𝐂𝐇𝐀𝐏𝐈𝐓𝐑𝐄 𝐈𝐕














— S  O  U  S    L  E  S    C  A  R  T  E  S —
cw — images violentes décrites













郷に入っては郷に従














             MA BOUCHE EST SECHE et mes yeux, écarquillés. Cette voix, grave au timbre joueur, elle ne m’est pas inconnue. Loin de là.

             Un frisson parcourt mon échine, vivifiant. Je n’ose même pas me retourner. Mes muscles se raidissent et mes iris fixent la mer à quelques pas de moi, ou plutôt, le port. Sur celui-ci, son navire se démarque des autres par son imposante taille.

— Et dire que cela fait deux jours qu’on prépare le navire à lever l’ancre, reprend cette voix douce. Je vous aurais vraiment manqué de peu si je n’avais pas décidé de chercher plus d’alcool. Ç’aurait été rageant…

             L’ombre dans mon dos persiste, me protégeant du soleil. Encore assise sur les pavés mouillés, le corps inerte de mon agresseur à côté de moi, je ne sais trop quoi faire. J’avoue être sous le choc.

             Je viens d’échapper à une tentative de meurtre grâce à nul autre que Shanks le Roux. Pire encore, celui-ci sait que je suis une Voyageuse et les gens de cette espèce, à en juger par le discours de l’homme-algue, sont traqués.

             Ce pourrait-il que l’émerveillement que j’ai pu voir en rêve sur les traits du pirate soit en réalité lié à l’argent qu’il espérait se faire ?

             J’avoue être en proie à de profonds doutes. Cet homme est dépeint comme particulièrement jovial, fêtard, peu enclin à se battre dans les quelques pages consacrées à lui dans One Piece. Aussi, il me semble insensé de croire qu’il pourrait vouloir dépecer une inconnue afin d’en tirer quelques pièces.

             Mais alors, pourquoi s’intéresserait-il aux Voyageurs ?

— Me feriez-vous l’honneur de me montrer votre visage ? reprend la voix du capitaine d’un ton amusé.

             Raide comme un piquet, je me retourne sur le sol pavé. Mes mouvements me donnent l’air d’une machine mal huilée. Mes jambes sont encore trop flageolantes pour que je n’espère me dresser dessus et m’enfuir. Alors, tout en tentant de réfléchir activement au meilleur moyen de prendre la poudre d’escampette si son regard se met à s’assombrir et que ses propos changent, je me place sur mes genoux.

             Ainsi, je le vois.

             Grand. Géant. Immense. Titanesque. Il semble infini, là, debout devant moi.

             Le soleil perçant autour de lui forme un halo éclatant qui entoure son corps imposant. Celui-ci est habillé d’un long manteau noir dont le tissu voletant au gré du vent dynamise le portrait singulier qu’il dépeint maintenant. Depuis le ciel, ses yeux me fixent, l’un d’eux zébré de trois cicatrices. La couleur de celles-ci est à peine moins marquée que celle de ses mèches flamboyantes.

             Le capitaine Shanks le Roux.

             Ma gorge se fait sèche tandis que ma tête, basculée en arrière, est rivée vers lui. Mes yeux brillants le fixent, croisant ses iris sombres.

             Il n’existe aucune forme d’avarice sur ses traits. Ses sourcils légèrement haussés confèrent à ses yeux une curiosité presqu’enfantine que ses lèvres imitent en s’entrouvrant légèrement, l’empreinte d’un sourire les déformant à peine.

             Il semble ravi de me voir. Aussi simple cela soit-il.

             Son seul bras jaillit de sous son manteau noir et se tend en ma direction. J’observe sa main s’arrêter juste devant mon visage, hésitante.

             Comme s’il devinait mes pensées, il ajoute :

— Je ne vous veux aucun mal, votre espèce m’intéresse juste énormément.

             Je pose de nouveau les yeux sur lui. Mon cœur rate un battement quand je réalise pleinement ce qu’il se passe.

             Un illustre personnage de manga qui ne soupçonne pas le moins du monde son influence sur les lecteurs de notre monde, sur moi, est en train de me tendre la main. Me proposant de me relever malgré nos horizons différents.

