.

Cette phrase traverse mon esprit quand il revient s'asseoir en face de moi en essayant de poser son téléphone calmement sur la table basse, mais qui glisse un peu quand même. Je croise son regard orageux et je comprends que ce qui vient de se passer va lui prendre la tête longtemps, assez pour qu'il n'arrive pas à retrouver sa neutralité devant moi.

-On va y aller, je tranche.

Il hoche la tête en croisant mon regard, alors j'essaie de lui sourire mais son visage ne se déride pas.

-Ça te fera du bien aussi, sûrement, je dis sarcastiquement.

Son regard fuit tout à coup le mien et il semble se tendre. Je retombe sur le dos et je me remets à regarder le plafond tout en sentant le regard de Vingt-six sur moi. Je vois du coin de l'œil que sa cuisse gauche tressaute, une réaction que j'ai déjà vue chez lui vendredi soir quand il était énervé et préoccupé. Sauf que là, je ne sais pas ce qu'il a.

-Tu veux en parler ?

Je tourne un peu la tête vers lui pour l'avoir dans mon champ de vision. Il grimace et secoue un peu la tête. Je hoche la tête en silence en déportant mon regard.

-Je vais envoyer un message à Josh, on part vers quatorze heures.

Je reste en silence et pendant un moment lui aussi. Je sens une tension bizarre dans la pièce qui électrise tout autour de nous, et qui explose quand je le vois du coin de l'œil se lever d'un coup et déguerpir. C'est bien la première fois que ça arrive. Justement, d'habitude, plus il est dans la même pièce que moi mieux il semble se porter mais là, il disparaît complètement, retournant dans sa chambre.

Je me perds un instant dans mes pensées avant de me redresser et de tendre l'oreille. Les pas de Vingt-six résonnent parce qu'il semblerait qu'il fait les cent pas dans sa chambre depuis sa chambre, et qu'il soit de nouveau au téléphone. Je soupire et je me lève pour aller dans ma chambre, je laisse la porte ouverte et je pars m'allonger dans mon lit avec la compagnie de mon téléphone.

Pas de message.

Pas de notification.

C'est bon signe. Ça a toujours été bon signe.

Je scrolle un moment sans vraiment regarder le contenu, puis grâce à ma porte restée ouverte j'entends que la porte de Vingt-six s'ouvre de nouveau. Alors je pose mon téléphone sur ma poitrine et j'attends, le regard rivé vers la partie du salon que j'aperçois. Enfin, je vois apparaître Vingt-six.

Un instant, il me tourne le dos quand il rejoint le salon mais quand ses yeux se posent sûrement là où j'étais précédemment, je remarque directement que ses épaules se tendent et qu'il panique un court moment, sa main tenant son téléphone se refermant un peu plus fortement sur l'objet. Puis il pivote rapidement de mon côté et nos regards se croisent. Je lui souris timidement et il lève les yeux au ciel.

-Oups, je dis en riant silencieusement.

La tête qu'il faisait m'a bien faite rire, j'imaginais pas un seul instant qu'il pourrait être si inquiet.

-Voilà pourquoi je ne te quitte jamais des yeux normalement... Quand je le peux, il précise.

Mon rire s'arrête doucement et je reprends mon téléphone pour éviter que le silence qui va certainement suivre devienne gênant. Quand de nouveau je jette un coup d'œil à l'endroit où était Vingt-six, il a disparu, sûrement parti s'installer dans le canapé.

Je laisse passer le temps comme ça pendant toute la matinée, puis je me décide à m'habiller. Quand je ressors de ma chambre, Vingt-six est appuyé au plan de travail de la cuisine et regarde un dépliant en fronçant les sourcils.

-Une pizza ça te dit ?

Je hoche la tête, et environ trente minutes plus tard, on est en train de tirer sur des parts pleines de fromage. On soupire de satisfaction et ça me fait sourire car pendant un instant, je vois qu'il ne pense plus à rien et moi aussi. Le pouvoir de la malbouffe.

