4. Albus
Un groupe était assis sur un des bancs de la cour, s'amusant à se lancer des blagues à tout va. Ils étaient six en tout et avaient l'air d'être les plus populaires. Appuyé contre le mur de l'édifice, Albus les observait d'un air songeur. En arrivant ici, il avait vite compris qu'il n'était pas le bienvenu. On lui crachait son nom dans son dos, on le fusillait du regard chaque fois qu'on le croisait dans le couloir. En cours, on lui laissait chaque fois la place la plus odieuse, à cˆoté de la fenˆetre cassée. Un courant d'air froid passait par là et le rendait malade.
S'il arrivait à s'attirer la sympathie de ce groupe, il serait protégé. Il ne s'agirait certainement pas d'amitié, mais de toute manière, ce n'était pas ce qu'il cherchait.
Il se décolla du mur, balança son sac sur son épaule et s'approcha d'eux. Dès qu'il arriva à leur hauteur, un froid se posa sur le banc. Six paires d'yeux le dévisagèrent. Ses jambes se mirent à trembler. Il fit un grand effort pour ne pas les laisser voir sa nervosité et garda contenance.
-Qu'est-ce que tu veux Potter ?
Il avait presque craché son nom, comme s'il s'agissait d'une insulte. S'en était certainement une.
-Me trouver une place ici, répondit-il simplement.
Des rires fusèrent. Albus se sentit humilié, rabaissé, tout ce qu'il détestait être. Lui se sentait bien en tant que leader, gérant les faits et gestes des personnes, pas comme une victime. Pas comme un être indésiré.
-Et comment comptes-tu le faire ? demanda alors celui du milieu, un garçon enrobé avec des joues épaisses.
Il prenait de la place par rapport aux autres, et pas que littéralement. Le reste avait l'air d'agir selon sa propre volonté.
-En gagnant votre amitié ? tenta-t-il. Je n'ai rien fait de mal pour atterir ici. Je veux juste me sentir accepté.
-Comme c'est mignon, se moqua un garçon de la droite, avec ses cheveux rasés sur le côté et des boucles lui tombant au dessus du front. Il veut se faire des amis.
D'autres rires fusèrent. Albus recula d'un pas. Finalement, il n'aurait jamais du venir. C'était bête et inutile. Il n'y avait que des personnes comme lui qui pouvaient le comprendre. Des êtres marginalisés pour leur sang et leur nom. Le reste se fichait bien de ses sentiments. Cela devait être agréable de traiter le fils de Harry Potter comme un bon à rien.
-Il ne veut pas notre amitié, coupa un autre garçon à lunettes. Il veut notre protection.
Les rires s'arrêtèrent.
-Voilà qui est intéressant.
C'était celui de droite qui avait parlé. En fait, Albus s'était trompé. Ce n'était pas celui avec les grosses joues qui maîtrisait les autres, c'était lui. Une figure qui se mêlait parmi eux mais qui prenait les décisions pour le groupe. Il se leva et se positionna face à lui, laissant son regard courir sur son visage et son corps.
-Tu ne veux plus qu'on te maltraite, c'est ça ?
Maltraiter était un grand mot. Mais Albus ne répondit pas, parce qu'il y avait une partie de vérité dans ses mots.
-Viens avec moi.
Le garçon passa un bras sur ses épaules et le mena loin du groupe. D'autres élèves de l'internat le regardèrent passer avec curiosité. Les voir ensemble devait susciter des questions.
-Je m'appelle Elio, pour ton information.
Elio. Un prénom qui reflétait l'innocence, tout l'inverse de ce garçon. Il se demanda pourquoi il était là. S'il avait commis un délit, ou si ses parents ne voulaient plus de lui. Il ne pouvait se fier sur son air ni sur son physique, parce que s'il avait bien appris quelque chose ici, c'était que cet internat changeait les gens. Et pas forcément en bien.
Ils s'arrêtèrent près de l'orée des bois et Elio pointa du doigt un garçon assis sur l'herbe, lisant un livre. Le riche. Celui aux plumes d'argent.
-Lui, c'est Jordan. Tu sais ce qu'il a fait ?
Albus secoua la tête, redoutant la réponse.
-Il y a un an de ça, un gars de notre groupe s'était pris la tête avec lui. Un jour, le directeur a retrouvé sa fenêtre cassée avec tous ses documents éparpillés au sol. Bien évidemment, le cognard avait été envoyé par Jordan dans cette direction. Mais le fait est qu'il en a profité pour accuser notre ami. Et le directeur l'a renvoyé. Adrian était seul, il n'avait pas de famille. Tout ce qu'il avait c'était nous. Et quand il a compris qu'il n'allait jamais pouvoir revenir, il s'est suicidé.
Albus déglutit avec difficulté.
-Jordan aurait pu empêcher ça, reprit Elio. Il est un des favoris du directeur. Mais il n'a pas voulu se salir les mains, et quand la mort de notre ami lui a été annoncée, il a haussé les épaules.
Elio se plaça devant lui et posa ses deux mains sur ses épaules.
-Jordan mérite de mourir pour ce qu'il a fait. Mais ce serait trop évident si l'un de nous le faisait.
Ses yeux s'aggrandirent. Il ne parlait pas sérieusement, non ?
-Tu veux que je le tue ?
Ces mots, dans sa bouche, lui semblaient irréels. Ils étaient vraiment fous ici. Ce n'était pas un internat qu'il leur fallait, mais un asile.
-Si tu veux notre protection, ce sera le prix à payer.
C'était totalement absurde. Pourquoi tuerait-il afin d'être protégé ? Pourquoi tuerait-il tout court ? Il se dégagea de son emprise et le dévisagea avec horreur.