             Alors, sans doute l’admiration me motivant, j’accepte.

             Ma main se glisse dans la sienne. Sa paume est chaude et légèrement calleuse, trahissant son habitude des gestes manuels. Mais ce n’est pas désagréable, au contraire.

             Lorsqu’il me tire vers lui dans un geste se voulant délicat, mon corps se redresse brutalement et je manque de chuter à nouveau mais je me rattrape comme je peux, plantant mes pieds dans le sol. Le monde vacille quelques instants autour de moi, je prends de profondes inspirations.

             Nos deux mains liées m’aident à me stabiliser.

             Il me faut quelques instants avant de retrouver mon équilibre mais, au terme de ceux-ci, je me redresse enfin. Mes yeux se tournent vers lui, souhaitant l’analyser mais je remarque qu’il me détaille déjà avec un intérêt particulier.

             Ses iris parcourent mon visage puis ma tenue. Il inspecte mon corps dans les moindres détails mais ce n’est étrangement pas embarrassant. Il n’a pas l’air d’un loup affamé ou d’un de ces harceleurs de rue qui effraient par leur capacité à interpeller plus avidement une fois la nuit tombée. Non.

             Là, en cet instant précis, sa main toujours entourée autour de la mienne, il ne ressemble qu’à un enfant découvrant un monde nouveau.

             Ce n’est pas la femme qu’il regarde mais la Voyageuse. Point d’envie lubrique dans ses iris, juste un intérêt enfantin, immature et presque amusant. Il n’a pas l’air du tout intimidant ou effrayant.

             J’en suis rassurée.

— Vous comptez lever l’ancre ? je demande, tentant de nouer un sujet de conversation quelconque.

             Aussitôt, comme s’il avait été surpris en train de commettre un délit, il se raidit et arrache ses yeux à la contemplation de ma personne. Ses iris viennent se planter dans les miennes, quelques secondes s’écoulent.

             Puis, il fend le silence d’un sourire éclatant et particulièrement avenant.

— Exactement ! Les pirates aiment naviguer, je suppose que je ne vous apprends rien ! affirme-t-il.

— Non, en effet, je réponds avec un léger rictus.

             Enfin, il lâche ma main. Sa chaleur laisse place au désagréable vent frais mais je n’en dis rien.

— On avait prévu de faire une fête pour dire au revoir à l’île, ajoute-t-il en se tournant vers son imposant navire situé à une vingtaine de mètres de notre position. Souhaitez-vous nous rejoindre ?

             Un rictus étire mes lèvres. Une fête de Shanks le Roux ? Je pense que cela en vaut le détour. D’autant plus que, présentement, je n’ai aucune idée du chemin que je peux emprunter pour rentrer chez moi.

             Etonnamment, cela ne m’angoisse pas. Peut-être est-ce grâce à la présence du capitaine devant moi. Il a l’air bienveillant à mon égard et je le sais assez puissant pour me défendre contre des chasseurs de Voyageurs. Alors l’idée de trouver refuge à bord du Red Force, son navire, ne me déplaît pas.

— Je vous suis, je réponds simplement.

             Là-dessus, il m’adresse un autre sourire bienveillant et me tourne le dos, se mettant en marche. A petit pas, je le rattrape et me poste à ses côtés. Imitant sa cadence, je veille à avancer au même rythme pour ne pas me laisser distancer.

             Une dense chaleur me monte aux joues lorsque je remarque les regards des passants rivés dans notre direction. Nous voilà le centre de l’attention mais le capitaine à ma droite ne semble pas vraiment impressionné par cela. De toute évidence, en tant que pirate primé, empereur et même tout simplement grand buveur souvent ivre, il doit s’adonner à un tas d’actions lui attirant les regards des passants.

             Et maintenant que l’on quitte d’un pas léger le corps endormi de mon agresseur, abandonnant la scène derrière nous sans grand intérêt pour celle-ci, je peux concevoir à quel point le spectacle doit être déroutant.

             Mais cela est bien le cadet des soucis de Shanks :

— Je vous déconseille de dévoiler votre nom ici, m’affirme-t-il d’un ton léger tandis que nous continuons de marcher. Pour les Voyageurs, mieux vaut se faire discret.