-On va devoir y aller, m'informe Vingt-six en s'essuyant la bouche.

Je fais de même et je me lève. Je pars prendre un petit sac pour y fourrer mes papiers et mon portefeuille. Je jette un coup d'œil à ma tenue et une idée me passe par la tête. Je me surprends moi-même quand je traverse le salon sous le regard de Vingt-six et que je fonce vers le garage avec lui sur mes talons. Je descends les trois petites marches et je jette un coup d'œil à nos deux voitures avant de tourner un peu la tête vers la moto de Vingt-six, garée sur le côté. Je fais un pas de côté alors que Vingt-six se dirige vers sa Corvette et je me penche pour attraper l'un des deux casques posés par terre.

Je le vois continuer d'ouvrir sa portière puis avant de monter dans sa voiture il se stoppe et accroche mon regard. Mon estomac se noue au vu de la réaction qu'il prend. Son regard devient dur alors qu'il me détaille un instant puis dans un silence il claque la portière pendant que tout mon corps se met à trembler.

Bordel. Je ne devrais pas aller dans cette direction et pourtant, j'ai envie de m'y jeter corps et âme.

Il contourne sa voiture, la mienne et il arrive en face de moi. Il se penche, proche de moi, pour récupérer son casque posé au sol et quand il se redresse il arbore un sourire satisfait qui me fait détourner les yeux.

-T'es sûre de toi ?

J'enfile mon casque à la place de formuler une réponse. Je crois que je serais capable de l'insulter et de changer d'avis. Il fait le malin et ça me donne envie de rire. Il a très bien compris ce que je suis en train de faire. Réclamer sa proximité.

Je le vois enfiler son casque et redresser sa moto avant de grimper dessus. Il me tend l'une de ses mains après avoir fait démarrer le moteur. Je l'attrape et ça m'aide à me hisser sur la selle. Une fois derrière Vingt-six je ne sais plus comment faire. La seule fois où je suis monter sur cette moto je me suis tenue un très long moment aux poignées qui se trouvent sous mes fesses. Puis Vingt-six avait attrapé mes mains et...

Oh bon sang. Les mains de Vingt-six passent derrière lui et viennent se plaquer dans mon dos pour me coller à lui, je ne peux littéralement pas être plus proche. Ensuite, il attrape mes poignets et les fait passer sur son torse. Mes mains viennent timidement se poser sur son tee-shirt.

-Je me demandais juste ce que t'attendais, il crie par-dessus le bruit du moteur.

Je vois le regard qu'il me lance à travers son rétroviseur. et ça me fait penser qu'il Il n'a plus du tout l'air d'être mon garde du corps.

La route se passe tranquillement. Vingt-six ne dépasse pas les limitations de vitesse, ça ressemble plus à une balade rafraîchissante qu'à l'une de nos virées habituelles. On aime tous les deux la vitesse - enfin, personnellement seulement quand je suis au volant. Mais il est vrai qu'à cette allure, il est plus agréable de profiter du moment.

Je suis bien contente d'avoir choisi de prendre la moto.

Quand on arrive au point de rendez-vous, je repère tout de suite Josh, appuyé contre une Mercedes gris mat. Il nous fait un signe de la main alors qu'on s'approche de lui pour se garer à proximité de sa voiture. On descend tous les deux et on retire nos casques. Vingt-six fait une accolade fraternelle à Josh puis celui-ci m'ouvre ses bras. Je jette un regard à Vingt-six qui roule des yeux avant de sourire. Je fais un pas et j'offre aussi une accolade à son meilleur ami.

-Quand tu m'as dit que tu emmenais quelqu'un je pensais que tu parlais d'Elena, il glousse. Content de te voir Lake.

-Moi aussi, je souris.

-Bon, il dit en claquant dans ses mains. Vous allez voir, c'est parfait pour se détendre et passer un bon moment !

