6. Scorpius
Revoir son père lui fit un bien fou. Il s'éloignait enfin du gaz toxique de Poudlard, de ces six mois passés à endurer sa propre existence. Il pouvait enfin être lui-même. Il avait appris par Lily avec colère que Albus ne retournerait pas en Angleterre pour les vacances, et la mélancolie qui l'avait saisi s'acharnait à rester. Il tenta de la balayer en serrant son père contre lui, en sentant ses bras l'entourer, le protéger. Mais la déception marquait profondément les traits de son visage. Et Drago Malefoy n'était pas dupe.
-Si j'avais pu, j'aurais parlé à Potter pour faire revenir son fils.
-Je sais.
S'il pouvait, son père brûlerait le monde entier pour lui. Au début, il n'avait pas été très heureux de le savoir en profonde amitié avec Albus, mais il avait accepté la situation parce qu'il le voyait heureux. Sa réaction avait empli Scorpius d'une admiration profonde. On pouvait dire beaucoup de choses sur Drago Malefoy, mais certainement pas qu'il était mauvais.
Il était déjà l'heure du dîner quand ils arrivèrent au Manoir. Il n'y avait plus d'elfe de maison pour monter ses affaires à l'étage, leur esclavage avait été aboli suite aux ordres du Ministère de la Magie, Hermione Granger. Une simple cuisinière préparait le repas deux fois par jour, puis rentrait chez elle après son service. Scorpius s'était habitué à ces conditions depuis très jeunes, mais son père laissait parfois son bureau en désordre dans l'espoir qu'il serait rangé quand il y retournerait. Il monta donc sa valise dans sa chambre, puis descendit pour se mettre à table.
-Je suis allé chez ta tante il y a une semaine, lui annonça-t-il en se servant le rôti avec générosité.
Lydia n'avait pas parlé de ses parents depuis des mois, même s'il l'avait vue avec des lettres dans les mains. En fait, plus personne ne parlait beaucoup dans leur groupe.
-Et alors ?
-Je n'ai jamais vu un couple se disputer autant. J'ai parlé aux deux mais séparément. Je crois que l'effort de rester dans la même pièce est trop grand pour eux.
-Lydia dit que son père est violent.
-En vérité, les deux le sont. J'ai vu, au fur et à mesure des années, comment ils faisaient. Une dispute éclate, ils se rejettent la faute mutuellement, l'un parle, l'autre répond. Je n'ai jamais vu Théo lever la main sur qui que ce soit et je ne pense pas qu'elle parle de ce genre de violence.
-Non, je ne pense pas non plus. Mais ça ne change rien au fait qu'il s'agit de violence.
-Certes.
Sa mâchoire se contracta furtivement. Théodore était son ami, parler de lui dans ces conditions lui devait causer de la peine. Sa mère lui racontait autrefois les années de son père à Poudlard. Théodore Nott et Daphné Greengrass, les deux meilleurs amis qui laissaient parfois échapper un baiser ; Millicent Bulstrode et Camille Flint, un couple qui était tombé dans la tragédie pendant la guerre ; et enfin, Drago Malefoy et Pansy Parkinson. Une histoire d'amour vouée à l'échec. Quand Astoria avait prononcé son nom, un voile s'était posé sur ses yeux. Parce qu'elle savait, au fond, que Drago n'avait jamais cessé d'aimer Pansy.
Scorpius était conscient de ça, et quand elle était revenu ici pour que Esther puisse grandir dans son pays natal, il avait vu son père étouffer sous cette proximité. Malgré la tentation d'aller la voir, il s'était retenu. Par respect pour Astoria, certainement.
-Ils feraient mieux de se séparer une bonne fois pour toute, remarqua son père en remplissant son verre de vin.
C'était aussi son avis. Leur supposée raison de vivre sous le même toit était Lydia, juste parce qu'ils n'étaient pas capable de décider chez qui elle devait passer le plus de temps. Théodore refusait de confier sa fille à Daphné, par peur qu'elle ne lui ressemble trop. Une crainte stupide. Daphné était la plus gentille femme qu'il ait rencontré, après sa mère.
-Je crois qu'ils le feront quand Lydia aura terminé ses études.
Son père aquiesça. Un étrange silence prit place dans lequelle Scorpius s'efforça d'avaler ce qu'il y avait dans son assiette. Il n'avait pas faim. Le fait de ne pas pouvoir voir Albus ces jours-ci lui ôtait tout appétit. Drago ne s'en rendit pas compte, plongé dans ses propres pensées. Parfois, le dîner entier se déroulait sans un mot. Scorpius s'était habitué à ça. Il aimait la compagnie des gens et n'avait pas besoin de parler pour le faire savoir.