— Bien, j’acquiesce. Je ne vais de toute façon sans doute pas rester.

             Je ne le regarde pas, me contentant de fixer le navire loin devant nous que nous sommes en train de rejoindre. Mais je retiens tout de même le bref silence dans notre conversation quand je déclare cela.

— Vous ne vous plaisez pas sur Grand Line ? finit-il par me demander.

— Disons que la perspective d’être dépecée parce que quelques imbéciles n’ont aucune notion d’anatomie me déplaît.

             Un pouffement amusé jaillit des lèvres du capitaine. Je ne peux m’empêcher de sourire en l’entendant. Son rire est communicatif.

— J’ai toujours entendu dire que les Voyageurs étaient de grands guerriers, objecte-t-il.  Je croyais que ce ne serait pas un problème. L’une des plus grandes primes de l’histoire a été accordée à l’une d’entre vous. Enfin, même si rares sont les personnes qui disent que La Louve était une Voyageuse.

— La Louve ? je répète.

             Ce nom ne me dit rien. Jamais je ne l’ai croisé dans le manga One Piece. Et, étant donné que les Voyageurs font généralement en sorte de ne pas apparaitre dans les pages des mangas pour qu’on ne soupçonne par leur influence sur l’histoire, je tends à penser que Shanks dit vrai.

             Mais, tout de même, « l’une des plus grandes primes de l’histoire »… Ne serait-ce pas exagéré ? D’ailleurs, je me demande où nous sommes exactement, au cours du manga. Shanks n’apparait presque jamais dans les pages donc nous pouvons nous trouver réellement à n’importe quel moment, dans le tome un ou l’un des derniers, je n’aurais pas de quoi me situer.

— Oui, La Louve, répète-t-il. Je pense que n’importe quel pirate sur Grand Line en a entendu parler. Elle était le bras droit de Gol D. Rogers.

— Vraiment ? je m’étonne. Je n’ai jamais entendu ce nom.

— Elle savait se faire discrète. Les légendes racontent même que, la veille de l’exécution de Gol D. Rogers, elle lui a rendu visite dans sa cellule et lui a révélé qu’un évènement spécifique surviendrait vingt ans plus tard. Les gardiens témoignent qu’après cette entrevue, ils ont vu Rogers écrire une lettre puis l’avaler.

             Je fronce les sourcils. Quelle étrange pratique. Je garde tout de même cela dans un coin de ma tête, histoire d’en référer à Edward, Dan ou Bosuard quand je reviendrais.

             Si je trouve le moyen de revenir.

— Quoi qu’il en soit, je ne suis pas La Louve, je reprends. Je ne sais pas lever une épée et encore moins me battre. Je pense que vous avez eu une démonstration de mes facultés, il y a deux minutes.

— Ce n’est pas vraiment un problème, ça peut s’apprendre, répond-t-il d’une voix douce.

— Auprès de qui ? Là d’où je viens, ce n’est pas courant d’apprendre à manier les armes.

— Mais vous n’êtes plus là-bas, sourit-il.

             Le navire n’est plus qu’à quelques mètres. La rampe de bois est déployée, permettant d’y grimper. Shanks s’arrête. Je l’imite et me tourne vers lui. Il observe les larges voiles parées de son emblème se gonfler sous la force du vent. Dans ses yeux, je vois de la fierté.

             Après un silence, il tourne enfin la tête vers moi :



— Le Red Force vous ouvre ses portes, trésor.




























             Les rires ont embaumé les lieux. Une foule semble s’être amassée à bord du navire et, ce qui est sûr, je ne m’y sens pas à ma place.

             Eparpillés sur le pont, des femmes dansent au milieu de pirates hilares et ivres. Les silhouettes titubent autour des mats, certains s’y accrochent et tournoient, une bière à la main. Mes yeux ont perdu le capitaine de vue depuis plusieurs heures maintenant. La dernière fois que je l’ai aperçu, il avait le visage dans la poitrine d’une danseuse.

             Je n’ai pas souhaité m’y éterniser.