J'entends Vingt-six soupirer à côté de moi et on finit par suivre Josh qui nous sort toutes sortes de louanges possibles sur le lancer de hache. Il précise qu'on peut aussi lancer des couteaux, ce qui me donne beaucoup trop envie.

-On peut accrocher une photo de quelqu'un ? je dis en rigolant.

Au regard espiègle de Vingt-six je devine qu'il sait de qui je parle alors je lui mets un petit coup de poing dans l'épaule quand on atteint l'accueil.

-Je parle d'une photo de toi, je le taquine.

-Ah ah ah, super drôle ça !

Je lui tire la langue alors que Josh s'occupe de nous inscrire pour une heure complète. Tout le bâtiment est décoré en bois avec du faux lierre, un peu comme dans un film d'aventure type Indiana Jones. Des deux côtés du guichet d'accueil, il y a plusieurs stands de tir, séparés par des cloisons en bois. Au bout de chaque stand se trouve une énorme cible. Ça m'a l'air bien fun. Il n'y a pas grand monde mais le bruit des groupes présents résonne un peu et donne une ambiance chaleureuse.

On est installés dans le fond d'un des couloirs, à deux stands d'écart d'autres clients, ce qui est plaisant. Josh attrape une hache et sans trop réfléchir il la lance contre la cible et touche le milieu. Il nous lance un sourire qui laisse voir toutes ses dents et part chercher la hache.

-A qui le tour ?

Vingt-six s'approche de lui et tend la main, quand il attrape la hache je n'ai des yeux que pour son bras qui semble être constitué seulement de muscles. Je n'apprécie pas beaucoup le fait que ma bouche devienne sèche instantanément.

Je le regarde se positionner et je vois sa poitrine se gonfler. Il plie le bras et lance. Je reste bouche bée quand je vois que lui aussi, plante dans le mille.

-C'est pas possible, je rigole alors qu'il se tourne vers nous. Vous allez vous entraîner tous les soirs en fait ? C'est un plan pour me ridiculiser, c'est ça ?

Je pointe les deux meilleurs amis de mon doigt accusateur alors qu'ils éclatent de rire.

-La chance du débutant, rigole Josh en haussant les épaules.

-C'est ça ouais, je dis en faisant un pas vers Vingt-six la main tendue. Allez donne moi ça, Thor.

Il arque un sourcil et me laisse la hache dans les mains.

Je soupire en me plaçant face à la cible en sachant très bien que, au vu du poids de la hache, je vais certainement partir en avant en la lançant. Et c'est exactement ce qui se passe, je suis d'abord déséquilibrée en arrière quand je plie mon bras pour armer mon lancer et ensuite en avant quand j'arque le bras pour lâcher la hache. Je ferme les yeux et quand je les ouvre de nouveau à cause du silence derrière moi j'éclate de rire. La hache est plantée dans le mur, en dessous de la cible.

-Au moins elle a atteint quelque chose, annonce Josh en allant chercher la hache.

Je ris toujours et quand je croise le regard de Vingt-six. Il me dévore littéralement des yeux. Mon rire se calme mais je garde mon sourire quand je détourne les yeux. Je ne sais pas ce qui se passe dans sa tête mais dans la mienne c'est l'ébullition.

On fait encore trois-quatre lancers réussis pour eux, foireux pour moi. Jusqu'à ce qu'en me tendant la hache, Vingt-six décide de tirer dessus au moment où je referme mes doigts sur le manche pour m'attirer à lui. Sa main libre attrape ma hanche et me retourne pour que je sois dos à lui. Il force gentiment pour me placer correctement puis sa main lâche ma hanche pour se poser sur ma cuisse gauche.

-Avance là, il dit doucement.