-Jamais, cracha-t-il.
Ce Jordan ne lui avait rien fait, de plus est. Il n'avait aucune raison de lever sa baguette sur lui.
-Je te conseille d'accepter, l'avisa Elio. Tu es notre dernier espoir pour venger la mort de notre ami. Tout ce que tu as à faire, c'est laisser à croire qu'il est mort dans un accident ou par un suicide.
-Je ne suis pas un assassin.
Et il ne comptait pas le devenir. Presque fâché par sa demande, il repartit en direction de l'école, ignorant le regard brûlant d'Elio. Il pouvait lui raconter tout ce qu'il voulait, Albus n'accepterait jamais une telle chose.
Il se rendit en cours la boule au ventre, ayant une nouvelle vision de cet internat. Les murs devenaient menaçants, comme s'ils étaient capable de l'engloutir. Les professeurs parlaient d'une voix lente, peut-être étaient-ils morts de l'intérieur. Et ces élèves qui écoutaient à peine, occupés à ricaner bêtement et se passer des mots interdits. Que se disaient-ils ? Albus ne voulait même pas le savoir.
Il songea à écrire une lettre à sa mère pour lui demander de le sortir de là. Mais son père y mettrait la main avant et dirait qu’il mentait. Après tout, qui le croirait s’il affirmait qu’on lui avait demandé de tuer ? S’en était ridicule. Il se demanda si cette discussion avec Elio s’était vraiment passée, s’il n’avait pas tout inventé. Cela lui fit peur. Albus était effrayé.
Scorpius ne lui avait pas répondu, ce qui n’avait fait que empirer son humeur. Et s'il se trompait ? Et si, au final, il était facile à oublier ? Puis il se gifla mentalement pour penser une telle chose. Ses sentiments étaient réciproques, il le savait. Même si Scorpius exprimait moins facilement ses sentiments, il en avait, et en douter serait remettre en question leur entière relation. Peut-être ne l'avait-il pas encore reçu, après tout. Cet internat se situait à des milles de Poudlard, il fallait du temps avant que les hiboux ne transmettent le message.
Quand le soir tomba, il s'enfuit des bâtiments collectifs pour trouver refuge dans son have de paix - une petite construction de pierre en ruine, recouverte de lierre avec une seule fenêtre. Le rebord de celle ci était assez large, tout comme les murs. Il y prit place, observant distraitement le paysage qui plongeait peu à peu dans l'obscurité. De longs arbres perçant le ciel nocturne, des nuages bleu marines, presque noirs, et une lune qui montait peu à peu. Une étincelle alluma sa cigarette ; ses lèvres accueillirent le papier avec soulagement. Il expira la fumée dans un long soupir.
Il ne fumait pas avant. Mais il avait essayé, et ça faisait du bien. Alors il continuait.
L'arrière de son crâne cogna la pierre. Ses yeux se perdirent dans la contemplation de la nature sauvage, reculée de toute civilisation. Il y avait de quoi rendre des hommes fous. L'être humain n'était pas fait pour se couper d'une société. Il avait besoin d'une organisation qui le dépassait, d'imprévus sociaux. Ici, la rancoeur et la haine motivait les garçons à se réveiller le matin. Ici, on apprenait à frapper, à survivre.
Survivre. Il creusa dans cette réflexion.
Au final, il savait ce que c'était, survivre. Il s'était condamné à cette existence dès l'instant où il s'était assis à côté de Scorpius Malefoy. On avait voulu lui faire regretter d'être né. Après plusieurs jours à subir les regards noirs des élèves de Poudlard, son ami lui avait dit "tu comprends enfin ce que je vis".
En plus d'avoir compris, il n'avait pas abandonné sa condition. Juste pour lui, afin de lui montrer qu'il voulait réellement son amitié. Peu importe les obstacles.
Ouais, c'était ce qu'il lui avait dit, et voilà où il avait fini. Séparé par des kilomètres de distances, soufflant une fumée toxique dans une nature sauvage. Ce que la vie pouvait être ironique.
Il fixa la lune et se demanda si Scorpius la regardait aussi. Si la lettre ne lui était pas parvenue, c'était peu probable. Mais peut-être qu'il l'avait lu, et peut-être que son âme-soeur levait la tête dans la même direction. Un sourire étira ses lèvres à cette pensée. Il l'imagina au bord de la fenêtre à observer fixement la lune. Ses cheveux blonds effleurant son front, sa main posée sous son menton et son air penseur. Il imaginait se noyer dans ses yeux gris et s'y perdre.
La cigarette s'était entièrement consumée et il dut la jeter par dessus le rebord.
-Scorpius, murmura-t-il. Si tu regardes la lune, alors nos regards se croiseront. Peut-être que les mots arriveront jusqu'à toi.
Il se sentit stupide de prononcer à voix haute ses pensées, mais comme personne n'était là pour l'entendre, il continua.
-Je ne sais pas quoi faire. On me demande de tuer comme s'il s'agissait d'un devoir à faire puis à passer pour le copier. Ça n'a aucun sens.
Il éclata d'un rire sans joie.
-Ce monde ne tourne vraiment pas rond. En fait, je sais même pas pourquoi je suis là à parler comme un con, parce que si ça se trouve tu dors, ou tu manges dans la Grande Salle.
Il soupira. Il avait pensé que formuler à voix haute ses tourments aller l'aider, mais c'était pire. Pris par le désespoir, il frappa une pierre avec son pied, arrachant une branche de lierre à sa proie. Aterrissant sur ses deux pieds, il maudit cette fenêtre, ce lieu, cet univers et s'en alla.
Bạn đang đọc truyện trên: AzTruyen.Top