             Je suis déçue. Mais je ne sais pas trop à quoi je m’attendais. L’alcool coule à flot, les rires ont envahis les lieux, une forte musique fait trembler les murs de bois. Les personnes sont trop occupées à s’esclaffer, s’enivrer ou danser pour me prêter attention et je me sens honnêtement faillir sous toute cette foule.

             La lune est maintenant haute dans le ciel. Le soleil s’est couché une trentaine de minutes seulement après mon entrée sur le Red Force. Mais, de toute façon, je n’ai pas eu l’occasion de profiter de quoi que ce soit.

             Dès que je suis arrivée, un des pirates de Shanks le Roux a interpellé celui-ci. Il m’a alors dit de prendre mes aises en attendant qu’il revienne et je n’ai pas bougé de ce lieu depuis des heures maintenant. Il a complètement oublié mon existence. J’avoue en être vexée, moi qui avais l’impression que le fait que je sois une Voyageuse avait suscité son intérêt.

La seule fois où je me suis levée et ai sillonné les lieux, je l’ai trouvé dans une telle position, partiellement allongé sur une jolie brune, un sourire étirant ses lèvres tandis qu’il semblait très clairement sur le point de s’éclipser avec elle pour passer aux choses sérieuses, que j’ai préféré rejoindre rapidement ma place.

             Et celle-ci se trouve dans un recoin du pont principal, proche des cabines, à l’abri. Fondue dans les ombres, on ne me voit pas. Une bulle nait dans ma gorge.

             Maintenant enfin, je réalise l’ampleur du pétrin dans lequel je suis.

             A bord d’un navire inconnu, au côté de fêtards trop ivres pour remarquer ma disparition ou un moindre malheur m’arrivant, je n’ai aucune idée de comment rentrer chez moi. Je m’ennuie. J’ai froid. J’ai faim.

             Je ne sais absolument pas quoi faire.

             Je n’ai été présentée à personne. Le seul avec qui j’ai conversé s’est enfermé dans sa cabine en charmante compagnie et je commence à ressentir une certaine panique à l’idée de ne pouvoir jamais retrouver le chemin jusqu’à mon monde.

             Mes yeux balayent l’espace devant moi, observant la lisère entre les ombres de ce coin du pont et les vives lueurs des torches brandit en travers du lieu des festivités. Mes sourcils se froncent soudain lorsque je repère un élément étrange au sol.

             Bien des objets ont été éparpillés mais celui-là m’est familier. Abandonné entre une veste et ce qui ressemble à s’y méprendre à une culotte de soie, un masque se découpe. Plus précisément, un long bec de corbeau en cuir sertie de billes blanches faisant office de yeux.

             Je me raidis immédiatement. Les souvenirs de ma course-poursuite avec l’être habillé en docteur de la Peste Noire me reprenant soudain. Mais, aussitôt, comme un rappel de ma conscience, la voix d’Edward me revient :

« Ils sont très intimidants mais de ton côté. Ils périraient pour te protéger. »

             Ma gorge s’assèche tandis que mes iris demeurent bloquées sur le masque. Je ne connais pas bien Edward. Je n’ai même aucune raison de le croire. Il se peut qu’il ne soit qu’un être abject cherchant à me piéger. Et, étant donné les mystères qui m’ont été révélé au cours des derniers jours, je ferais mieux de me méfier des personnes que je croise.

             Mais j’ai bel et bien déjà rencontré un de ses êtres. Un « Silence », d’après le blond. Et je suis prête à parier que le fait qu’un élément de leur tenue se trouve là, sous mes yeux, à bord du bateau de Shanks qui semble anormalement intéressé par notre espèce n’est pas anodin.

             Surtout lorsque l’on considère mon soi-disant statut d’Impératrice.

             Je ne tiens pas bien longtemps. Cernée par l’ennuie, ma curiosité éveillée par ce simple masque, je ne mets guère que quelques secondes avant de me lever et de rejoindre l’objet qui semble presque se fondre sur le parquet couvert d’ombre.

             M’accroupissant à sa hauteur, un sourire réjoui de tuer mon ennui se forme sur mes lèvres. Mon regard parcourt la surface lustrée et noire, observant cette matière dépourvue du moindre défaut. Puis, il glisse sur les deux billes blanches. Ou plutôt, ces deux sphères semblant animées de volutes clairs.