Je m'exécute en sentant parfaitement son souffle contre mon cou. Mon corps semble s'allumer d'un coup, comme si j'étais en train de brûler, et si Josh n'était pas là je pense que j'aurais pris tout ça pour de la vraie drague. Mais certainement que ce n'est pas le cas.

-Reste équilibrée, respire et lance, il me chuchote.

Ça me coupe le souffle quand il se décale et qu'il appuie son épaule contre la paroi à ma gauche, gardant ses yeux rivés sur moi.

-Et garde les yeux ouverts, il précise.

Alors, j'essaie de prendre une grande respiration puis je lance. En gardant les yeux ouverts, je vois parfaitement la hache enfin s'accrocher à la cible. Les deux m'applaudissent mais c'est comme si je n'entendais que les félicitations de Vingt-six. Mon corps entier est à son écoute et c'est très perturbant.

L'heure passe vite, les garçons se sont commandés des bières et je suis restée au Coca Cola, essayant de reprendre mes bonnes résolutions avec l'alcool.

Je suis partie aux toilettes seulement cinq minutes. Pourtant, quand j'en reviens, je vois bien que le ton de la conversation a changé entre eux. Josh est proche de Vingt-six, son doigt planté dans sa poitrine. Je crois avoir pensé que je n'imaginerais pas Josh être énervé, comme s'il était plutôt un petit nounours calme, mais il semblerait que ce soit possible et qu'il soit plutôt intimidant. Enfin, s'il était en face de moi peut-être. Face à Vingt-six qui ne bronche pas et qui roule des yeux, il paraît être âgé d'à peine seize ans. Je reste à distance un court instant jusqu'à sursauter quand Vingt-six attrape ce qui devrait être son meilleur ami par le col de son tee-shirt et l'approche plus proche de son visage, l'air menaçant. Là, je m'élance vers eux en me raclant la gorge. Quand ils me remarquent, Vingt-six relance Josh en le repoussant un peu violemment et en m'adressant un regard mal à l'aise.

-C'est un petit jeu entre nous, essaie de détendre l'atmosphère Josh.

Ça ne prend pas. Vingt-six attrape ses clés et me passe devant, l'air agacé. Il ne m'adresse pas un regard et file. Il semble demander à l'homme de l'accueil pour régler. Je le vois passer sa carte bancaire et sortir en trombe de la salle.

-Merde, j'entends Josh soupirer.

Je tourne la tête vers lui, il s'est assis sur un tabouret et se ronge un ongle, le regard dans le vide.

-Ça va ? je lui demande inquiète.

Il se redresse et retire la main de devant sa bouche.

-Oui Lake, merci. Tu devrais aller le rejoindre. Ça va aller, c'est pas la première fois que ça arrive.

Je hoche la tête et je tourne les talons et laisse Josh détourner les yeux vers la hache plantée au milieu de la cible. Je pousse les portes en verre et je marche jusqu'à la moto de Vingt-six et la Mercedes de Josh puis je croise les bras en m'arrêtant face à lui, assis sur sa moto, le casque sur le réservoir et une cigarette à la bouche.

-Tu fumes ? je dis en fronçant les sourcils.

-Quand je suis à crans ouais, il crache.

Il serre la cigarette pour que le tabac qui brûle tombe par terre. Il l'écrase avec sa chaussure et met son mégot dans sa poche. Pas de gaspillage, pas de pollution non plus. J'aime bien qu'il soit si bien éduqué et respectueux de ses choses, en revanche je n'aime pas le ton qu'il emploie ensuite.

-Grimpe maintenant, on rentre, il ordonne.

Tout ce que je pensais avoir ressenti plus tôt disparaît pour laisser place à un vide profond en moi. Mon cœur semble être étriqué dans ma poitrine alors que j'enfile mon casque. Quand je passe derrière lui, il reproduit les gestes de tout à l'heure pour m'accrocher à lui puis il démarre. Au même moment, Josh sort et quand il essaie de s'approcher de nous pour adresser un mot à Vingt-six, celui-ci s'amuse à faire crier le pot de sa moto pour couvrir la phrase de Josh.