Mais cette fois-ci, c'était différent. Son père agissait nerveusement. Il faisait tournoyer le vin dans le verre avant de déplacer le rôti dans l'assiette sans y toucher une seule fois.
-Il s'est passé quelque chose ?
Drago releva la tête, ses pupilles grises confondus par la surprise.
-Non. Pourquoi ?
-Je sais pas.
Il enfouit une pomme de terre dans sa bouche, savourant son goût gratiné. Son père restait dans la même position, tiré des deux côtés par des choix qu'il semblait devoir faire.
-J'ai quelque chose à te demander.
Voilà, il l'avait lancé en l'air, tout retour en arrière était impossible. D'habitude, c'était Scorpius qui prononçait cette phrase. Ce renversement de situation l'amusa.
-Demande.
-Ça fait maintenant cinq ans que ta mère est morte, et je... j'ai repris contact avec Pansy.
La surprise faillit lui faire recracher ce qu'il avait dans la bouche. La mention de sa mère était inhabituelle. Celle de Pansy, improbable. Alors les deux dans la même phrase...
-Vraiment ? dit-il en déglutissant avec difficulté.
Il était heureux pour son père, vraiment. Mais deux mots lui vrillait le coeur. Reprendre contact. Il avait perdu ce contact avec Albus. Il l'avait perdu et il ne savait pas comment le retrouver.
-C'est elle qui a fait le premier pas, étrangement, raconta-t-il avec un reste d'inquiétude. On s'est vu il y a deux semaines mais avant de nous revoir, je voulais te demander. Je sais que tu aimais beaucoup ta mère et que...
-Papa, c'est ta vie, pas la mienne.
La flamme de la chandelle vacilla. Drago avala une épaisse gorgée de vin.
-Parfois, la vie nous donne l'étrange opportunité de se racheter.
-Qu'est-ce que tu as fait pour devoir te racheter ?
-C'est une longue histoire.
Son père n'avait jamais parlé de Pansy auparavant. Pas aussi explicitement, en tout cas. Tout ce qu'il savait de leur relation, c'était sa mère qui le lui avait raconté.
Il se souvint alors de son baiser avec Esther et de sa lettre à Albus. Il l'avait envoyé mais n'avait toujours pas reçu de réponse. Peut-être qu'il ne lui pardonnerait jamais. Peut-être que la vie ne lui donnerait jamais l'opportunité de se racheter. Et comme si l'existence était une ironie, il avait embrassé une Parkinson.
-Papa ?
-Oui ?
-Qu'est-ce qu'on fait quand on perd quelqu'un qui représente toute notre vie ?
Le petit rire de son père était bien la dernière chose à laquelle il s'attendait.
-Tu poses cette question à dix-sept ans.
-Et alors ? s'agaça-t-il.
-La vie est longue. Et s'il y a quelque chose que Pansy a compris quand elle est partie loin de moi, c'est que personne ne doit donner un sens à son existence. Parce que le jour où cette personne s'en va, nous déçoit ou nous fait du mal, la valeur que l'on donne à nos jours se réduit en poussière. Et personne n'est en droit de te faire sentir comme ça.
Il cherchait à le protéger, c'était plus qu'évident. Et peut-être même ne le pensait-il pas.
-Je te parle d'amour, là.
-Je sais.
-Non tu ne sais pas, reprit-il avec irritation. Tu ne sais rien du tout.
-Scorpius, je sais que l'absence d'Albus te pèse mais tu...
-Arrête de dire que tu sais ! s'exclama-t-il.
Drago reposa bruyamment son verre sur la table.
-Baisse d'un ton s'il te plaît. J'essaie juste de t'aider.
Il gardait son calme, mais la colère agitait ses yeux gris. Scorpius sut qu'il était allé trop loin. Il baissa son regard, la mâchoire serrée.
-Désolé.
Le reste du dîner ne fut que silence. Scorpius ne goûta même pas au dessert, l'appétit envolé. Une fois dans sa chambre, il ouvrit les fenêtres. Les rideaux se gonflèrent sous l'air glacial de décembre. Il aimait sentir le froid. Ça lui permettait de se battre contre quelque chose qu'il connaissait, et d'apprécier le sentiment de vivre, le vrai, l'imperturbable. Il passa une heure à lire : un ouvrage délicat à la couverture de velours et les mots "Enéides" puis "Virgile" écrits en lettres dorés. Sa phrase préférée était souligné au crayon : Flectere si nequeo superos acheronta movebo, ce qui signifiait "Si je ne peux pas plier la volonté du ciel, je remuerais l'enfer". Étrangement, cette phrase résonnait plus en lui que n'importe quelle citation de classiques.