             Ma main se dirige d’elle-même vers le masque. Je n’ai pas la sensation de la contrôler lorsqu’elle se tend vers lui.

             Mais, pour sûr, je perds mon sourire dès lors que la pulpe de mes doigts frôle le cuir.

             Violente, soudaine, brutale, déchirante. Une douleur vient de me transpercer. Comme une décharge électrique, elle m’arrache un cri étouffé et me fait tressaillir. Mon cœur semble s’arrêter un instant, ma peau s’échauffe, mon souffle se coupe dans ma poitrine, mon sang afflue à toute vitesse dans mes veines et mes tympans se mettent à siffler.

             Je bascule en arrière.

             La douleur est insoutenable. Paralysante. Je tente d’inspirer mais mes poumons sont bloqués. Ma poitrine me cuit. Je tremble entièrement et un étau semble enserrer ma gorge.

             Une larme roule sur ma joue. Cette souffrance est trop grande pour moi.

             Soudain. Tout cesse.

             Mes paupières closes et crispées se détendent brutalement. Comme si le mal avait atteint un point de rupture, il s’est soudain envolé.

             Au-dessus de moi, le ciel noir a laissé place à un plafond de bois partiellement illuminé de torches. Leur lueur orangée s’étire sur la matière ligneuse. Je cligne des yeux quelques instants, encore sous le choc de la douleur qui vient de me traverser.

             Mais une voix me tire soudain de mon état.

 Bien. Je vous remercie, mon cher, vous me retirez une belle épine du pied, résonne une voix.

             Je me redresse immédiatement, gênée à l’idée de me trouver devant des personnes alors que je me tiens ainsi.

             Mais à peine suis-je en tailleur que je réalise quelque chose ne va pas. Je suis trop élevée par rapport au sol.

             En réalité, je suis sur une table. Et un homme inconnu, gras, habillé d’un sombre costard se tient à ma droite. Il semble s’adresser à quelqu’un d’autre en face de lui, au travers de mon corps. Comme s’il ne me voyait pas, que j’étais invisible.

             Je tourne la tête vers la gauche pour observer son interlocuteur. Mon cœur se fige dans ma poitrine et ma gorge s’assèche soudain quand mes yeux croisent ce visage marqué.

             Une poignée de cheveux rouge sang tombant en bataille sur un visage taillé avec précision, serti de deux iris sombres figées dans des paupières dont l’une se voit traversée de trois griffures brillantes. Cicatrices d’une vieille bataille.

             Shanks le Roux.

             Je me fige. Il n’est pas là mais avec une danseuse, normalement. De plus, selon Edward et même le capitaine du Red Force, le commun des mortels ne peut pas voir les Silences. Or, j’ai saisi un de leurs masques. Se pourrait-il que je me trouve dans le souvenir d’un Silence ? Un qui aurait assisté à cette entrevue entre Shanks et l’étrange homme d’affaire à ma droite, profitant du fait qu’ils ne le voyaient pas ?

— Quand serais-je payé ? demande le Roux.

— Quand vous m’aurez fait parvenir la totalité du colis, répond l’autre dans mon dos. Ces trois spécimens sont intéressants mais vous m’en avez promis une dizaine.

             Le capitaine se tourne vers le fond de la pièce, posant un regard froid sur celui-ci. Mais, quand je l’imite, le mien est tout sauf impassible.

             Ma respiration se bloque dans ma gorge et mes poumons se compriment. Quelle est donc cette horreur ? Et comment Shanks peut-il la regarder d’une façon si peu affecté par les évènements ?

             Bien que One Piece n’ait encore laissé voir grand-chose sur l’Empereur, j’avoue que jamais je ne l’aurais cru capable d’avoir si peu d’empathie pour les acteurs de cette scène.

             Assis sur le sol, leur tête tombant sur leur poitrine penchant dangereusement vers leurs cuisses, leurs jambes et bras dénudés présentaient de sévères hématomes, deux femmes et un homme sont enchainés les uns aux autres. Partout sur leurs bras, de fines lignes rougeâtres laissent deviner que leur chair a été entaillée à de multiples reprises. L’un d’entre eux a le mollet sectionné, laissant couler une quantité astronomique de sang sur le parquet. Mon cœur se soulève dans ma poitrine. Une femme a un bandeau imbibé de sang autour de la tête, dissimulant ce que je devine être un œil arraché.