-Désolé mec, j'entends rien, on s'appelle plus tard, il hurle avant de démarrer en trombe me faisant crier de surprise.

Il roule un peu plus vite que tout à l'heure jusqu'à un feu rouge. Là, il s'arrête et je serre un peu mes mains contre lui. Je ne sais pas ce qu'il ressent mais ça me fait bizarre de le voir comme ça. Dans sa vie personnelle. Je ne l'avais jamais vu sous cet angle. Ou alors, je n'avais pas cherché à faire attention. Je sens que sa main gauche se pose sur ma cuisse du même côté et il me sert la cuisse doucement. Ça me donne un frisson qui parcourt toute ma jambe et je détourne la tête pour qu'il ne puisse pas voir ma réaction dans le rétroviseur.

Le feu passe au vert et il ne bouge sa main que pour accélérer de nouveau. Quand la moto atteint une vitesse convenable, il vient placer de nouveau sa main sur ma cuisse. Du moins, jusqu'au tournant de la maison, où nos yeux accrochent la grosse Mercedes noire de Warren.

Il manquait plus que lui.

Quand Vingt-six gare la moto dans le garage, il me laisse descendre puis il quitte son casque en silence, me laissant en plan dans le garage. Je vois. C'est donc le genre à pas savoir gérer ses émotions ou quoi ? Je croyais que c'était moi la gamine capricieuse ici ?

Je soupire en posant mon casque à côté du sien et je me dirige vers le salon. Quand j'entre dans la pièce mon père est silencieux et Vingt-six a la tête plongé dans le frigo.

-Vous étiez où les enfants ?

Je grimace en m'essayant sur le canapé alors que j'entends la porte du frigo claquer. Je fronce les sourcils en essayant de ne pas tourner la tête vers Vingt-six.

-On est allé lancer des haches.

Mon père arque l'un de ses sourcils et un rire roque sort.

-Te moque pas, je soupire.

-Y'a vraiment des activités chez les jeunes que je ne comprends pas, il annonce toujours rieur.

-Ouais, je soupire. Et moi chez les vieux, je tranche.

Je vois au regard qu'il me lance que ma remarque cinglante ne lui plaît pas mais il n'en dit rien. À la place il se penche pour m'enlever de son champ de vision et sûrement regarder Vingt-six.

-Je suis seulement de passage en coup de vent. J'ai un avion à seize heures.

Je le vois regarder sa montre puis se lever.

-D'ailleurs je vais devoir partir.

Il fait un pas et s'arrête pile en face de moi, me faisant lever les yeux vers lui.

-Je pensais plus te voir mais...

Il soupire.

Et voilà sa manière de retourner la situation. Il m'a beaucoup fait culpabiliser après la mort de ma mère. Je ne voulais plus le voir et il faut croire que lui aussi. Je dois sûrement trop lui faire penser à elle, car il s'est tout à coup trouvé beaucoup plus de travail qu'il n'en avait avant.

Son regard se détourne de nouveau vers la cuisine alors que je monte mes jambes vers moi pour essayer de m'envelopper et peut-être disparaître aussi. J'ai soudain envie de pleurer. Qu'est-ce qui ne va pas chez moi ?

-Je vais à Vegas, il annonce tout content.

Mes poumons m'oppressent et je m'oblige à détourner le regard vers l'extérieur. Je fixe l'eau de la piscine sans plus rien dire. J'aimerais même éviter de respirer pour ne plus attirer son attention.

-C'est un voyage entre collègues de travail. Ça s'annonce bien, il continue.

Soudain j'ai envie de lui balancer les pires horreurs. Bien pour l'argent et les putes. Vegas, tu parles, sacré cliché d'un voyage entre collègues. On sait comment ça fini.

-On revient jeudi, il finit. Pendant ce temps-là, je te la confie à temps plein. Je veux être au courant de tout.