Une silhouette se confondant à l'obscurité de la nuit se dessina entre les rebords de ses fenêtres. Les yeux verts de Lydia se plantèrent dans les siens. Malgré l'absence de lumière, il vit parfaitement la fatigue remuer ses iris. Elle passa le balais par dessus le rebord, puis elle-même.
-Tu veux mourir d'hypothermie ou quoi ? s'exclama-t-elle en claquant les battants de la fenêtre.
-C'est le but oui, grogna-t-il, et heureusement, elle ne l'entendit pas.
-Désolée de faire interruption par surprise mais notre hibou est mort.
-Toutes mes condoléances.
Elle lui jeta un regard noir, parce qu'il savait pertinemment qu'elle haïssait cet animal. Il la mordait chaque fois qu'il lui délivrait une lettre.
Il se déplaça pour lui faire une place sur le lit. Elle s'y assit avec un soupir, comme si elle venait de courir des kilomètres.
-Ils criaient trop.
Il laissa passer un silence. Trente secondes suffirent. Elle éclata en sanglot. Sa poitrine se convulsa, elle cacha sa bouche avec sa main, ferma ses yeux, pria pour que les larmes cessent rapidement. Ce qu'elles ne firent pas. Il l'attira contre son torse. Sa chemise terminerait très certainement trempée, mais il s'en fichait. Lydia avait besoin d'une bouée de sauvetage. De quelqu'un pour lui prendre la main et lui dire que tout allait bien se passer. Même si c'était un mensonge. Ils étaient habitués aux mensonges.
-Ils ont même cassé le vase de ma grand-mère, renifla-t-elle.
Tant qu'ils ne la cassaient pas elle.
Elle réussit à reprendre son aplomb. Il essuya ses joues avec ses pouces, la scrutant pour voir si elle allait mieux, ou si elle faisait semblant d'aller mieux. Mais non. Lydia avait parfois besoin de cracher sa tristesse, une bonne minute, puis elle était repartie pour plusieurs jours.
-Tu veux en parler ? demanda-t-il prudemment.
-Non.
Il la vit sur le point d'échapper un nouveau sanglot, mais elle l'avala aussitôt. Sa maîtrise d'elle-même était admirable.
-Qu'est-ce que tu lisais ?
-L'Éneide.
Elle s'empara du livre, inspecta la couverture tout en terminant de sécher ses joues.
-Et c'est bien ? Oh mais c'est en latin.
Ses yeux grands ouverts devant les pages paraissaient être ceux d'un enfant. Elle passa son index sur les lignes, absorbée par sa contemplation. Pour Scorpius, le latin était comme sa deuxième langue. Sa mère, Astoria, en connaissait les moindes secrets, et elle le lui avait enseigné. Homère, Atticus, Lucrèce, il les connaissait tous ainsi que leurs oeuvres originales. Aujourd'hui, quand il relisait les Métamorphoses d’Ovide, il avait l'impression d'avoir sa mère penchée au dessus de son épaule en train de lui dicter les mots pour corriger sa prononciation.
-Tu sais ce que veut dire le mot amor en latin ? demanda-t-il brusquement, se souvenant de ce détail.
-Amour je suppose.
-Pas que. À la voix passive, il veut dire "je suis aimé".
Elle releva la tête, un mince sourire relevant le coin de ses lèvres.
-C'est beau.
Il se redressa, posant sa main à plat sur la sienne.
-Tu amaris.
-Et ça veut dire quoi ?
-Tu es aimée.
Son regard tomba vers le sol.
-J'aimerais avoir un petit-ami avec lequel partager mes peines. Un amant qui ferait tout pour pouvoir être avec moi, qui me promettrait de m'aimer pour l'éternité et au-delà.
-Lydia, l'amour n'est pas ce dont tu as besoin maintenant. Pas ce type d'amour en tout cas.
-Et pourquoi ça ?
-Parce que l'amour que l'on cherche pour apaiser une douleur ne peut que mal se terminer.
Ses cils humides papillonèrent plusieurs fois.
-Est-ce que je peux rester ici pour la nuit ?
-Bien sûr, soupira-t-il.
Il y avait une autre phrase aussi en latin : Fluctuat nec mergitur. "Elle tangue mais ne sombre pas". Et s'il devait employer un seul dicton pour définir sa cousine, il choisirait celle-ci. Pour d'autres personnes comme Esther, sombrer semblait la meilleure option. Mais Lydia se relèverait toujours. Du moment que personne ne la tirait vers le bas.
Du moment qu'aucun amant ne lui donne envie de plonger.
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