             Ma gorge se serre. Mon souffle se coupe. Mes entrailles se soulèvent.

             Qui peut bien faire subir de telles choses à autrui ?

— Et vous êtes sûr que ce sont bien des Voyageurs ?

— Certain, répond Shanks dans mon dos. Je les traque depuis pas mal de temps et dès que j’en vois un, je l’invite à bord de mon bateau afin de procéder à des vérifications puis, une fois que je suis sûr de mes suppositions, je contacte mes acheteurs. Je suis un professionnel.

             Mes muscles se raidissent. Les mots de Shanks me font l’effet d’une claque. Ai-je bien entendu ?

— Il n’y a aucun risque que je me trompe, finit le capitaine. Attendez un peu et l’œil que vous avez pris deviendra marbre et le pied, de l’or. Faites-moi confiance.

             Je n’ose plus bouger. Ou, pour être honnête, je n’y arrive plus. Les pensées défilent à toute vitesse dans mon esprit tandis que ma respiration se fait sifflante. J’ai mal. Très mal. Cet homme n’est même pas mon ami, je l’ai rencontré aujourd’hui même.

             Mais la douleur est insoutenable.

             Ce souvenir… Je le sais. Je le sens. Il est réel. C’est le visage de Shanks, c’est sa voix. Je ne peux expliquer comment j’en suis certaine mais au plus profond de moi j’ai pleine conscience que les images auxquelles j’assiste maintenant ne sont pas manipulées. Il est réel. Cela s’est vraiment passé.

             Et mon cœur se crève dans ma poitrine.

             Parce que c’est Shanks. C’est le mentor de Luffy. C’est cette figure paternelle. C’est cet Empereur puissant. C’est ce héros de notre enfance.

« Je ne vous ferais aucun mal, votre espèce m’intéresse juste énormément. »

             De la bile remonte le long de ma gorge, ma respiration se fait sifflante. Le sang afflue dans mes tempes, créant une migraine incommensurable. Des spasmes prennent d’assaut mon corps, mes yeux se ferment, tentant de les atténuer. En vain. Je ne contrôle plus rien. Une force grondante nait en moi, dévastatrice. 

« On avait prévu de faire une fête pour dire au revoir à l’île. Souhaitez-vous nous y rejoindre ? »

             Dans mon ventre, la flamme de la rage s’est allumée. Les paupières toujours closes et le corps se secouant, je tente de faire abstraction du feu léchant les parois de mon estomac et submergeant mon corps, se propageant dans mes membres et réveillant chaque vieille rancœur en moi.

« Je les traque depuis pas mal de temps et dès que j’en vois un, je l’invite à bord de mon bateau afin de procéder à des vérifications… »

             Même si je ne vois pas, leur image est imprégnée dans ma rétine. Leurs corps décharnés, découpés, amputés, mutilés.

             La souffrance est dense. Mais la colère est dévastatrice.

             Mes yeux s’ouvrent du nouveau, brutalement. Je suis à genoux sur le parquet du pont, revenue sur le navire. Mais ma rage demeure la même que lorsque j’étais plongée dans ce souvenir. Face à moi, la rampe du bateau se découpe dans la nuit, faiblement éclairée par les torches au loin.

             Je tremble. Je ne me remets pas de ce que je viens de voir. De ce que Shanks a fait.

             Trahison.

             Sadisme.

             Avarice.

             Crime. 

             Mes lèvres s’entrouvrent mais ma voix ne me semble même pas être la mienne lorsque je lâche :

— Silence.

             Un claquement résonne en moi. Vestige de leurs peines.

— Je ne parle pas.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

             Ces quatre derniers mots déchirent soudain la nuit.

 






















郷に入っては郷に従



















3842 mots

on a enfin un chapitre
de longueur normal

et le début de l'action
tout à la fin

mais on arrête de
s'ennuyer hehe

j'espère que ça
vous a plu !

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