-D'accord, finit par dire Vingt-six.

-Bien, s'écrit Warren.

Je l'entends s'éloigner vers sa chambre puis j'entends sa valise rouler. Je ne quitte toujours pas des yeux la piscine. Je crois que je vais finir par le détester. Mes yeux se remplissent d'eau et je lutte de tout mon cœur pour ne laisser dévaler aucune larme. Mon père passe devant nous en silence, seulement le bruit de sa valise emplit l'espace, puis j'entends la porte s'ouvrir et se refermer derrière lui. Pas d'au revoir, il n'a jamais été bon à ça d'après lui.

Je passe rageusement mes mains sur mes joues et je me lève, passant devant Vingt-six, ne faisant pas attention s'il remarque mon état je fonce dans ma chambre m'enfermer. J'ai envie de dormir et de ne plus penser à rien. Mon propre père ne voit pas que sa petite fille a besoin de lui. Non, il se barre à Vegas sans aucune inquiétude. Très bien.

***

Quand j'ouvre de nouveau les yeux, il fait nuit noire et je me tire d'un cauchemar tellement réel qu'en ouvrant les yeux, je parierais presque avoir entendu un bruit non loin de moi. J'essuie mon front en sueur avec ma main et je frissonne. C'est généralement ce qui se passe quand je fais un cauchemar. Je me réveille en sueur et je ne me souviens de rien. Alors je retombe dans mes coussins et j'essaie de faire abstraction des réactions de mon corps en fermant les yeux.

Mais un autre bruit se fait entendre et me fait me redresser en sursaut sur mon lit. C'est à l'extérieur. Bordel, c'est pas dans ma tête là !

Je reste tétanisée un moment, assise dans mon lit, dans le silence complet. Je n'ose pas regarder à l'extérieur, j'essaie de me dire que ça ne peut-être que les chiens de Vingt-six... Mais c'est étrange, je ne les ai jamais entendus faire du bruit. Peut-être que je psychote juste ?

Soudain je sursaute. Ça hurle. C'est la sirène de l'alarme de la maison. Je grimace en me bouchant les oreilles. Je me sens obligée de sortir de mon lit. Je dois voir ce qui se passe. Normalement elle ne se met pas en route à moins qu'une des portes soit forcée. Qu'est-ce que Vingt-six fout ?

Puis avant que je ne mette la main sur la poignée, la sirène se coupe et un silence m'enveloppe de nouveau. Je ne respire plus, je reste sur la pointe de mes pieds, je n'ose plus bouger d'un poil. Je tourne la tête vers mon réveil qui devrait m'indiquer l'heure sur son écran mais il semble éteint. Est-ce que l'électricité vient d'être coupée ?

Je sens mon corps se crisper. La vitesse de mon cœur doit être supérieure à la normale car j'entends mon cœur battre dans mes oreilles. Je sens que je pourrais tomber dans les pommes à tout instant alors je m'appuie contre la porte pour y coller mon oreille mais aucun bruit. Est-ce que Vingt-six viendrait s'excuser du bruit au moins ? Sûrement qu'il a juste oublié l'alarme et qu'il voulait de nouveau fumer et...

Oh et puis merde ! Je ne sais pas si je ne vais pas voir. Alors j'ouvre ma porte le plus silencieusement possible et je fais un pas dans le couloir. Mes yeux essaient de s'habituer à la noirceur de mon couloir alors que le salon et la cuisine baignent dans la lumière de la lune. Soudain, je vois une silhouette se placer à la sortie du couloir, à trois pas de moi et je fronce les sourcils face au silence qui suit quand je m'arrête de marcher.

-Vingt-six ?

Pas de réponse mais je vois que la silhouette bouge lentement son bras à l'arrière, pour que sa main puisse attraper quelque chose derrière lui. Je plisse les yeux quand l'objet est placé à découvert. Bordel qu'est-ce que...

C'est un flingue.

Ce n'est pas Vingt-six. Ça ne peut pas être une mauvaise blague.

Je me retourne le plus vite possible mais je me cogne à quelque chose en même temps que je sens le courant d'air que ma fenêtre ouverte fait. Comment c'est possible ?

Deux mains m'agrippent et soudain je hurle malgré moi.

-Alcinder !

Une fois.

-Alcinder ! je m'époumone.

Deux fois. Et je n'ai pas la chance de recommencer. L'un des deux intrus plaque sa main sur ma bouche et me tire contre lui alors que le second vient placer son arme droit sur ma tempe. Je vais mourir. Deux cambrioleurs complètement dérangés vont m'enlever la vie pour je ne sais quels bijoux qu'ils trouveront dans ma chambre. Mais où est Vingt-six ?!

Des larmes dégoulinent de mes yeux et je m'étouffe dans mes sanglots à cause de la main qui m'empêche de respirer correctement.

-Ça m'arrangerait que tu la fermes petite garce, balance celui qui pointe l'arme sur mon front.

Je me tais et alors que la main du deuxième bouge à peine j'ouvre grand la bouche et j'essaie de mordre le plus de peau que je peux. Il grogne et j'ai le temps de prendre un bol d'air.

-Alcinder ! je hurle encore une fois.

Une main atteint ma joue et ma tête tourne violemment vers la gauche sous le choc.

Bordel, qu'est-ce qui se passe ? Vingt-six n'aurait pas laissé entrer quelqu'un dans la propriété.

Peut-être que Vingt-six est mort.

Je n'entends aucun gémissement de douleur... Ils l'ont tué, c'est sûr. Sinon il serait déjà là... Faites qu'il n'ait pas une balle entre les deux yeux. Faites qu'ils n'aient pas de silencieux sur leurs armes... s'ils en ont.

Quand celui que j'ai mordu me remet droite, l'autre replace de nouveau son arme. Je louche sur l'arme qu'il pointe sur moi, elle ne semble pas avoir de silencieux. Je ne comprends pas où tout ça va mener. Si Vingt-six est mort, alors je suis morte. C'est le seul truc que j'arrive à comprendre.

Je n'ai pas le temps de plus réfléchir qu'ils commencent à me traîner dans le couloir, bien à l'opposé de ma chambre. Tout droit vers la sortie de la maison. Fait chier ! Je suis en train de me faire kidnapper, c'est un cauchemar, ça ne peut être que ça !

Je pousse mes pieds au sol pour essayer de les ralentir, je regarde autour de moi sans voir le corps de Vingt-six dans l'obscurité de la maison. Je trébuche et la main lâche de nouveau ma bouche.

-Al', je crie si fort que ma gorge semble se déchirer.

Son prénom résonne dans le silence qui suit puis un coup violent vient atteindre mes côtes. Je geins et je me plie en deux.

-Ferme la, chuchote la voix dégueulasse proche de mon oreille.

-A...

Je voulais encore crier mais une main se plaque contre ma gorge et se met à serrer fort, très fort.

Je suis retournée face à mon assaillant, dos à la porte d'entrée, face à ma chambre. C'est là, que dans l'obscurité je vois se dessiner une troisième silhouette que je reconnais directement, aucun doute.

-Ça va ma princesse, je suis là.

Un instant mon cœur manque un battement.

Ma princesse.

Ma.

Il n'y a ici aucune insulte, il dit ça avec un ton possessif que je ne lui connaissais pas.

-Tu ferais mieux de la lâcher, il prévient celui qui me tient.

-J'ai des ordres et te faire bouffer le sol en fait parti, annonce l'idiot derrière moi qui doit encore tenir l'arme.

Bien sûr il ne sait pas à qui il a affaire. J'en tremblerais presque d'impatience si je n'avais pas peur que tout dérape à mon désavantage encore une fois.  


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